Albanie : quelles perspectives européennes ?

Par L'équipe | 28 mai 2008

Pour citer cet article : L'équipe, “Albanie : quelles perspectives européennes ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 28 mai 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/484, consulté le 19 avril 2019
b070524a.jpgarticle.png La Commission européenne l’a annoncé et prouvé : les Balkans occidentaux ont leur place dans l’Union européenne. Mais qu’en est-il aujourd’hui de l’Albanie ? Pays de trois millions d’habitants, il conjugue de nombreuses problématiques qui le font trébucher sur le chemin de l’adhésion. Quelles sont-elles ? L’Albanie parviendra-t-elle à les surmonter ? Etat des lieux de la transition et des perspectives européennes.
b070524a.jpgarticle.png La Commission européenne l’a annoncé et prouvé : les Balkans occidentaux ont leur place dans l’Union européenne. Mais qu’en est-il aujourd’hui de l’Albanie ? Pays de trois millions d’habitants, il conjugue de nombreuses problématiques qui le font trébucher sur le chemin de l’adhésion. Quelles sont-elles ? L’Albanie parviendra-t-elle à les surmonter ? Etat des lieux de la transition et des perspectives européennes.

La population albanaise : entre immigration et dispersion

Ce n’est que très récemment que l’Albanie a abandonné ses prétentions de construire la « Grande Albanie », c’est-à-dire rassembler sous sa bannière les populations albanaises éparpillées dans les Balkans occidentaux, notamment en rattachant le Kosovo. Au cours d’une interview, menée par Politique Internationale, le Premier ministre Sali Berisha déclarait que le rêve d’unir les populations albanophones ne faisait que retarder l’Albanie dans son arrimage à l’Europe occidentale. Autant qu’on puisse en juger, le projet n’a jamais réellement recueilli l’adhésion de la population. Berisha, comme ses prédécesseurs, voit dans ce grand projet un moyen d’unir les populations, voire de retenir ces dernières au pays. L’Albanie est aujourd’hui un pays qui se vide de sa force de travail.

Et c’est un exode massif auquel on assiste depuis le début des années 1990 : dès mars 1991, 26 000 migrants quittent l’Albanie pour rallier Brindisi, en Italie ; puis 20 000 de plus en août de la même année, le tout sur des bateaux de fortune qui ne sont pas sans rappeler ceux des « boat-people ». En 1997, après la tragique crise dite de la « Pyramide bancaire », la moitié des Albanais perdit l’argent possédé sur leurs comptes, les entraînant eux aussi sur le chemin de l’exode, et ce jusqu’en 2001. A cela se conjugue la rapide transition démographique du pays (de 5 enfants par femme en 1970, 3 en 1990, 2.6 en 2006) – signe qu’il prend la voie d’un pays développé – malgré une politique nataliste engagée par le gouvernement, sans oublier la chute de la production agricole qui a entraîné un exode rural massif vers Tirana et sa banlieue ; de là, le désenchantement et le départ vers l’Italie et la Grèce. En plus de dix ans, c’est un des quatre millions d’habitants que comptait l’Albanie qui l’a quitté. Le gouvernement a minimisé le problème, à la fois incapable d’enrayer la crise et préférant scander des paroles ouvertement nationalistes destinées à ramener les albanophones dans leurs foyers d’origines. A l’inverse, les analystes – comme Laurent Chalard ou Nicola Mai – estiment que l’on peut parler d’hémorragie.

Les chiffres sont toutefois à ramener dans leurs contextes : on émigre pour survivre et pour la famille. Entre 2000 et 2002, on estime à 15% la participation des migrants albanais au Produit Intérieur brut (PIB) via les transferts en provenance de l’étranger.

La dynamique du crime organisé et la difficulté à l’enrayer

En 2005, le PIB par habitant était de 2 730 dollars. Certains Albanais, du fait des regards portés sur eux par les résidents des pays qui les accueillent (Italie et Grèce principalement) et du taux d’emploi relativement faible, choisissent la voie du crime organisé. En 2006, les activités illégales de la mafia albanaise étaient estimées à plus de 2 milliards de dollars et la classe politique n’est pas au-dessus de tout soupçon dans ces affaires. La presse « indépendante » n’hésite pas à pointer du doigt les liens entre la mafia kosovare, albanaise et les représentants politiques.

Conformément à la théorie de la spécialisation dans le crime organisé international, la mafia d’Albanie a décidé de se spécialiser dans le trafic d’êtres humains et de la drogue. Et les exemples sont nombreux : avec l’aide de l’UCK (Ushtria Çlirimtare e Kosovës, l’Armée de Libération du Kosovo), les trafiquants font transiter la drogue (cannabis, cocaïne, marijuana) de l’Albanie à la Grèce. En mars 2001, le fait le plus important fut l’arrestation de l’ancien chef de la police judiciaire, Sokol Koçiu, un proche de l’ancien commandant de l’UCK, Ramush Haradinaj, et d’un trafiquant kosovar, lesquels avouèrent utiliser des sociétés écrans basées à Tirana pour exporter librement leurs drogues en Grèce. Citons aussi l’utilisation des voitures diplomatiques albanaises dans le trafic pour échapper aux contrôles minutieux de la KFOR (Force de maintien de la paix dirigée par l’Otan au Kosovo).

L’autre spécificité de la mafia albanaise est d’être la plaque tournante du trafic d’êtres humains. En accord avec les mafias italiennes, les membres de la mafia albanaise servent de passeurs aux immigrés clandestins et participent au trafic d’enfants (adoptions illégales, pédophilie, etc.) Les femmes albanaises sont, rappelons-le, les plus touchées : par des promesses d’une vie meilleure en Europe, ou par la drogue, elles sont nombreuses à sombrer dans la prostitution.

Ce phénomène s’explique par le laxisme et la corruption dont ont fait preuve certains hommes politiques et cadres de la police d’Albanie. Le maillage mafieux est bien connu des spécialistes : le Nord-Ouest, Centre-Ouest, où la mafia utilise les recettes classiques pour le blanchiment (restaurants, boîtes de nuit, hôtels, bars, grandes villas donnant sur la mer), et l’Est du pays, où les principaux chefs des quinze clans mafieux résident au sein de places fortes étroitement surveillées.

L’Otan et l’Union européenne : des perspectives à très long terme…

C’est en partie à cause de l’incapacité de l’Albanie à en finir avec sa mafia que les Etats-Unis se sont intéressés au pays et à sa situation stratégique à la fin des années 1990, au moment de la crise du Kosovo. Sinon, pourquoi auraient-ils ouverts une antenne de la Drug Enforcement Administration (DEA), agence fédérale de lutte contre le narcotrafic, et du Federal Bureau of Investigation (FBI), agence chargée, entre autres, de la lutte contre les mafias ? Certains, comme Sali Berisha, attestent que l’atlantisme de l’Albanie remonte au moment où le Président Wilson se serait opposé à la partition de l’Albanie au cours des réunions précédant le traité de Versailles… Pour d’autres, notamment M. Vickers, ce récent atlantisme n’a pas d’autre but que de remercier les Etats-Unis – et l’Otan – d’être intervenus en faveur de la libération du Kosovo contre les forces serbes de Slobodan Milošević, effaçant ainsi de l’ardoise les allégations de complots de la part de la CIA, notamment dans le financement des mouvements d’oppositions à Berisha en 1997.

La récente réforme de l’armée albanaise – sur conseils des militaires américains dépêchés par l’Otan, lesquels ont pris un soin particulier à cette réforme (planifiée pour 2010, les 21 500 Albanais engagés sous les drapeaux se répartiront en une brigade de réaction rapide, une unité des forces spéciales et une unité de police militaire) – tend à prouver à la fois l’intérêt porté par les Etats-Unis à la position stratégique de l’Albanie, et celui des officiels albanais de s’arrimer à l’Europe par le biais du Partenariat euro-atlantique, sous l’impulsion du Président Clinton. Cette tendance a été confirmée avec l’envoi d’un contingent au sein de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) en Afghanistan, soit un total de 140 hommes. C’est plus que la Grèce, pourtant membre depuis le premier élargissement, que la Macédoine, sa voisine, ou qu’une majorité des pays de l’élargissement de l’Otan de 2004. Mais pour R. C. Hendrickson, J. Campbell et N. Mulikin, les forces albanaises continuent de raisonner militairement comme à l’ère communiste, et que seul le remplacement du matériel militaire soviétique au profit du matériel américain est une preuve significative de l’attachement de l’Albanie à entrer dans l’Otan…

Si elle a été invitée, le 3 avril, au sommet de Bucarest avec la Croatie, l’intégration au sein de l’Otan est un scénario basé sur le long terme… Tout comme l’est d’ailleurs la perspective de l’intégration à l’Union européenne. Berisha plaçait l’adhésion de son pays dans une fourchette de dates située entre 2011 et 2016. Il apparaît qu’il en sera tout autrement. Après l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie, lesquelles sont régulièrement rappelées à l’ordre par la Commission européenne pour les affaires de corruption, il se peut que cette dernière ne prenne pas le risque de tabler sur une adhésion dans ces dates. De toute manière, ses récents rapports tendent à prouver une « pause » dans les « réformes », notamment après la signature d'un accord de Stabilisation et d’Association le 12 juin 2006. Toutefois, certains pays, au premier rang desquels l’Italie, la Slovénie et la Grèce, poussent à davantage de coordination pour faire pression sur l’Albanie pour continuer les réformes. L’intérêt de l’Italie ne se dément pas depuis qu’elle a eu l’occasion de commander la Force multinationale de protection (Opération ‘Alba’) de 7 000 hommes.

L’UE a donc tout intérêt à renouer les liens avec l’Albanie – notamment après l’indépendance du Kosovo –, et ce même si le crime organisé représente un véritable mur pour l’intégration du pays.

 
 
 
 
 
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livre20x20.png A lire
livre10x10.png Laurent Chalard, « Le dépeuplement de l’Albanie », Le Courrier des Pays de l’Est, n°1061, mai-juin 2007, p. 60-67
livre10x10.png Ryan C. Hendrickson, Jonathan Campbel & Nicholas Mullikin, « Albania and Nato’s « Open Door » Policy : Alliance enlargement and military transformation », Journal of Slavic Military Studies, volume 19, n°2, juin 2006, p. 243-257
livre10x10.png Interview de Sali Berisha, Politique Internationale, n°111, printemps 2006
livre10x10.png Nicola Mai, « Albanian migrations : demographic and other transformation », Cahiers de Chaillot, Institut d’Etudes de Sécurité, n°107, janvier 2008, p. 61-72
livre10x10.png Xavier Raufer, « Le crime organisé albanophone en 2007, vue cavalière », Outre-terre, n°17, 2007, p.403-419
livre10x10.png Miranda Vickers, « The role of Albania in the Balkan region », Cahiers de Chaillot, Institut d’Etudes de Sécurité, n°107, janvier 2008, p. 11-25
Photo: Sali Berisha (à gauche) et Jaap de Hoop Scheffer, album de l'Otan
 

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