La pêche dans la mer Noire – des quotas pour la nouvelle mer européenne

Par Mirabela Lupaescu | 3 février 2008

Pour citer cet article : Mirabela Lupaescu, “La pêche dans la mer Noire – des quotas pour la nouvelle mer européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 3 février 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/402, consulté le 20 septembre 2019

pescuit_delta_dunarii.jpgarticle.pngDepuis l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, une décision du Conseil du 20 novembre 2007 vient d’entériner pour la première fois l'établissement de quotas de pêche en Mer Noire, nouvelle mer européenne où se rencontrent les bateaux de pêche roumains, bulgares, mais aussi turcs et russes. Quel est l'impact de l'intégration de la Mer Noire dans la politique communautaire de la pêche ? Quelles perspectives engendre la gestion européenne de ce prolongement marin de la Méditerranée ?

pescuit_delta_dunarii.jpgarticle.pngDepuis l’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, une décision du Conseil du 20 novembre 2007 vient d’entériner pour la première fois des quotas de pêche en Mer Noire., nouvelle mer européenne où se rencontrent les bateaux de pêche roumains, bulgares, mais aussi turcs et russes. Quel est l'impact de l'intégration de la Mer Noire dans la politique communautaire de la pêche ? Quelles perspectives engendre la gestion européenne de ce prolongement marin de la Méditerranée ?

L’importance de la pêche en Mer Noire et dans le bassin danubien

L’adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie à l’UE apporte deux nouvelles zones de pêches sous l’autorité de la Commission européenne : la mer Noire et le cours inférieur du Danube. Pourtant cet élargissement aura un impact quasi-inexistant sur le secteur de la pêche européenne du fait d'une production halieutique modeste, de l’importance marginale de cette activité dans l’économie de ces pays et de la flotte très réduite des nouveaux entrants.

La mer Noire possède 247 espèces et sous-espèces de poissons : 115 espèces marines, 98 espèces d'eau douce et 34 espèces d'eau saumâtre. Pourtant, quelques-unes seulement de ces espèces ont un intérêt économique - la Bulgarie, par exemple, n'en a que 14. Pratiquement tous les poissons économiquement intéressants appartiennent à des espèces migratoires et saisonnières. La plupart sont de petits poissons tels que les anchois, les sprats ou les chinchards, qui ne sont pas très appréciés des consommateurs, c'est pourquoi de grandes quantités sont transformées en farine de poisson.

Les principales espèces pêchées en mer restent le sprat et le maquereau. Le nombre d’espèces nobles (esturgeon, turbot, requin, maquereau, mulet et espadon) est à présent très faible, et leurs stocks sont dans une situation critique. C’est pour cette raison que la Roumanie a introduit en juin 2006 un moratoire de dix ans sur la pêche de l'esturgeon. La production de pêche des deux pays n’a pourtant pas cessé de baisser dernièrement. Si en 1986, on pêchait en Roumanie 260 000 tonnes de poissons, en 2002 ce nombre était divisé par dix, totalisant seulement 16 238 tonnes. Les explications de cette baisse sont multiples. Elle est en partie due à une dégradation de l’écosystème de la Mer Noire (baisse des taux d’oxygène, augmentation de la population d’algues), à la pollution, mais aussi à la surpêche des années 1970 – 1980.

Tableau 1 : Production du secteur de la pêche en Roumanie et en Bulgarie

(en tonnes) Bulgarie Roumanie
Mer Noire 6663 2122
Rivières et Lacs 300 4868
Aquaculture 5000 9248
TOTAL 11963 16238

Source : Rapport du député européen Margie Sudre, « Impact pour la pêche européenne de l’élargissement à la Roumanie et à la Bulgarie », octobre 2006

 

Qui plus est, les crises économiques de la période de transition ont eu pour conséquence une diminution de la flotte de pêche, notamment en Roumanie, ce qui a également contribué à cette baisse de production. La pêche est ainsi, surtout en Roumanie, une occupation traditionnelle qui est essentiellement pratiquée dans le Delta du Danube où elle est la principale source de revenu des habitants.

 

Pourtant, dans l'ensemble, on estime que seules 10 600 personnes travaillent dans le secteur de la pêche, dont 46% de pêcheurs artisanaux, 18% d'employés dans l’élevage, 27% dans les pêches continentales et 9% dans la pêche marine. Il en va de même pour la Bulgarie qui emploie seulement 8 950 personnes dans ce secteur. D’ailleurs, le secteur de la pêche ne joue qu’un rôle marginal dans le Produit Intérieur Brut de ces pays, notamment à cause de la diminution de la pêche en haute mer.

 

Tableau 2 : Valeur de la production de pêche : Roumanie, Bulgarie, France

 

  Bulgarie Roumanie France
Effectifs 8950 10600 47846
Valeur de la production 24,5 millions € 44 millions € 1, 14 milliards €
Valeur en % du PIB 0,06% 0,07% 0,07%

Source : Rapport du député européen, Margie Sudre, « Impact pour la pêche européenne de l’élargissement à la Roumanie et à la Bulgarie », octobre 2006

 

Enfin, la consommation de poisson dans ces pays est très faible par rapport à d’autres produits d’origine animale. Par exemple, en Roumanie, en 2001, la moyenne par habitant de la consommation de poisson atteignait 3,4 kg/an comparé à 48 kg/an de viande d’autres origines consomée. La faible production de pêche de ces pays doit être considérée aussi en rapport avec leur capacité. Or, d’après les statistiques de la Commission européenne la flotte maritime de pêche roumaine compte moins de 450 navires, elle est surtout composée de petits caboteurs, parfois même non équipés de moteurs. Seulement 21 navires de pêche font plus de 12 mètres de longueur. La pêche en eaux intérieures, notamment dans le bassin danubien, est plus répandue, avec à peu près 2000 bateaux qui la pratiquent.

La flotte bulgare compte, quant à elle, près de 1200 navires de pêche dont seuls 85 mesurent plus de 12 mètres. Comparées à d'anciens pays membres ou même à certains pays qui ont adhéré en 2004, qui ont une tradition importante dans la pêche, une flotte considérable et un pourcentage important de population employée dans ce secteur, notamment dans les zones littorales, la Roumanie et la Bulgarie ne poseront pas de problèmes majeurs dans la mise en place de la politique commune de la pêche ni de la toute récente réforme de 2002.

La politique européenne de la pêche et la Mer Noire

D’ailleurs, la fixation des quotas de pêche par la Commission européenne en fin d’année 2007, n’a pas posé de problèmes et n’a pas imposé de restrictions difficiles. Tout au contraire, la proposition de la Commission pour 2008, confirmée par la décision du Conseil, prévoit pour cette année des quotas de pêche tout à fait satisfaisants étant donné que les stocks de poisson sont à peu près normaux en Mer Noire. Ainsi, les TAC (totaux de captures admissibles) ont été fixés à 90 000 tonnes pour le turbot et seront répartis entre les deux pays et à 150 000 tonnes pour le sprat, les deux principales espèces de poissons pêchés par les flottes bulgares et roumaines. Si, en ce qui concerne le sprat, le stock de poisson est considéré comme suffisant et aucune restriction n’a été imposée, le turbot a été surpêché et le TAC de cette année devrait lui permettre de se reconstituer.

Ces décisions ont été prises à la suite des recommandations faites par un groupe de scientifiques roumains et bulgares qui se sont réunis pour débattre de cette question pour la première fois et qui ont été ensuite vérifiées par le Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP), crée en 2005 par la Commission et formé d'experts scientifiques de haute qualification qui donnent leur avis sur les questions de biologie et d'écologie marine.

Le même document prévoit de renforcer la collecte de données et la recherche scientifique concernant les stocks halieutiques en mer Noire, car ils restent relativement peu étudiés en comparaison des stocks d'autres eaux communautaires. De plus, le tout nouveau Fonds Européen pour la Pêche (FEP) créé pour la période 2007–2013 et qui remplace l’ancien Instrument Financier d’Orientation pour la Pêche, prévoit qu'une partie des fonds soit utilisée pour la modernisation de la flotte et des moyens pour l’aquaculture en Roumanie et en Bulgarie. Le nouvel instrument financera des projets qui entrent dans le cadre des cinq axes de financement suivants :

  • Adaptation de la flotte communautaire ;
  • Aquaculture, transformation et commercialisation de la production de pêche ;
  • Mesures d’intérêt collectif ;
  • Développement durable des zones de pêche ;
  • Assistance technique.

 

Ainsi, dans le cadre du programme opérationnel 2007–2013, la Roumanie bénéficiera d’une subvention totale de 230 714 207 euros en provenance du Fonds Européen de la Pêche (FEP) pour la modernisation de la flotte roumaine et l’adaptation des vaisseaux marins aux normes communautaires ; l’amélioration des conditions d’hygiène et de la qualité des produits dérivés du poisson ; la modernisation des ports existants ; une aide aux pêcheurs du Delta du Danube à diversifier leurs sources de revenus et finalement la mise en place de nouvelles méthodes de management pour améliorer la capacité administrative des autorités roumaines. La Bulgarie recevra quant à elle 80 009 708 euros qui serviront à financer les mêmes types de projets.

 

Dans un contexte où la Turquie capture à elle seule 85 % de la production totale de la pêche en Mer Noire, la Commission reste très attachée à un renforcement de la coopération en matière de gestion des pêches entre pays riverains de la mer Noire. Dans ce but, elle soutient l’organisation en ce début d’année d’une conférence internationale en Turquie afin de débattre entre pays riverains d’une future coopération en matière de pêche. En outre, la Commission européenne a lancé récemment, en avril 2007, l’initiative « Synergie en Mer Noire ». Celle-ci vise notamment à compléter et à mieux coordonner la stratégie de pré-adhésion vis-à-vis de la Turquie, la politique européenne de voisinage et le partenariat avec la Russie afin de dynamiser la coopération régionale dans de nombreux domaines dont la pêche.

 

La politique européenne de la pêche aidera la Roumanie et la Bulgarie à remettre à niveau leur flotte du point de vue de la sécurité et des normes en vigueur et surtout de la renouveler. Loin de la surcapacité de pêche à laquelle se confrontent les pays ouest-européens, le problème des flottes roumaines et bulgares est leur vétusté. En outre peu de régions, même côtières, sont entièrement dépendantes de la pêche. Qui plus est, la consommation relativement faible de poisson dans ces pays ne rajoute en rien une pression supplémentaire vers la production.

 

Néanmoins, la donne se complique avec la Turquie, pays candidat et qui détient la plupart des flottes de pêche en Mer Noire. La question de la pêche en Mer Noire doit être vue dans un cadre stratégique complexe des défis que comportent cette région telles les routes pétrolières, la proximité des régions à conflits ou la gestion des mouvements migratoires. D’ailleurs, cet enchevêtrement d’enjeux est directement visée par l’initiative européenne « La synergie en Mer Noire ».

 

Avec une flotte relativement modeste et un secteur de la pêche marginal, l’inclusion de ces deux pays riverains de la Mer Noire aura un impact limité sur la politique commune de la pêche. En revanche, les possibilités de développement de l’aquaculture et le renforcement de la coopération régionale avec la participation de la Turquie représentent de véritables enjeux d’avenir.

 

 

Pour aller plus loin :

 

site20x20.png Sur Nouvelle Europe
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Pêcher une politique ? L’élaboration de « L’Europe bleue »
   
site20x20.png Sur Internet
site10x10.png
La politique commune de la pêche sur le portail de la Commission européenne
site10x10.png
Comité scientifique, technique et économique de la pêche (CSTEP)
site10x10.png
Le Fonds européen pour la pêche 2007 - 2013
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Agentia Nationale pentru pescuit si acuacultura
   
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Règlement (CE) no 1579/2007 du Conseil du 20 décembre 2007 établissant, pour 2008, les possibilités de pêche et les conditions y afférentes applicables en mer Noire pour certains stocks halieutiques et groupes de stocks halieutiques
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Rapport du député européen, Margie Sudre, « Impact pour la pêche européenne de l’élargissement à la Roumanie et à la Bulgarie », octobre 2006
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Roumanie : Programme Opérationnel pour la Pêche 2007 – 2013
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Bulgarie : Programme Opérationnel pour la Pêche 2007 – 2013
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La synergie de la Mer Noire – une nouvelle initiative de coopération régionale

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