1946 : l’Allemagne en ruines vue par un anarchiste suédois

Par Antoine Lanthony | 14 janvier 2008

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “1946 : l’Allemagne en ruines vue par un anarchiste suédois”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 14 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/396, consulté le 22 octobre 2019

article.pngphoto_waldenburg.jpgAu cœur de l’Europe exsangue de 1946, l’Allemagne, Etat agresseur puis vaincu est un lieu de ruines où se mêlent des sentiments contradictoires et où règnent la faim et l’abandon. A travers une série d’instantanés regroupés dans l'ouvrage Automne allemand, Stig Dagerman, écrivain et journaliste anarchiste suédois dresse un portrait de cette Allemagne du lendemain, de l’année zéro.

photo_waldenburg.jpgarticle.pngAu cœur de l’Europe exsangue de 1946, l’Allemagne, Etat agresseur puis vaincu est un lieu de ruines où se mêlent des sentiments contradictoires et où règnent la faim et l’abandon. A travers une série d’instantanés regroupés dans l'ouvrage Automne allemand, Stig Dagerman, écrivain et journaliste anarchiste suédois dresse un portrait de cette Allemagne du lendemain, de l’année zéro.

Proches de la population et faisant transpirer presque visuellement la détresse des conditions de vie de l’Allemagne de 1946, les treize cours reportages qui forment cet ouvrage sont également une réflexion sur la souffrance, sur la culpabilité, sur la défaite et ses conséquences, sur les relations entre vainqueur et vaincu et déjà, en filigrane, sur la mémoire.

La souffrance de tous les Allemands

Dédié à Annemarie, fille de réfugiés politiques allemands, que Dagerman épousa au milieu du conflit mondial afin de lui procurer la sécurité d’un passeport suédois, ce livre met, dès les premières pages, des mots sur la souffrance et sur les conditions de celle-ci, réfutant le mot indescriptible souvent employé par les médias de l’époque : « ce qui est écœurant n’est pas indescriptible, c’est tout simplement écœurant ». Quant aux conditions de vie des enfants dans les caves sous les ruines : il y règne « le froid, l’humidité et la fumée ; les enfants qui ont dormi tout habillés, traversent l’eau qui monte presque jusqu’en haut de la tige de leurs chaussures éculées, longent le couloir plongé dans l’obscurité où dorment des gens, montent l’escalier plongé dans l’obscurité où dorment des gens et sortent dans l’automne allemand, froid et humide ».

Faim, prostitution, marché noir, files d’attentes, bataille pour une pomme de terre, écoles aux fenêtres barricadées, trains de réfugiés, radiateurs accrochés aux murs éventrés, les descriptions de Dagerman restent pour autant vivantes, témoins d’une intégration dans le paysage et d’une discussion avec les protagonistes, qu’ils soient nazis ou antinazis, juifs ou chrétiens, jeunes ou vieux, urbains ou villageois.

L’une des forces de ces écrits réside dans le fait que Dagerman, qui décrit ici les souffrances de tout un peuple, distingue clairement l’Allemand du Nazi, distinction d’autant plus évidente pour lui qui est anarchiste et peut donc difficilement être accusé de complaisance envers les crimes nazis et la Shoah, ce qui rend son témoignagne encore plus important. Son idéalisme, sa connaissance des faits, son regard et ce qu’il découvre dans ces ruines le portent à une forte compassion envers les Allemands antinazis, « plus déçus, plus apatrides et plus vaincus que les sympathisants nazis ne l’ont jamais été », ces Allemands antinazis qui sont selon lui « les plus belles ruines de l’Allemagne », à l’image de cette juive allemande, « qui a perdu tous ses biens dans le bombardement de Hambourg mais sa foi et son espoir dans le bombardement de Guernica ».

Culpabilité, dénazification et pessimisme

Dagerman s’intéresse également à la culpabilité et à la dénazification. Il brocarde les analyses sur la persistance de la haine et du nazisme dans la population, de par les conditions dans lesquelles elles se réalisent : « C’est du chantage que d’analyser les idées politiques d’un affamé sans analyser en même temps sa faim ». La question de la culpabilité, de l’intériorisation de cette culpabilité est en effet intimement liée à celle de la souffrance : « On peut fort bien savoir que tout a commencé à Coventry, mais on n’y était pas […] il est bon de ne pas oublier que les souffrances que l’on ressent dans sa chair émoussent la réceptivité que l’on peut avoir à celles des autres ».

Son récit pointe également du doigt les procès de dénazification, qu’il qualifie de « comédie » et de « moulins à papier ». Si les mots de 1946 sont certainement trop forts, il met en lumière, par la voix des Allemands qu’il rencontre et par les procès auxquels il assiste, l’inégal traitement accordé d’une part à des industriels, continuant leurs affaires avec les Alliés, et d’autre part à des sans-grades accusés en nombre. Il illustre le sentiment d’injustice qui anime ces rouages de base de l’ancien régime, qu’il est difficile de convaincre que leur allégeance au parti était un crime, alors que les grandes puissances ont reconnu Hitler et sont venues à Munich.

Au-delà de la question de la culpabilité, illustrée par ce vieux chef de quartier nazi, « être entouré d’un cocon de glace et d’horreur », l’inconséquence que note Dagerman à propos des tribunaux de dénazification recèle une peur : celle que le comportement et la mise en place de la justice des vainqueurs ne fassent ressurgir la haine, non seulement des nazis vaincus, mais de l’ensemble du peuple allemand, victimes du nazisme comprises. Dagerman semble lier entièrement le destin de l’Allemagne et de l’Europe à l’ouverture des Allemands sur leur voisinage, c’est pourquoi il déplore le discours de Kurt Schumacher (alors leader du Parti social-démocrate, SPD) qu’il juge trop peu socialiste et internationaliste.

Dans un contexte de gestion des énormes flux de réfugiés en provenance de l’Est, de dénazification et de mise en place de partis démocratiques, le kaléidoscope de Dagerman invite à s’interroger. Il ressort de ce témoignage, écrit avec extrêmement peu de recul temporel, un fort pessimisme quant à l’Allemagne future, dans laquelle la jeunesse est amenée à « devenir la plus ignorante du monde », selon les termes d’un médecin qu’il a rencontré.

Après 1946 : modèle et miracle allemands en Europe

Au regard des plus de soixante ans passés depuis ces écrits, les peurs de Dagerman que constituaient un discours trop centré nationalement et un nouveau soulèvement de haine allemand face à la souffrance et à l’attitude des Alliés n’ont pas eu lieu. Au contraire, l’Allemagne, d’abord RFA (République Fédérale d'Allemagne) puis réunifiée, a été l’un des moteurs de l’intégration politico-économique du continent, et a traduit en actes cette vocation internationaliste que Dagerman appelait de ses vœux.

De même, un travail de mémoire colossal y a été effectué sur la Shoah, sur le nazisme et sur ses conséquences. Mis en parallèle avec le tableau de l’Allemagne de 1946, il n’en est que plus remarquable, l’Allemagne étant devenue pêle-mêle un moteur politique européen, la principale économie européenne et le premier exportateur mondial, mais également un Etat avec une vision unique sur les questions de mémoire et les conflits.

Les interrogations soulevées par cet ouvrage à propos de la souffrance, de la culpabilité, du comportement et de la justice des vainqueurs n’en sont que plus d’actualité, au moment où la mémoire est l’objet d’intenses débats en Europe et où la Serbie, vaincue par l’OTAN, demande à ne pas souffrir et être humiliée collectivement par la perte d’une terre historique, tandis que les Albanais du Kosovo, ayant souffert et été humiliés sous Milosevic, demandent justice par l’indépendance de leur province.

 

Pour aller plus loin :

 

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L’Europe face à son passé : réflexions sur les mémoires divergentes du XXe siècle
   
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Site consacré à Stig Dagerman (en suédois)
   
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A lire

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BRENNER, Michael, After the Holocaust: Rebuilding Jewish Lives in Postwar Germany, Princeton University Press, 1999
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BUSCHER, Wolfgang, Allemagne, trois années zéro, L’esprit des péninsules, 2001

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Collectif, Une femme dans Berlin, Gallimard, 2006

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DAGERMAN, Stig, Automne allemand, Actes Sud, 1980 / Babel, 2004

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DAGERMAN, Stig, L’île des condamnés, Agone, 2000

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DROIT, Emmanuel, "Le Goulag contre la Shoah : Mémoires officielles et cultures mémorielles dans l’Europe élargie", Vingtième siècle, Revue d’histoire, n°94, avril-juin 2007

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MINK, Georges, NEUMAYER, Laure (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2007

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VINCENT, Marie-Bénédicte (dir.), La dénazification, Perrin, à paraître

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