Dans l'attente du grand roman estonien

Par Philippe Perchoc | 10 janvier 2008

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Dans l'attente du grand roman estonien”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 10 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/393, consulté le 27 juillet 2017

Comme Märt Väljataga, il est temps de se poser la question du rapport entre les Estoniens et leurs écrivains. Et en attendant, comme lui, la publication d'un grand roman estonien, dresser un panorama d'un possible divorce.

Et si rien ne s'était passé ?

Dire que rien ne s'est passé dans la littérature estonienne lors de cette dernière décennie est un peu dur. Le fait que ce soit des spécialistes estoniens de celle-ci qui le disent peut mettre la puce à l'oreille des lecteurs d'Europe de l'Ouest, pourtant peu familiarisés avec la littérature de ce petit bout d'Europe du Nord-Est.

Dans la littérature de l'Estonie soviétique régnait une double schizophrénie. Tout d'abord celle du statut des écrivains, célébrés et muselés.

Les auteurs étaient les enfants chéris du régime, présentés comme les forgerons du nouvel homme que tentait de créer la propagande. Protégés, célébrés, ils avaient toujours une place réservée dans les célébrations officielles de l'URSS. L'Union des Ecrivains de l'URSS avait été fondée par le régime lui-même dès 1932 comme instrument de contrôle et de promotion de la littérature. Car les deux dimensions étaient inséparables dans la condition des auteurs : célébrés, ils étaient aussi étroitement surveillés. Etre exclu de l'Union des Ecrivains était synonyme de quasi-mort littéraire. Les portes de toutes les maisons d'édition se fermaient brutalement.

L'autre face du statut ambigu des écrivains était, outre leurs relations complexes avec le régime lui-même, leur rôle dans le réveil national des années 1980, notamment dans les pays baltes. Contrôlés, muselés, leurs lecteurs leur attribuaient une certaine rectitude morale, une proximité de la vérité, dans un régime qui multipliait les illusions. Leurs oeuvres étaient lues à de nombreux niveaux, chacun y cherchant ce qu'il espérait y trouver.

Il est certain qu'en Estonie, comme en Lettonie, l'Union des Ecrivains a joué un rôle décisif dans la formation des groupes nationalistes baltes des années 1980. Elles se sont fait les relais de leurs revendications, saisissant les opportunités laissées par la politique de Gorbatchev, notamment dans la réévaluation de l'histoire. Comme le rappelle Rein Veidermann, en Estonie, certains auteurs sont apparus rapidement comme des leaders d'opinion dans la lutte contre l'URSS. Les réunions de l'Union des Ecrivains apparurent peu à peu comme autant d'occasions de critiquer le régime, notamment à travers la défense militante de la langue nationale.

L'irruption de la liberté : la cause d'un divorce programmé

On ne peut pas dire que les années soviétiques aient été totalement mornes pour la littérature estonienne. Il est facile de citer de grands auteurs qui font encore référence aujourd'hui, comme Jaan Kaplinski, poète unanimement célébré pour son oeuvre débutée dans les années 1960. Paul-Eerik Rummo, Hando Runnel ou Viivi Luik sont aussi souvent cités pour leur contribution décisive à la littérature estonienne.

Pourtant, certaines voix se font aujourd'hui entendre pour dire que rien ne s'est passé depuis. Certains auteurs comme Paul Eerik Rummo ont rejoint les intellectuels comme Lennart Meri ou Tim Kallas dans le combat politique. D'autres ont continué à écrire sans révolutionner le style qui avait été le leur durant les années d'occupation. Comme le souligne Antoine Chalvin, "le rétablissement de l’indépendance n’a pas eu, selon moi, d’incidence directe et immédiate sur la littérature."

Pour Märt Väljataga, c'est un vrai divorce que laisse augurer la situation actuelle. Les bibliothèques se vident : on peut y trouver, à la campagne, quinze exemplaires de Barbara Cartland et aucun de Tolstoï. Certains auteurs ont plaidé pour une politique centralisée d'acquisition des ouvrages, mais la question dépasse de loin celle des modalités d'achat.

En effet, le marché littéraire estonien est liliputien au regard du marché européen : avec un peu moins de 1.5 millions de lecteurs potentiels, les auteurs ont bien du mal à rivaliser avec les traductions des grands best-sellers mondiaux. Par ailleurs, il semble qu'une raison plus profonde mine le rapport des auteurs estoniens et de leurs lecteurs : une idée de la littérature qui n'a pas évoluée avec l'irruption de la liberté.

Comme au temps de l'URSS, l'Union des Ecrivains continue à jouer un rôle central dans les rapports entre les auteurs et la société. Elle essaie de maintenir vivante la littérature estonienne, en s'appuyant sur les financements de l'Eesti Kultuurkapital, qui soutient la création littéraire en redistribuant le million d'euros que génère une taxe sur les jeux, les alcools et les cigarettes. Chalvin note lui aussi que si les conditions de production des oeuvres se sont nettement améliorées, les conditions de leur réception se sont grandement dégradées. A côté des financements publics, la réorganisation du secteur de l'édition a aussi profité à l'amélioration de la qualité qui s'était largement dégradée dans l'anarchie économique du début des années 1990.

Malgré les conditions de productions bien meilleures, leur physionomie contribue selon Väljataga à une forme d'enfermement des auteurs. Comme d'autres, il analyse la tendance au développement d'oeuvres très personnelles, confinant à l'autobiographie, comme autant de preuves de cet isolement progressif.

Pourtant, littérature parfois un peu élitiste, la production estonienne mérite sûrement d'être redécouverte par les Estoniens, autant que découverte à l'Ouest. En espérant que le contact se noue à travers les lignes.

Pour aller plus loin :

  • CHALVIN, A., Brève introduction à l'histoire de la littérature estonienne in Littérature estonienne
  • Idem, La littérature estonienne depuis le rétablissement de l'indépendance in Littérature estonienne
  • KALEVIPOEG, site en français consacré à la grande épopée estonienne
  • VALJATAGA, M., Literary perspectives: Estonia, Waiting for the Great Estonian Novel, in Eurozine , juin 2006 (en anglais)
  • VEIDEMANN, R., New Estonia -- New Literature? in Estonian Literary Magazine , n°2, 1996
  • Les hirondelles : anthologie de nouvelles estoniennes contemporaines / textes choisis et présentés par Antoine Chalvin ; traduit de l'estonien par Yves Avril, Hélène Challulau, Antoine Chalvin, Fanny Marchal, Jean-Pierre Minaudier, Jean-Luc Moreau et Jean Pascal Ollivry, Caen : Presses universitaires de Caen, 2002, 251 p.
  • KROSS, J., Le fou du Tzar : roman, traduit de l’estonien par Jean-Luc Moreau Paris : Robert Laffont, 1989, 402 p.

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