Construction et renaissance de l'identité slovène : le multiculturalisme à l'épreuve

Par Virginie Lamotte | 1 janvier 2008

Pour citer cet article : Virginie Lamotte, “Construction et renaissance de l'identité slovène : le multiculturalisme à l'épreuve”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/390, consulté le 14 novembre 2018
blason_slovenieanalysePar sa situation géographique, la Slovénie est un État de passage entre le Nord et le Sud mais aussi entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Alors qu’elle a décidé de miser sur son intégration communautaire, c’est cette Europe qui lui permet aujourd'hui de se faire connaître et reconnaître, à la fois par ses voisins et sur la scène internationale. Pourtant, plus de trois ans après son adhésion, la Slovénie nous demeure toujours étrangère. Qui sont les Slovènes ? D’où tirent-ils leur unité tardivement acquise ?
blason_slovenieanalysePar sa situation géographique, la Slovénie est un État de passage entre le Nord et le Sud mais aussi entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Ces passages ont laissé de nombreuses traces visibles dans le paysage slovène. Son entrée dans l’Union européenne a représenté pour elle sa réintégration parmi les nations européennes. Alors qu’elle a décidé de miser sur son intégration communautaire, c’est cette Europe qui lui permet aujourd'hui de se faire connaître et reconnaître, à la fois par ses voisins et sur la scène internationale. Pourtant, plus de trois ans après son adhésion, la Slovénie nous demeure toujours étrangère. Qui sont les Slovènes ? D’où tirent-ils leur unité tardivement acquise ?

Construire son identité : un éternel puzzle mille pièces pour les « petites » nations

Se faire connaître, se faire entendre et se faire comprendre par ses partenaires est toujours difficile. Ça l’est davantage quand il s’agit des « petits » États, ces États dont on peine à les placer sur une carte, à citer leur capitale et à qui l’on dit : « je ne sais pas qui tu es, je ne comprends pas la langue » (Ernest de Fer à un paysan slovène). C’est d’ailleurs sous le spectre de la langue que l’on voit si un État est reconnu ou pas : si nous faisons ou non l’effort de parler ou d’apprendre sa langue. C’est un effort qui n’est pas fait pour ces « petites » nations.

Alors que certains pays ont une longue histoire qui a leur a permis de se forger cette identité, cela a été encore plus difficile pour ces États qui n’ont réussi à s’imposer que récemment pour pouvoir exister de manière à part entière. Nous connaissons les Pays-Bas, nous connaissons le Luxembourg, nous connaissons le Danemark, mais nous ne connaissons pas la Slovénie, jeune État qui n’a acquis sa première indépendance il y a à peine 17 ans.

Paradoxalement, c’est aussi son intégration dans la Fédération yougoslave qui lui a permis de revendiquer son identité à cause des transferts de richesses vers les régions les plus pauvres. Cela l’a amené à se tourner davantage vers l’occident et à demander davantage d’autonomie et à la fin des années 1980, en revendiquant son indépendance.

La langue comme base de l’identité slovène

Avant de devenir indépendante en 1991, la Slovénie fut ainsi successivement autrichienne, italienne (en partie seulement) et yougoslave. Cependant, l’identité slovène et l’affirmation de celle-ci existaient bien avant la déclaration d’indépendance. Bien que soumis à plusieurs reprises à des campagnes de germanisation et d’italianisation, les Slovènes continuèrent à construire leur identité. Par ailleurs, fait unique dans l’ex-Yougoslavie, l’État slovène est un État homogène dans sa population : la Slovénie compte 88% de Slovènes.

Les premières formes écrites attestées du slovène datent du XXe siècle, mais c’est au XVIe siècle que la langue prit une forme plus définitive grâce aux publications de Primož Trubar. Prêtre catholique converti au protestantisme suite à son expulsion de l’évêché de Ljubljana, il s’est ainsi efforcé de donner un accès aux textes dans sa langue maternelle à ses compatriotes depuis son exil en Allemagne. Il édita dans un premier temps son Catéchisme, puis il publia des traductions d’écrits religieux en slovène. Grâce à ses textes, il contribua à donner à la Slovénie les bases de sa culture littéraire mais surtout à fixer la langue écrite.

Après une parenthèse napoléonienne qui redonna un souffle à la langue slovène – les Slovènes se virent reconnaître entre autres le droit d’utiliser leur langue pour l’enseignement –,le retour de l’Autriche fut synonyme de re-germanisation mais ne mit pas fin à ces nouveaux élans d’affirmation identitaire : ce fut la période de la publication de la première grammaire et des premiers journaux en langue slovène.

Le slovène n’est pourtant pas une langue totalement unifiée : c’est un ensemble de dialectes. On en compte sept grands groupes, qui correspondent plus ou moins à certaines régions du pays. Cela n’empêche pas cependant une intercompréhension naturelle entre les Slovènes. Ce développement des dialectes est dû à un relatif isolement géographique du pays qui a permis également à la langue de conserver certains aspects grammaticaux considérés comme archaïque dans d’autres langues slaves.

La Slovénie, un État multiculturel qui compose avec ses communautés nationales autochtones…

La Slovénie compte, selon sa Constitution, deux communautés dites « nationales autochtones » : une communauté italienne d’une part et une communauté hongroise d’autre part. Toutes deux bénéficient de ce statut car elles sont considérées comme des minorités historiques vivant en territoire slovène.

À ce titre, elles bénéficient de nombreux droits, notamment des droits linguistiques très étendus, mais aussi des droits politiques qui leur permettent d’envoyer chacune un représentant au Parlement slovène et peuvent s’y exprimer dans leur langue maternelle. Ces deux députés bénéficient même d’un droit de veto sur les projets de loi concernant l’exercice des droits et le statut des minorités nationales, même lorsque cela ne les concerne pas directement. Ces débats ont lieu au sein de la commission parlementaire spéciale relative aux minorités, qui collabore avec divers organismes gouvernementaux en charge de l’application des politiques envers les minorités, les réfugiés et les immigrés.

En outre, dans les municipalités où elles sont présentes, ces dernières bénéficient du statut de « municipalité mixte » et sont au nombre de huit (trois pour la communauté italienne et cinq pour la communauté hongroise). Ces municipalités ont avant tout des droits linguistiques particuliers et en premier lieu l’utilisation conjointe du slovène avec l’italien et le hongrois de manière équivalente. Elles ont également le droit d’utiliser leurs symboles nationaux, de recevoir un enseignement dans leur langue, de former des collectivités administratives autonomes chargées de l’application des politiques à leur égard, le droit enfin d’être représenté dans des organismes représentatifs de l’autonomie administrative locale au sein du Parlement.

… mais qui peine à intégrer ses minorités

À l’indépendance, toute personne possédant le statut de résidant permanent et vivant sur le territoire slovène était en droit de demander l’obtention de la nationalité slovène. Cela n’a permis qu’à 10% de la population immigrée de devenir citoyen du pays.

Outre les Italiens et les Hongrois, la Slovénie compte de nombreuses minorités, et en premier lieu une importante minorité rrom, qui bien que reconnue dans la Constitution ne bénéficie toujours pas des droits prévus à cet effet. Les Rroms sont présents dans tout le pays, mais leur nombre semble réellement sous-estimé : cela va de moins de 4000 pour le gouvernement à une échelle de 7000 à 10 000 selon certaines appréciations.

Des minorités dites « immigrantes », venant des pays de l’ex-Yougoslavie ayant fuit les guerres dévorant la région, sont également présentes aussi sur le territoire slovène. Ce sont ainsi des Croates, des Bosniaques, des Serbes ou des Macédoniens qui se voient refuser d’acquérir cette nationalité slovène car ils n’étaient pas là avant la déclaration d’indépendance. En 1991, ils étaient environ 130.000, mais 90.000 d’entre eux auraient fui le pays alors que les autres doivent vivre dans le pays en toute illégalité. Ils sont totalement marginalisés de la société, ne possédant aucuns droits civils ou politiques.

La Slovénie se voit régulièrement rappelée à l’ordre quant au traitement de ces minorités et il lui est conseillé d’accorder certains droits de « non citoyens » qui leur permettraient d’obtenir des permis de résidence et des visas, de vivre par conséquent librement, même s’il ne pourront pas voter. Ces droits permettraient également à certains d’entre eux, s’ils le souhaitent, de devenir par la suite des citoyens à part entière.

Il existe cependant certaines dispositions éducatives pour les migrants afin de favoriser leur insertion dans la société slovène : le droit d’avoir des cours complémentaires dans leur langue maternelle. Ces cours reposent sur la base du volontariat à raison d’une fois par semaine. Malheureusement, ce n’est pas l’État slovène que les crée, mais des organismes ou entreprises étrangères, tels que les ambassades de Macédoine et de Croatie en Slovénie, l’association des sociétés albanaise de Slovénie ou le ministère de la Culture croate. On compte également des entreprises macédoniennes, albanaises ou arabes.

Une autre minorité enfin est marginalisée politiquement, alors qu’historiquement, elle a joué un grand rôle : les germanophones. Alors qu’ils sont tout aussi autochtones que les Italiens et les Hongrois, il est surprenant de constater qu’ils ne se voient accorder aucun droit particulier. Cela est d’autant plus surprenant que les Slovènes jouissent aujourd’hui de droits particuliers en Autriche. Il faut ici malgré tout se rappeler un épisode très récent de l’histoire autrichienne, où ils ont subi une très forte politique de germanisation forcée. Jörg Haider, ancien chancelier autrichien, est originaire de Carinthie, une des deux régions autrichiennes où les Slovènes sont présents. C’est lui qui a remis en place cette politique de germanisation tout en ôtant des soutiens aux écoles multiculturelles, si bien que l’on ne comptait plus que 2% de Slovènes dans cette région. Ils ont recouvré depuis ces droits perdus, dont des droits culturels et linguistiques. Car autre fait, c’est une région qui s’est retrouvée divisée en deux à la sortie de la Première Guerre mondiale, une partie de la Carinthie ayant choisie de se rattacher à l’Autriche alors que l’autre partie se retrouvait intégrée à la jeune Fédération yougoslave.

Cet écart de traitement des minorités en Slovénie nous rappelle également un écart numérique : les deux communautés ne représentent qu’une très petite minorité au sein des minorités présente en Slovénie (0,32% de Hongrois et 0,11% d’Italiens), alors que les anciens yougoslaves seraient de 7 à 9% de la population slovène.

Quelques symboles de l’identité slovène d’aujourd'hui

La Slovénie est un pays relativement vallonné, ce qui lui a donné sa diversité dialectale, et parmi ces monts, un est devenu un véritable symbole du pays : le mont Triglav (les trois têtes en slovène), qui est par ailleurs le point culminant du pays (2864m). Figurant sur le drapeau, sur le blason mais également sur les pièces de 50 centimes slovènes, il représente un dieu protecteur à trois têtes : le ciel, la terre et le monde souterrain. L’usage veut que chaque slovène en fasse l’ascension au moins une fois dans sa vie.

Symbole d’une identité recouvrée, l’ouverture de l’espace Schengen à la Slovénie a permis au pays de réunifier une ville et de rapprocher leurs habitants : Nova Gorica du côté slovène et Gorizia du côté italien. Gorizia placée côté italien à cause de la redéfinition des frontières après la Première Guerre mondiale, Tito décida de fonder en face la ville de Nova Gorica comme ville nouvelle suite au traité de Paris de 1919. Les deux villes furent par la suite plus fermement séparées par le Rideau de Fer si bien que la frontière est devenue petit à petit un véritable mur entre les deux pays. Le 21 décembre 2007, les habitants des deux côtés de la frontière ont ainsi célébré la disparition de ce dernier vestige de la Guerre froide.

 
 
 
 
Pour aller plus loin :
 
 
 
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La Slovénie sur le site de l'aménagement linguistique dans le monde de Jacques Leclerc
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"The Rights and autonomy of the national minorities in Slovenia", by Mr Anton BEBLER, un article publié par la Commission Venice du Conseil de l'Europe
source image : Wikipédia, blason slovène
 

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