Balkans et Balkans occidentaux

Par Emilie Proust | 30 décembre 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Balkans et Balkans occidentaux”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 30 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/386, consulté le 20 octobre 2018
analyse.pngbalkans.jpg Le terme Balkans et l’expression Balkans occidentaux, s’ils évoquent immédiatement une région, ne semblent pas pour autant avoir de signification universelle. En particulier, nous observons que la notion de Balkans occidentaux semble avoir évolué au cours des dernières années.
balkans.jpganalyse.png Le terme Balkans et l’expression Balkans occidentaux, s’ils évoquent immédiatement une région, ne semblent pas pour autant avoir de signification universelle. En particulier, nous observons que la notion de Balkans occidentaux semble avoir évolué au cours des dernières années.

Les Balkans

Initialement géographique, le terme Balkans recouvre une zone délimitée par les fleuves Save et Danube au Nord, et par les côtes de la mer Méditerranée et de la mer Noire. De ce fait, Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro, Macédoine, Albanie, Grèce, Bulgarie, Roumanie et Turquie possèdent tout ou partie de leur territoire dans cette région.

Par extension, les pays communément désignés comme pays des Balkans sont ces mêmes pays, à l’exception de la Turquie, dont la partie balkanique correspond à sa partie européenne, soit une part très réduite du territoire turc. Il est intéressant de noter que la Roumanie n’est que faiblement balkanique par sa géographie, et que la Moldavie, qui ne l’est pas du tout, est parfois présentée également comme un pays des Balkans.

Les Balkans ainsi définis sont ensuite divisés en Balkans occidentaux et Balkans orientaux. C’est ici cette première expression, beaucoup plus usitée que la seconde, qui nous intéresse.

Les Balkans occidentaux

Les Balkans occidentaux, dans leur acception première, regroupent les Etats issus de l’éclatement de la Yougoslavie ainsi que l’Albanie, soit aujourd’hui sept pays : l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie.

Au cours des derniers siècles, ces Etats ont néanmoins connu des histoires différentes, partagés entre les deux grands acteurs de la région qu’étaient l’Empire ottoman et l’Empire austro-hongrois.

Cette notion, que nous pouvons qualifier de géographique et qui est largement employée par les institutions internationales ou les médias, a cependant évolué depuis l’éclatement de la Yougoslavie, la Slovénie en étant le meilleur exemple.

Une région et un imaginaire que certains cherchent à quitter

Balkanique environ à moitié selon la définition géographique, la Slovénie a de plus toujours été la région la plus proche de l’Autriche ou de l’Italie en termes de niveau de vie et de culture. A la différence des autres Etats issus de la défunte Yougoslavie, elle n’a quasiment pas été impliquée dans les affrontements et s’est tout de suite tournée résolument vers l’Union européenne, tout en conservant de bonnes relations avec Belgrade.

A cet égard, le discours des hommes politiques slovènes est révélateur : ceux-ci parlent depuis de nombreuses années de leur pays comme faisant partie de l’Europe centrale et non des Balkans. Ceci semble en grande partie lié à l’image négative véhiculée par le mot Balkans, qui renverrait selon eux forcément aux idées de guerre ou de conflit.

Discours et réalité ont cependant convergé et il est de plus en plus courant de voir la Slovénie écartée des pays désignés comme appartenant aux Balkans occidentaux. Ainsi, les écrits de l’Union européenne tendent à présenter maintenant les Balkans occidentaux comme les Etats des Balkans ne faisant pour le moment pas partie de l’UE. Même chose en anglais, où dans de nombreux articles ou publications, les "Western Balkans" excluent la Slovénie.

Le discours croate évite également de parler de Balkans occidentaux à propos du pays, et lui préfère également une référence à l’Europe centrale. Néanmoins, même si Zagreb se situe à la frontière géographique des Balkans et si elle est historiquement une ville austro-hongroise, c’est peut-être ici oublier un peu vite que la côte croate ou la Krajina sont pleinement inclus dans les Balkans occidentaux et méditerranéens.

La pomme de discorde

La sphère politique croate actuelle accepte tant bien que mal le classement dans la catégorie des Balkans occidentaux, mais ce terme était totalement inacceptable ne serait-ce que quelques années plus tôt. La Croatie, faut-il le rappeler, a énormément souffert pour conquérir son indépendance, pour construire un « entre nous » qui soit séparé de l’attache yougoslave. Au lendemain de la guerre d’indépendance et alors que le gouvernement mène une politique largement axée sur la construction identitaire croate et la valorisation de cette nation, l’usage du terme « Balkans occidentaux » par les voix de la scène internationale est extrêmement mal perçu.

Tout d’abord, « Balkans », même suivi de l’adjectif « occidentaux », ne désigne plus seulement une réalité géographique mais se dote d’une portée symbolique particulièrement négative. Cette connotation péjorative n’a bien entendu pas pu échapper aux Croates qui l’ont eux-mêmes intériorisée, tant et si bien qu’ils apprécient peu cette relégation de la part d’une communauté internationale qui ne semble pas les comprendre. Il est de même pour les Slovènes. Chacune de ces deux nations a souhaité, dès son indépendance, tirer un trait sur ce qui était perçu comme une des régressions majeures de leur histoire.

De plus, pour les Croates, le terme « Balkans » réfère clairement à leurs voisins orientaux. Dans la seconde moitié des années 1990, le président Tuđman s’est fermement opposé à cette dénomination. Quoique cela ne fut sans doute pas l’intention de la communauté internationale et de l’Union européenne, l’usage de ce terme pour désigner l’ensemble des pays de l’ex-Yougoslavie moins la Slovénie et incluant l’Albanie revenait à recréer une Yougoslavie. Les Croates dénoncent souvent ces Yougoslavie dessinées de toutes pièces par les grandes puissances et l’évocation d’une potentielle union sud-slave, même sous un autre nom, a longtemps été redoutée. La crainte d’une nouvelle répétition de l’Histoire a marqué particulièrement la Croatie nouvellement indépendante et ce n’est qu’au moment du sommet de Zagreb en 2000 que les craintes sont dissipées lorsque la vocation à intégrer l’Union européenne est affirmée pour l’ensemble des Etats des Balkans occidentaux, avec une approche individuelle et non groupée.

Le retour d’une ancienne frontière ?

Pour les zones autrefois comprises dans la Hongrie puis l’empire austro-hongrois, la revendication à appartenir à l’Europe centrale trouve une justification historique de près d’un millénaire, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec les 80 ans passés ensemble dans les deux Yougoslavie. Dans une phase de construction identitaire, il n’est pas étonnant que la Slovénie et la Croatie aient pris leurs distances avec le monde balkanique. Il fallait en finir avec la Yougoslavie et redécouvrir la culture centre-européenne qui a profondément fait ces deux pays.

Cependant cette distanciation n’empêche pas le maintien de certains liens. La Slovénie, qui longtemps s’est tenue à l’écart des autres anciennes républiques fédérées yougoslaves, met à l’ordre du jour les élargissements à cette région comme une priorité. De son côté, la Croatie s’érige en modèle à suivre pour ses voisins.

Il est aisé de comprendre que de nombreux responsables, de pays des Balkans occidentaux comme d’autres pays européens ou des instances européennes, voient dans ce terme une référence à un passé récent fait de conflits. Cependant, diminuer la fréquence d’utilisation du terme, voire le nier au profit d’autres mots ou expressions, a d’autres corollaires : il tend également à passer sous silence une histoire commune au sein de la Yougoslavie ou des éléments culturels communs que le cinéma, la musique ou les habitudes alimentaires révèlent.

Ainsi, il serait vain de nier que durant les siècles de vie séparée, il n’y a pas eu d’échanges entre ces différentes régions. En effet, les frontières ont été mouvantes, les Ottomans parvenant jusqu’aux portes de Vienne à leur plus grande envergure, alors que la Bosnie-Herzégovine ou la Voïvodine ont connu une tutelle autrichienne pour un temps.

Rapidement, si cette logique se poursuit, le terme Balkans occidentaux pourrait donc définir uniquement l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie. Ces territoires se trouveraient alors tous à l’Est des frontières de l’Empire austro-hongrois du début du XIXe siècle. La question de la frontière entre anciens Empires austro-hongrois et ottoman au cœur de l’Europe se trouverait alors à nouveau posée, et la Bosnie-Herzégovine à nouveau au centre de cette question de par son appartenance historique aux deux Empires.

Ayant des difficultés à définir de manière claire leur appartenance en un mot, les pays de cette région se définissent parfois comme des « portes ». Plutôt que d’opter pour la renaissance des frontières centenaires, l’important est de savoir garder ces portes ouvertes à la communication entre des cultures pour une part différente, pour une part commune.

 
Pour aller plus loin :
 
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Balkans occidentaux et Union européenne : les (nombreuses) étapes d’un lien particulier
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Usages et abus du terme de "balkanisation"
 

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