Jean-Robert Raviot et la situation politique en Russie

Par Antoine Lanthony | 27 janvier 2008

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Jean-Robert Raviot et la situation politique en Russie”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 27 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/374, consulté le 22 octobre 2019

jr_raviot.jpgopinion.pngJean-Robert Raviot, maître de conférences à Paris X-Nanterre et à Sciences Po et auteur de l'ouvrage Qui dirige la Russie ?, revient pour Nouvelle Europe sur la situation politique russe, quelques semaines après l’écrasante victoire du parti Russie unie aux élections législatives, et peu avant l'élection présidentielle de mars 2008, qui devrait logiquement voir Dmitri Medvedev succéder à Vladimir Poutine.

jr_raviot.jpgopinion.pngJean-Robert Raviot, maître de conférences à Paris X - Nanterre et à Sciences Po, et auteur de l'ouvrage Qui dirige la Russie ? revient pour Nouvelle Europe sur la situation politique russe, quelques semaines après l’écrasante victoire du parti Russie unie aux élections législatives, et peu avant l'élection présidentielle de mars 2008, qui devrait logiquement voir Dmitri Medvedev succéder à Vladimir Poutine.

Quel bilan tirez-vous des huit années de présidence de Vladimir Poutine ? Quels en sont les faits les plus marquants ?
 
 
Vladimir Poutine a réussi à redonner à de nombreux Russes un sentiment de fierté nationale. C’est un phénomène intéressant de psychologie politique sur lequel nous n’avons pas fini de nous interroger ! Après la crise très profonde des années 1990 - crise politique, économique, sociale, culturelle, morale - qui a pulvérisé tous les repères, les années 2000 sont entrées dans l’imaginaire collectif comme le temps de la restauration. Poutine symbolise donc la sortie de l’« ère du chaos » de la période des réformes des années 1990. Pour autant, est-ce Poutine qui a permis cette évolution ? Disons qu’il a su l’accompagner, en « surfant » habilement sur la vague d’un contexte économique très favorable de hausse du cours des matières premières dont la Russie est une grande exportatrice, et en adaptant son discours à l’état d’esprit de l’opinion russe de la fin des années 1990. Poutine a mis en œuvre d’une manière très pragmatique une restauration politique qui répondait à une demande sociale réelle, qui émanait aussi bien des élites que de l’ensemble de la population. Poutine symbolise donc la sortie de l’ « ère du chaos » de la période des réformes des années 1990
 
 
La réforme politique la plus importante des années Poutine est celle qui a trait au fédéralisme et à l’équilibre du rapport de forces centre-régions. Le rééquilibrage du pouvoir en faveur de l’Etat fédéral et la mise en conformité de la législation des « sujets de la Fédération » avec le droit fédéral, en un mot l’unification du droit, a été le grand chantier de Poutine. Quant à dire que la recentralisation du fédéralisme est vraiment la matrice de toutes les autres réformes poutiniennes, sur ce point, je vous renvoie au premier chapitre de mon livre, Qui dirige la Russie ? (Lignes de Repères, 2007). Reste à mesurer l’impact de cette recentralisation administrative et politique sur les politiques publiques, qui ne peut être évalué sans procéder d’abord à des investigations poussées.

Quant à la fierté nationale retrouvée d’un pays dont certains dirigeants allaient jusqu’à dire, en 1995, qu’il était en voie d’« africanisation » et qui, aujourd’hui, proclame officiellement sa volonté de figurer parmi les cinq premières puissances économiques du monde en 2025, elle est souvent présentée, en France, comme une réaction nationaliste et revancharde. Sans être dupe des manifestations d’arrogance qui, de temps à autre, l’accompagnent, le temps est venu de dépasser les vieux schémas de la guerre froide et la mythologie obsolète qui les sous-tendait et de prendre la mesure de ce nouveau patriotisme russe que Poutine a su cristalliser et incarner. L’idée que la Russie redevienne le centre d’un pôle dans le monde de demain ne semble guère faire débat en Russie. Et les dirigeants actuels opèrent des choix stratégiques qui vont clairement dans ce sens. Cette évidence d’une vocation russe à la puissance tranche nettement avec la morosité française et la prédominance, chez nous, d’un discours fataliste sur le déclin supposé de notre pays et son déclassement inéluctable au rang de puissance secondaire…

Quelle analyse faites-vous des élections législatives de fin 2007 ? La victoire écrasante du parti Russie Unie illustre-t-elle davantage la reconnaissance russe envers Vladimir Poutine, le discrédit porté sur une opposition politique mal structurée et peu audible, ou bien encore le durcissement du régime et le verrouillage télévisuel ? Peut-on, selon vous, vraiment parler d’une opposition politique crédible à Vladimir Poutine et à Russie Unie ? Si oui, par quelles personnes et quels mouvements cette opposition est-elle incarnée ?

La victoire de Russie Unie est une victoire de la « démocratie administrée », c’est-à-dire d’un système où les élections sont contrôlées par le parti du pouvoir en place. C’est une victoire qui donne la preuve de l’efficacité électorale de ce parti du pouvoir et c’est aussi un vote qui plébiscite Poutine. Certains opposants très appréciés des journalistes occidentaux scandent volontiers « La Russie sans Poutine ! ». Ce slogan n’a aucune chance d’être repris, sinon par une petite minorité, car les Russes, dans leur grande majorité, veulent Poutine !

L’actuel chef de l’Etat semble garantir à lui seul la légitimité du système politique tout entier En dépit des fraudes et des entorses nombreuses et manifestes aux « bonnes mœurs électorales », souvent dues au zèle des chefs locaux qui ont voulu montrer à leurs supérieurs qu’ils étaient capables de faire du chiffre et de remplir des objectifs, et malgré la domination médiatique de Russie Unie, le résultat des élections ne peut guère être remis en cause, sinon à la marge. Il s’agit d’un vote d’allégeance très net au parti du pouvoir et, surtout, à Vladimir Poutine. L’actuel chef de l’Etat semble garantir à lui seul la légitimité du système politique tout entier. Les enquêtes d’opinion montrent toutes que sa popularité contraste avec le discrédit jeté sur les responsables politiques et économiques, les institutions en général, et l’ensemble de l’élite. La présence du chef du Kremlin à la tête de la liste de Russie Unie a fait gagner à ce parti au moins 20% de plus, si l’on s’en tient aux enquêtes préélectorales sérieuses (et non publiées) qui ont été menées et qui ne créditaient ce parti que de 40-45% des voix. Ce chiffre est d’ailleurs corroboré par les résultats des élections régionales qui se sont tenues en 2006-2007.

Un philosophe moscovite, Boris Mejouïev, a écrit que « les Russes dans leur grande majorité ne voient pas pourquoi il faudrait une opposition à un Président auquel ils font confiance ». Cette phrase résume bien la situation. Lorsque je dis que les élections du 2 décembre 2007 marquent une victoire de la « démocratie administrée », il faut ajouter que cette victoire se reflète également dans l’inexistence, sur l’échiquier politique russe, d’une opposition. Par opposition, il faut entendre une force ou une coalition de forces politiques représentatives et prêtes à alterner au pouvoir avec la majorité sortante. Or, il n’existe pas de dynamique majorité/opposition en Russie. Cette dynamique n’existait d’ailleurs pas davantage sous Eltsine. A telle enseigne qu’en 1996, le parti du pouvoir avait mobilisé toutes ses forces et procédé à un véritable matraquage médiatique orchestré par les médias d’Etat comme ceux des « oligarques » pour assurer la réélection de Boris Eltsine.

A-t-on assisté à un durcissement du régime sous Poutine ? Ce qui a changé avec Poutine dans la vie politique russe, c’est que le parti du pouvoir s’est institutionnalisé sous la forme de Russie Unie qui a gagné les législatives et assuré à l’exécutif une confortable majorité parlementaire. Ce n’était pas le cas avec Boris Eltsine, qui a refusé de s’appuyer sur un parti, préférant ce que j’appelle un « leadership arbitral ». Contrepartie de cette institutionnalisation du parti du pouvoir, les oppositions de tribune qui, sous Eltsine, se manifestaient librement et étaient représentées à la Douma, sont aujourd’hui quasiment privées, précisément, de tribune. Le parti communiste (PCFR) est aujourd’hui la seule opposition de tribune représentée à la Douma. L’opposition démocrate, la moins représentative électoralement, s’est tiré une balle dans le pied en ne parvenant pas à s’unir et, donc, à passer la barre des 7% des voix qui lui aurait permis d'être représentée à la Douma. Quant à l’opposition nationaliste, elle a été pour partie récupérée (et neutralisée) par le parti du pouvoir dans Russie Juste, l’autre parti politique pro-Kremlin, et, pour le reste, mise à l’index par le parti du pouvoir.

Pour résumer, la démocratie russe est aujourd’hui une démocratie non-compétitive. Les trois motifs principaux en sont : 1- la tactique monopolistique du parti du pouvoir et son emprise sur l’espace public, 2- le désintérêt des classes moyennes supérieures des grandes villes pour la politique. Cette catégorie de la population est la seule qui pourrait constituer le fer de lance d’une opposition. Or, cette « bourgeoisie post-soviétique » a d’autres priorités (vie privée, loisirs, consommation) et s’accommode du système politique actuel, quand elle ne plébiscite pas Vladimir Poutine, qu’elle loue pour la stabilité qu’il a apportée au pays, 3- l’absence d’un leader qui incarne une alternative ou une relève. C’est cette troisième raison qui est, à mon sens, la plus déterminante. La démocratie russe est aujourd’hui une démocratie non-compétitive

Si l’on regarde l’échiquier politique russe du début 2008, ont ne voit guère se profiler une opposition politique. Cette situation de monopole du parti du pouvoir est, à terme, dangereuse pour les dirigeants, et ils l’ont d’ailleurs fort bien compris. Lorsque les oppositions de tribune n’ont plus de tribune, ni dans les médias ni dans les assemblées, elles descendent dans la rue. La mobilisation des retraités en 2005, qui n’avait pas du tout été anticipée par le parti du pouvoir, rappelle que l’enrichissement des plus riches et la relative prospérité de la classe moyenne supérieure contraste vivement avec l’appauvrissement des plus pauvres et la stagnation des revenus de la majorité des Russes. Pour l’instant, cette majorité reste silencieuse et apparemment satisfaite de la stabilisation poutinienne. Mais cela ne durera pas éternellement, étant donné la polarisation croissante de la société russe. Les secousses qui pourraient résulter des réformes exigées par l’entrée de la Russie dans l’OMC sont susceptibles de malmener le parti du pouvoir dans les années à venir.

Dmitri Medvedev était en compétition avec Sergueï Ivanov pour la désignation du candidat du parti du pouvoir. Que symbolise selon vous le choix de Dmitri Medvedev, homme souvent présenté comme plus libéral économiquement et qui ne se reconnaît pas dans l’expression « démocratie souveraine » ? Quelles sont selon vous, leur victoire paraissant plus que probable, les perspectives du duo Poutine-Medvedev ? Dmitri Medvedev a-t-il une chance de tracer sa propre voie aux côtés de Vladimir Poutine ?

Je ne parle pas de compétition, mais de rivalité entre ces deux hommes. Et encore, cela reste à prouver ! Ivanov était-il réellement sur les rangs ? Je mets au défi quiconque de décrire, à l’aide de sources sérieuses, les luttes de clans qui, aujourd’hui, se déroulent dans l’entourage de Poutine. C’est impossible. La « kremlinologie » n’est peut-être pas une science exacte, mais elle n’a rien à voir non plus avec l’art divinatoire ! Le choix de Medvedev par Poutine repose à mon sens sur trois motifs.

Primo, la dimension monarchique très forte du système politique russe impose que la succession se fasse en faveur d’un héritier. La succession entre frères étant toujours un accident de l’histoire, il fallait que l’héritier soit un homme d’une autre génération. Ivanov était un camarade, un frère, voire un clone - dirent certains - de Poutine, alors que Medvedev est pour le Président actuel un « fils spirituel ».

Secundo, il fallait que cet héritier accepte la tutelle de son « père politique » pendant un certain temps après son élection. La transition entre les deux règnes sera graduelle, contrairement à celle - assez brutale - entre Eltsine et Poutine. Poutine acceptera sans doute, au printemps 2008, de diriger le gouvernement. Il veut aider son successeur à avancer sur les rails du pouvoir suprême. Les embûches et les embuscades seront nombreuses et, au-delà de sa forte légitimité politique, Poutine est la seule figure - et ce point est crucial - qui peut imposer un consensus au sein du groupe des dirigeants (politiques et économiques) les plus importants du pays. Medvedev n’est pas dénué de talent ni de charisme et pourrait bien conquérir sa propre popularité dans l’opinion, mais il n’est encore ni l’arbitre, ni le pivot des clans internes à l’élite du pouvoir, et seul Poutine peut l’imposer comme tel, ce qui prendra un certain temps et, peut-être, ne fonctionnera pas. L’héritier doit devenir le successeur, et cette mue ne se fera pas en un jour !

Les orientations idéologiques ne jouent qu’un rôle tout à fait accessoire au sein de l’élite du pouvoir en Russie Tertio, il fallait un héritier qui puisse à terme se démarquer du profil du « père » et développer son propre cours, imprimer sa propre marque pour, à son tour, avoir quelque chose à transmettre. Medvedev n’est ni un silovik, ni un ancien apparatchik, c’est un juriste qui a même entamé une carrière universitaire et qui, du fait de son âge (il est né en 1965), n’a jamais exercé aucune fonction à l’époque soviétique. Medvedev est un homme souvent étiqueté « libéral » par la presse occidentale. Cela n’a strictement aucun sens, car les orientations idéologiques ne jouent qu’un rôle tout à fait accessoire au sein de l’élite du pouvoir en Russie. En revanche, sa promotion à la tête du pays vise à symboliser un certain renouveau du profil de la classe dirigeante, dans le sens de la méritocratie.

Au niveau international, pensez-vous que le concept de « démocratie souveraine » et que la ligne tracée par Vladimir Poutine et Russie Unie depuis quelques années puissent faire école, et rallier derrière eux le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou d’autres Etats eurasiatiques, dans une ligne politique commune rejetant la démocratie libérale occidentale ?

Il y a bien sûr des liens de parenté évidents entre la démocratie non-compétitive russe et celle du Kazakhstan ou d’Arménie. Mais je la distingue des situations autoritaires pures et simples (Biélorussie, Ouzbékistan) ou des démocraties plus compétitives (Ukraine). Il n’y a pas de modèle post-soviétique de régime politique, mais plutôt une matrice post-soviétique, qui a donné naissance à des systèmes politiques en voie de diversification accrue. Quant à la « démocratie souveraine » promue par l’idéologue en chef du parti Russie Unie, le chef-adjoint de l’administration présidentielle, Vladislav Sourkov, elle n’est pas un modèle, mais une idéologie qui a deux objectifs : 1- répliquer aux critiques occidentales sur l’état de la démocratie en Russie, 2- légitimer l’état de fait de la « démocratie administrée » par une argumentation néo-culturaliste. La « démocratie administrée » se voit ainsi justifiée par une sorte de « raison d’Etat » qui fait primer les intérêts de l’Etat (en l’occurrence : consolider les institutions) sur l’expression démocratique du peuple. Ceci est censé correspondre à la fois à une certaine tradition historique russe et aux nécessités du moment.

Cela me conduit à dire qu’au-delà des idéologies et des étiquettes, la démocratie russe n’en est pas moins une démocratie qui ressemble, à bien des égards, à nos démocraties d’Occident. Au-delà des querelles sémantiques, les grandes évolutions politiques convergent. C’est ce que j’essaie de montrer dans un livre à paraître, intitulé précisément Démocratie à la russe (Ellipses, avril 2008). Il faut partir d’une conception réaliste de la démocratie, et non pas de l’idéalisation que l’on en fait souvent. Robert Michels écrivait déjà en 1913 que la démocratie est « un système politique qui repose sur la capacité de l’aristocratie dirigeante à persuader la majorité » et, donc, sur le talent de l’élite du pouvoir à inventer les meilleurs instruments et méthodes aptes à emporter l’adhésion et le consentement. Dans cette entreprise, désormais industrielle, de persuasion que certains ont appelé la « fabrique du consentement », on ne vise guère la représentation (et encore moins la participation !) du peuple, mais l’établissement d’un consensus non-délibératif entre les dirigeants et le peuple.

Au-delà des idéologies et des étiquettes, la démocratie russe n’en est pas moins une démocratie qui ressemble, à bien des égards, à nos démocraties d’Occident.

Les démocraties d’aujourd’hui sont empreintes d’une dimension plébiscitaire très forte, qui est de plus en plus manifeste. Bien sûr, les démocraties occidentales sont des démocraties d’alternance (compétitives), mais ce sont aussi des démocraties « à guichet fermé ». La compétition pour le pouvoir se déroule au sein d’une élite du pouvoir scindée en plusieurs factions aussi rivales que complices. L’actualité ne cesse d’illustrer cela. Le cas de l’élection présidentielle en France est éclairant. Aux Etats-Unis, le système de pré-sélection des candidats à la présidentielle par la capacité à orchestrer le meilleur système de fund raising l’est aussi. En outre, l’invocation d’un « impératif catégorique » par l’élite du pouvoir peut justifier que l’on contourne le suffrage universel, au risque d’une rupture entre légalité et légitimité. Lorsque le consensus ne se fait pas, on ne délibère pas, on contourne !... En témoigne la manière dont la construction européenne est aujourd’hui poursuivie. Nos démocraties occidentales, modèle de référence implicite ou explicite, sont, elles aussi, « administrées » à leur manière…

 

Pour aller plus loin :

site20x20.png Sur Nouvelle Europe
site10x10.png
Russie : le défi de la "démocratie souveraine"
   
picto_2jpeg A lire
picto_2jpeg
RAVIOT, Jean-Robert, Qui dirige la Russie ?, Lignes de repères, Paris, 2007
picto_2jpeg
RAVIOT, Jean-Robert, Démocratie à la russe, Ellipses, Paris, à paraître
picto_2jpeg
« La Russie », Questions internationales, n°27, septembre-octobre 2007
picto_2jpeg
« La Russie, entre héritages et mutations », La revue internationale et stratégique, n°68, hiver 2007-2008, p. 79-186

Ajouter un commentaire