Russie - République tchèque, des relations ambiguës

Par Camille Brabenec | 1 décembre 2007

Pour citer cet article : Camille Brabenec, “Russie - République tchèque, des relations ambiguës”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/357, consulté le 14 août 2020
cz_ruanalyseLes relations entre l’espace tchèque et la Russie remontent assez loin dans le temps et du côté tchèque, elles ont oscillé entre admiration et crainte. La Russie a toujours représenté un empire puissant et la République tchèque est un petit pays, autonome depuis peu. Les petits pays slaves, comme la République tchèque ont toujours eu une relation ambiguë avec le grand voisin slave, la Russie.
cz_ruanalyse Les relations entre l’espace tchèque et la Russie remontent assez loin dans le temps et du côté tchèque, elles ont oscillé entre admiration et crainte. La Russie a toujours représenté un empire puissant et la République tchèque est un petit pays, autonome depuis peu. Les petits pays slaves, comme la République tchèque ont toujours eu une relation ambiguë avec le grand voisin slave, la Russie.
 
Avant de parler des relations entre la République tchèque et la Russie, il faut tout d’abord aborder les relations entre la Russie et l’espace tchèque, bien avant la création de la République tchèque en 1993. Il est intéressant de remonter jusqu’au XIXe siècle pour constater les différentes étapes qu’elles ont connues.
 
A la faveur du panslavisme 
 
La période la plus favorable est celle du panslavisme. Né au début du XIXe siècle en plein romantisme, le panslavisme défendait l’idée que, appartenant à un tronc commun, les Slaves étaient destinés à être solidaire entre eux, voire à fonder une communauté unie. Cependant la forme sous laquelle les Slaves devaient se rassembler restait floue et divisait même les partisans du panslavisme qui ne se sont jamais mis d’accord sur la forme que devait prendre cette association des Slaves.
 
Le contexte nationaliste du XIXe siècle est sans doute la clé pour comprendre la croyance de certains intellectuels tchèques en une entité slave, éventuellement dirigée par la Russie. Ce courant est né en opposition à un pangermanisme offensif qui se développait à cette même époque dans les Etats allemands, en phase progressive d'unification. Derrière l'utopie du panslavisme, il faut sans doute voir l'attrait exercé par un Etat slave, puissant et protecteur, la Russie, tout auréolé de sa récente victoire contre les troupes napoléoniennes.
 
De plus à cette époque, les Pays tchèques cherchaient un appui potentiel pour les soutenir dans leur volonté d’émancipation vis-à-vis de la tutelle habsbourgeoise. Si le mouvement panslaviste a eu finalement peu d'audience en Bohême-Moravie, il s'est manifesté de manière spectaculaire à travers les Congrès slaves, qui se sont tenus à Prague en 1848 et en 1908, et ont rassemblé l'ensemble du monde slave.
 
La première génération de patriotes tchèques, comme Josef Jungmann ou Jan Kollár, ont donc souvent été d'ardents russophiles. Leur admiration pour un Etat slave puissant et la crainte du voisin germanique leur faisait oublier les côtés plus sombres du tsarisme comme l’autocratie ou la persistance d’un régime pré-féodal qu'ils essayaient de quitter. Mais les visions du monde et les situations politiques russe et tchèque au XIXe siècle étaient bien différentes et la plupart des intellectuels tchèques comme le futur premier président de la Tchécoslovaquie fondée en 1918, Tomas Garrigue Masaryk, de tradition libérale, n'ont jamais adhéré ni au panslavisme ni à l’idée d’une solidarité avec la Russie.
 
Une période d’éloignement 
 
Pendant la Première République tchécoslovaque, entre 1918 et 1938, le pays s’est principalement tourné vers les pays d’Europe de l’Ouest, comme la France ou la Grande Bretagne, pour qui ce pays avait une importance stratégique. Ce n’est que pendant la Seconde Guerre mondiale, quand le président tchécoslovaque Edouard Benes s’est senti isolé, qu’il s’est à nouveau tourné vers l’URSS. L’une des principales préoccupations de Benes pendant la guerre a été la mise en place d’un nouveau système d’alliances défensives. Ayant été trahi par la France et la Grande Bretagne en 1938, il a logiquement préféré chercher des alliés à l’Est. Sans renoncer à l’aide occidentale, il arriva à la conclusion que la solution qui assurerait au pays une protection efficace contre un nouveau Münich, était un pacte d’alliance avec l’Union soviétique. Il signa à Moscou en décembre 1943 un traité d’assistance qu’on lui a souvent reproché après la guerre.
 
Un rapprochement forcé  
 
Durant la période communiste, les relations entre les deux Etats sont devenues des relations de domination politique et économique de l’URSS sur la Tchécoslovaquie. Lorsque les autorités tchécoslovaques ont tenté de se détourner légèrement de la voie tracée par l’URSS au cours de ce qu’on a appelé le « printemps de Prague », l’URSS est intervenue par la force en août 1968. Cette invasion soviétique en Tchécoslovaquie est un tournant important des relations tchéco-russes, elle a marqué fortement les esprits et accentué le sentiment anti-russe des populations tchèques.
 
Le souvenir des chars soviétiques défilant à Prague en 1968 risque de rester longtemps gravé dans la conscience collective tchèque. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe, le rideau de fer retenant les pays d'Europe centrale et orientale auprès du grand voisin russe est démantelé. La période qui suit la chute du régime communiste est marquée par un rejet et une forte méfiance vis-à-vis de l'URSS et plus tard de la Russie, d’autant plus que les soubresauts qui ont agité la Russie au cours des années 1990 ont beaucoup inquiété ses voisins.
 
Une prise de distance recherchée 
 
Après 1989, la première préoccupation de l'Etat tchécoslovaque a été d'obtenir le retrait complet et définitif des troupes russes stationnées en Tchécoslovaquie depuis la répression du Printemps de Prague, ce qui ne sera obtenu qu'en 1991. Dans les années 1990, les citoyens tchécoslovaques sont marqués par un ressentiment et une peur chroniques à l'égard de Moscou. Le nombre d'élèves souhaitant, volontairement, apprendre le russe a chuté considérablement. Encore maintenant, les générations qui ont vécu sous la période communiste et la répression du Printemps de Prague n’acceptent pas facilement de liens avec la Russie et les Russes.
 
La Tchécoslovaquie, tout comme ses voisins, regarde vers l'Ouest après 1989. La Tchécoslovaquie, devenue d’une part la République tchèque et d’autre part la Slovaquie au 1er janvier 1993, suite au « divorce de velours » entre les deux entités, cherche des nouveaux débouchés commerciaux et les trouve principalement auprès des pays de l'Union européenne, et notamment en Allemagne. En ce qui concerne le domaine de la sécurité et de la défense, à l'instar de ses voisins, elle fait davantage confiance à l'OTAN, organisation à laquelle elle adhère en mars 1999.
 
Une normalisation des relations 
 
Cependant, de nouveaux liens diplomatiques et commerciaux se reconstruisent très rapidement avec la Russie, de nouveaux accords commerciaux sont signés entre la République tchèque et la Russie. La République tchèque fournit à la Russie des équipements en matière de dépollution de l'eau, en particulier des côtes de la Mer baltique. En échange, la Russie fournit du combustible pour les centrales nucléaires tchèques, notamment pour la centrale de Temelin en Bohême du Sud près de la frontière autrichienne. Ce réchauffement des relations tchéco-russes s’est accentué sous la présidence de Vladimir Poutine.
 
La peur d'un soubresaut russe néfaste pour ses voisins s'étant progressivement estompée, une partie des Tchèques se remet à apprendre le russe, soit par intérêt retrouvé, soit par nécessité puisque la part de la Russie dans les exportations tchèques augmente considérablement depuis 2000. La Russie est son second fournisseur, après l’Allemagne. La République tchèque est, par exemple, dépendante du gaz et du pétrole russe. De l'autre côté, la Russie est liée à la République tchèque qui accueille chaque année dans ses universités des étudiants russes. Les deux pays sont de fait "condamnés" à s'entendre.
 
Echange de politesse au plus haut niveau 
 
Cette reprise des relations tchéco-russes, notamment dans le domaine économique, s’est concrétisée par plusieurs rencontres au sommet après quelques années au cours desquelles les chefs d’Etat des deux pays se sont évités. Fraîchement élu au Château de Prague, Vaclav Klaus avait fait part dès 2003 de son intérêt pour une rencontre avec son homologue russe, lorsqu'il avait été invité à Saint-Pétersbourg pour participer aux célébrations organisées à l'occasion du tricentenaire de la fondation de la ville au mois de mai. La même année, le président tchèque s'était de nouveau rendu à Moscou, pour une visite de travail, mais il n'avait été reçu par Vladimir Poutine que dans sa résidence de Novo-Ogarevo.
 
Après une décennie marquée par un refroidissement des rapports, Vaclav Klaus s'était alors prononcé pour un dialogue rationnel entre les deux Etats et avait invité Vladimir Poutine à effectuer une visite officielle à Prague. Celle-ci a effectivement lieu en mars 2006, et elle a officialisé le réchauffement des relations bilatérales entre les deux Etats. Le Premier ministre tchèque de l’époque, Paroubek, a affirmé à cette occasion que les relations tchéco-russes sont «les meilleures de l'histoire». Le président tchèque, Vaclav Klaus s'est entretenu en russe avec son homologue russe et Vladimir Poutine a clôturé sa visite en reconnaissant la responsabilité morale de son pays vis-à-vis de l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 par les troupes de l'Armée Rouge, participant ainsi à la normalisation des relations. Ce signe a été pris très favorablement par les Tchèques.
 
Les relations entre la République tchèque et la Russie sont donc en cours de normalisation et de réchauffement, et cette tendance est soutenue par l'affaiblissement du sentiment russophobe du côté tchèque et par une plus grande prise en compte des intérêts politiques et économiques qui lient ces deux pays. Toutefois, les relations entre eux ne sont pas non plus idylliques, la République tchèque critique par exemple la politique de sécurité agressive de la Russie à l'égard de ses Républiques autonomes comme en Tchétchénie.
 
L’affaire du radar anti-missiles américain 
 
Et, dernièrement, les relations entre les deux pays ont été quelque peu mises à mal à cause de la réponse positive adressée par le gouvernement tchèque aux Etats-Unis au sujet de l'ouverture de négociations officielles concernant le projet d'implantation sur le territoire tchèque d'un radar dans le cadre plus vaste du déploiement d'un système de défense antimissile américain. Cette annonce a provoqué un courroux en Russie, cette dernière n'étant pas convaincue de la menace de frappes de missiles pesant sur l'Europe et affirmant même se sentir visée.
 
C’est un dossier délicat que Vaclav Klaus a abordé, lorsqu’il a répondu à l'invitation du président russe en effectuant en mars 2007, une visite officielle de quatre jours en Russie. Lors de son entretien avec Vladimir Poutine au Kremlin, ce dernier a affirmé qu’il considérait que «le sens de ce voyage était en premier lieu dans la nécessité d'expliquer la situation autour de l'implantation du radar américain sur notre territoire, pour que cela n'entraîne en aucun cas une dégradation des relations tchéco-russes. C'est la chose la plus importante ».
 
Ce voyage marque une grande étape dans l'histoire moderne de la République tchèque, puisqu'il s'agit de la première visite d'Etat d'un président tchèque en Russie. C'est accompagné d'une importante délégation ministérielle et d'une centaine d'hommes d'affaires qu’il s'est rendu en Russie. Une visite dont l'objectif, selon Vaclav Klaus, est de mettre en valeur l'importance des relations entre les deux pays. Mais ce voyage du président tchèque accompagné de nombreux hommes d’affaires, est surtout la preuve que l’objectif de la République tchèque est de préserver ses rapports avec la Russie.
 
Ce voyage a rempli d'autres objectifs, principalement d'ordre économique. Un aspect que Vaclav Klaus a d'ailleurs souligné dans un entretien accordé à un journal moscovite, rappelant que la Russie était un partenaire important de la République tchèque dans le domaine énergétique, notamment pour ses livraisons de pétrole, de gaz mais aussi de combustible nucléaire. Il a ajouté qu’il aimerait également voir la coopération se renforcer dans d’autres domaines. Donc son intérêt est que le sujet du radar n’empoissonne pas trop les relations.
 
C’est pour cette raison que, depuis octobre 2007, il est question que la base radar anti-missile américaine de Brdy soit placée sous contrôle russe. Mais aucun soldat russe ne devrait rester de manière permanente sur la base. Le Premier ministre tchèque pense qu'il serait bon, pour les relations bilatérales tchéco-russes, d'opter pour un contrôle russe, il a affirmé que « ce serait une bonne proposition de la partie tchèque afin de dissiper les craintes de l'administration russe, des cercles militaires et de sécurité russes et leur montrer qu'il ne se passe rien de louche ici».
 
Il envisage cette collaboration sous la forme de « jours de contrôle » afin que les Russes puissent observer la construction de la base, et plus tard, son fonctionnement. Le ministre américain de la Défense, Robert Gates, avait déjà évoqué la possibilité d'une présence russe sur les bases prévues en République tchèque et en Pologne, lors de sa visite à Prague. Mais il avait néanmoins précisé qu'aucun accord américano-russe ne se ferait sans l'accord des Tchèques.
 
L'opposition tchèque a fortement critiqué la possibilité d'une présence russe sur la base de Brdy. En effet, pour de nombreux hommes politiques tchèques, l'idée d'un retour de soldats russes sur leur sol est inacceptable. La construction d'une base radar anti-missile à Brdy est toujours en discussion mais Washington souhaiterait une décision définitive pour l'an prochain. Les tensions entre les USA et la Russie se reportent donc sur des pays comme la République tchèque.
 
 
Comme on le constate, les relations entre la République tchèque et la Russie sont complexes et les ressentiments des Tchèques vis-à-vis des Russes sont nombreux et visibles. L’histoire marque encore fortement les relations bilatérales entre les deux pays. Cependant, les relations, en particulier économiques, sont à nouveau importantes et elles poussent la République tchèque à préserver de bonnes relations avec la Russie tout en conservant celles qu’ils entretiennent avec l’Union européenne, qu’ils ont intégrée en 2004, et les Etats-Unis. Dans certaines situations, il est difficile de concilier tous ces intérêts pour un petit pays comme la République tchèque.   

 

Pour aller plus loin :

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Cartographie: proposition et contre proposition sur le bouclier anti-missiles
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La guerre des étoiles n'aura pas lieu 
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Star Wars II: le bouclier anti-missiles européen en débats 
   
 picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 
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Première visite officielle d'un président tchèque en Russie, article de Radio Praha, 26 avril 2007
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L'utopie du panslavisme, article de Radio Praha, 8 novembre 2006
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La base anti-missile américaine sous contrôle russe ?, article du portail d'information de la République tchèque, 25 octobre 2007
   
 picto_2jpeg A lire 
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Marès Antoine, Histoire des Pays tchèques et slovaque, Hatier, 1995 
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Mamatey V, Luza R, La République tchécoslovaque 1918-1948, Librairie du Regard, 1987

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