Russie et Nouvelle Europe : état des lieux des relations économiques et commerciales

Par Antoine Lanthony | 1 décembre 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Russie et Nouvelle Europe : état des lieux des relations économiques et commerciales”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/352, consulté le 22 octobre 2019

kamaz_rigaarticleLes Etats issus de la chute des régimes communistes et de l'éclatement de l'Union soviétique et de la Yougoslavie, ont tous, à des rythmes différents et dans des proportions elles aussi très variables, tourné leur regard vers l’Ouest. Les relations économiques et commerciales ne font pas exception à cette règle, avec en toile de fond un facteur russe toujours important.

kamaz_rigaarticleLes Etats issus de la chute des régimes communistes et de l'éclatement de l'Union soviétique et de la Yougoslavie, ont tous, à des rythmes différents et dans des proportions elles aussi très variables, tourné leur regard vers l’Ouest. Les relations économiques et commerciales ne font pas exception à cette règle, avec en toile de fond un facteur russe toujours important.

 

L'économique et le politique pas toujours en phase

Malgré un rapprochement politico-diplomatique marqué avec les Etats-Unis, et une économie de plus en plus intégrée avec celle de l’Union européenne, les Etats de l’Europe médiane conservent des relations économiques relativement intenses avec la Russie, ancienne puissance dominante, qui reste un acteur incontournable de la région. Variables selon les pays, ces liens dépendent principalement de deux facteurs : l’héritage socialiste et la rapidité à sortir de l’Empire soviétique, ainsi que le secteur de l’énergie.

Quelques données permettent de situer ces relations : à l’échelle de l’aire post-communiste, la Russie était en 2006 le premier partenaire commercial de l’Arménie, de la Biélorussie, du Kazakhstan, de la Lituanie, de la Moldavie, de l’Ouzbékistan, du Tadjikistan et de l’Ukraine, et le second partenaire de l’Azerbaïdjan, de la Bulgarie, de la Géorgie et de la Pologne. Ainsi, des pays a priori proches de la Russie comme l’Arménie, le Kazakhstan ou la Biélorussie entretiennent dans ce domaine des relations comparables à celles de pays a priori pro-occidentaux comme la Géorgie, la Lituanie ou la Pologne.

Le poids de l’interdépendance

L’interdépendance économique entre les républiques et la spécialisation de chaque république autour de quelques grandes productions étaient l’un des traits du système soviétique et, dans une moindre mesure, de l’ensemble des pays du bloc socialiste. A titre d’exemple, l’Ouzbékistan était spécialisé dans la production de coton (avec les dégâts que l’on sait pour la mer d’Aral), la Biélorussie (l'une des républiques les plus industrialisées) dans la production de tracteurs, de réfrigérateurs et d'autres produits industriels, la Lettonie dans celle de locomotives, tandis que l’Allemagne de l’Est fabriquait les Trabant à destination de ses voisins d’Europe centrale. A cet égard, la création du Comité d'assistance économique mutuelle (CAEM en français, plus connu sous l'acronyme anglais de COMECON), qui regroupait principalement l'Union soviétique et les Etats satellites d'Europe centrale (la Yougoslavie avait un statut de membre associé), avait eu pour effet de renforcer la dépendance de ces Etats vis-à-vis de l'Union soviétique.

En dépit du charbon du Donbass ukrainien, la grande majorité des ressources énergétiques (gaz, pétrole) alimentant ces industries provenait de Russie. Monétarisés, les échanges devenaient immanquablement favorables à la Russie, de par le facteur énergétique. Un déséquilibre existait donc déjà au sein de l’URSS et du bloc socialiste entre Moscou et sa périphérie.

Suite à l’éclatement du bloc soviétique et de la Yougoslavie, les pays d’Europe centrale et orientale, des Balkans, ainsi que les Etats baltes, ont réorienté leurs échanges commerciaux vers les pays occidentaux. Les pays les plus proches géographiquement de l’Union européenne, ou ayant déjà amorcé leurs réformes économiques, comme la Pologne, la République tchèque, la Hongrie ou la Slovénie sont logiquement ceux dont l’économie s’est plus rapidement éloignée de la Russie et des autres pays de la CEI.

A l’inverse, les pays ayant tardé à faires certaines réformes (Bulgarie), ou ceux de la CEI, notamment les plus industrialisés, très intégrés dans l’économie soviétique et gourmands en énergie (souvent russe) que sont la Biélorussie et l’Ukraine n’ont que partiellement réorienté leurs échanges commerciaux depuis 1991. Les marchés naturels des produits manufacturés ukrainiens mais surtout biélorusses sont les héritiers du marché soviétique : la CEI, en premier lieu la Russie.

L’interdépendance passée connaît également une conséquence inattendue au niveau agro-alimentaire. En effet, la Moldavie et la Géorgie, terres agricoles méridionales de l’URSS, productrices de vin, ont hérité de la Russie comme principal marché d’exportation. Suite à l'embargo de la Russie sur les vins moldaves et sur les vins et eaux minérales géorgiens, ce sont des secteurs entiers qui ont été touchés, perdant du jour au lendemain la majeure partie de leurs débouchés.

A l’échelle régionale, quel que soit le degré de réorientation des échanges commerciaux vers l’Ouest (ou plus récemment vers de nouveaux partenaires comme la Turquie ou la Chine), la Russie conserve un atout majeur dont elle use : l’énergie.

Le facteur énergétique

Aujourd’hui, tous les Etats de l’Europe médiane sont dépendants de l’énergie russe, plus particulièrement des hydrocarbures, même si l’Asie centrale est vue par certains comme une alternative. Sans revenir sur les péripéties gazières entre l’Ukraine et Gazprom, il est frappant de noter que des pays comme l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Serbie, la Bulgarie ou la Moldavie sont dépendants du gaz russe, bon an mal an, à des niveaux proches de 100 %.

Ce facteur procure à la Russie trois avantages : en premier lieu, la dépendance de ces pays envers elle lui confère un moyen de pression important et des retombées financières garanties, consolidées par les cours élevés des hydrocarbures ; en second lieu, cela permet à la Russie de dégager une balance commerciale très largement bénéficiaire et en augmentation dans ses relations avec les pays concernés ; enfin, conséquence d’une balance commerciale largement excédentaire, ces retombées financières lui permettent de consolider sa présence sur les pays-marchés, non seulement dans le domaine de l’industrie et de la distribution de l’énergie (stations-services, prises de participation dans les sociétés nationales énergétiques, rachat de raffineries), mais aussi dans les services ou l’industrie lourde.

La diversification

Si la Russie a compris que ses Volga avaient peu de chances face aux berlines allemandes sur les marchés polonais, lituanien ou letton, il reste que ses camions (Kamaz), son industrie chimique, son industrie lourde (sidérurgie, avec Rusal et Severstal), voire son complexe agro-alimentaire continuent d’exporter, surtout vers les Etats de la CEI.

En parallèle, les prises de participations russes ou les afflux de capitaux en provenance de Russie dans les entreprises des pays d’Europe centrale et orientale se sont multipliés. S’il est difficile d’avancer des chiffres (en particulier à cause de l’importance des investissements masqués en provenance de Chypre), l’implication russe dans l’économie ukrainienne est élevée, en premier lieu dans l’industrie lourde et l’énergie (exemple de la raffinerie d’Odessa) et par l’intermédiaire de nombreux hommes d’affaires opérant des deux côtés de la frontière.

De plus, il semble exister dans l’ensemble de l’Europe post-communiste un décalage entre le nombre d’entreprises russes présentes de fait sur un marché et ayant investi et le volume des relations commerciales et l’influence économique réelle. Ainsi, en Pologne, dont la Russie est le second partenaire commercial, seules trois entreprises russes ont investi et sont directement présentes selon l’Agence polonaise pour l’investissement étranger : Gazprom, Lukoil et Bagdasarian (agro-alimentaire), soit moins que le nombre d’entreprises portugaises ou turques, a priori moins susceptibles d’être présentes sur le sol polonais.

Dans les Balkans, la Russie s’est imposée sur le marché des hydrocarbures, où Lukoil a racheté des raffineries et pris des participations tous azimuts (Bulgarie, Macédoine, Serbie…). Les entreprises russes se sont également taillées la part du lion à l’indépendance du Monténégro : Rusal a ainsi racheté l’usine d’aluminium de Podgorica, premier employeur du pays et grande source de devises, tandis que le secteur touristique passe progressivement sous pavillon russe.

Enfin, dans le sens opposé, il convient de signaler que le positionnement en Russie des pays d’Europe centrale et orientale et de leurs entreprises est très faible. Les seuls pays issus de l’ancien bloc communiste à y jouer un rôle sont l’Ukraine et la Biélorussie par leurs exportations de biens de consommation, et le Kazakhstan, par ses investissements (2% des investissements réalisés en Russie en 2006).

A l’opposé de pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie ou la Suède, présents dans l’ensemble de l’Europe médiane via quelques grands groupes, mais surtout de nombreuses PME dynamiques, la Russie est donc présente par le biais énergétique, via quelques grands groupes de taille continentale ou mondiale, et via l’action d’oligarques et d’hommes d’affaires influents. Tout porte à croire que son influence devrait continuer à s’étendre par ces biais, même s’il est difficile de parler de stratégie coordonnée de « l’entreprise Russie » sur son flanc ouest.

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Exportations et importations de la Russie avec quelques pays de l’aire post-communiste, pour l'année 2006 (millions de $)

Pays Exportations Importations Balance commerciale de la Russie
Ukraine 14 979 9 218 5 761
Biélorussie 13 084 6 850 6 234
Pologne 11 479 3 400 8 079
Hongrie 6 229 1 866 4 363
République tchèque 4 665 1 528 3 137
Slovaquie 4 582 769 3 813
Roumanie 3 272 540 2 732
Bulgarie 2 967 331 2 636
Azerbaïdjan 1 375 259 1 116
Moldavie 664 323 341
Géorgie 570 68 502
Arménie 392 103 289
 Source : Service statistique de la Fédération de Russie

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Pour aller plus loin :

picto_1jpeg Sur Nouvelle Europe

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Article sur les relations économiques et commerciales entre les Etats-Unis et la Nouvelle Europe
 picto_1jpeg Article sur le COMECON
picto_1jpeg Sur Internet
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CIA World Factbook, profils pays avec de nombreuses données commerciales (en anglais)
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Service statistique de la Fédération de Russie, indicateurs du commerce extérieur (en anglais) 
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Ventes de Gazprom sur les marchés étrangers (en anglais)
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Ministère tchèque de l'industrie et du commerce (en anglais)
  Image : Camions russes Kamaz devant un chantier, Riga, Lettonie ; Photo : Antoine Lanthony)

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