Comprendre les relations polono-russes

Par Zbigniew Truchlewski | 1 décembre 2007

Pour citer cet article : Zbigniew Truchlewski, “Comprendre les relations polono-russes”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 1 décembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/350, consulté le 21 septembre 2019

pologne-russiearticleDepuis son entrée dans l’Union européenne, la Pologne rend difficiles non seulement les relations entre l’Europe et la Russie, mais aussi entre celle-ci et elle-même. À l’avant-garde sur tous les fronts, elle n’a de cesse, semble-t-il, de dresser le poing face à un pays qui jadis et naguère la tenait sous son joug. Cette perception des relations polono-russes n’est-elle pas toutefois réductrice ?

pologne-russiearticleDepuis son entrée dans l’Union européenne, la Pologne rend difficiles non seulement les relations entre l’Europe et la Russie, mais aussientre celle-ci et elle-même. À l’avant-garde sur les fronts énergétiques (indépendance du voisin), commerciaux (embargo russe sur la viande polonaise) et mémoriels (avec le film « Katyń »), elle n’a de cesse, semble-t-il, de dresser le poing face à un pays qui jadis et naguère la tenait sous son joug. Cette perception des relations polono-russes n’est-elle pas toutefois réductrice ? Est-elle suffisante pour comprendre la réelle teneur de leurs rapports ?

Une image d’Épinal

Évoquer les relations polono-russes revient souvent à énumérer les malheurs que la Pologne doit à sa voisine, la Russie. On comprendra aisément ces évènements en se souvenant de ce que Fernand Braudel écrivait à propos de l’Europe médiane – dont la Pologne fait partie : « L’Europe médiane n’aura jamais cette chance inouïe de se gonfler d’espace, d’exploser hors d’elle-même. Ses voisins la cernent, l’emprisonnent ». On voit donc que la question de l’intégrité territoriale est primordiale et c’est pourquoi István Bibó nous rappelait que « dans ces pays, la prospérité de la nation est liée à son statut territorial ; aux yeux des citoyens, la réalisation des rêves de la communauté prend avant tout corps sur la carte géographique ».

Les démembrements de la Pologne et la domination territoriale de la Russie entre autres (la Pologne n’existait pas au XIXe siècle) puis de l’URSS (la doctrine de la « souveraineté limitée ») viennent illustrer cette angoisse qui n’a pas disparu en 1989, lorsque le régime soviétique se fissure puis se désagrège. Depuis cette date, les relations polono-russes sont donc marquées par la prégnance dans la mémoire polonaise d’événements comme les partages de la Pologne, la répression brutale des insurrections de 1794, 1830 et 1863, la guerre de 1920-21 avec l’URSS et « l’occupation » de 1939 à 1989 avec son cortège de répressions.

À la question du territoire s’ajoute celle des relations germano-russes : l’accord entre Poutine et Schröder sur la construction d’un gazoduc au fond de la Baltique entre Greifswald et Vybord a été perçu par les médias – et sans doute par une grande partie de la population polonaise – comme un « nouveau pacte Ribbentropp-Molotov », s’inscrivant dans la lignée du traité de Rapallo en 1922 et des partages de la Pologne. Tout dialogue entre les pays occidentaux et la Russie qui ferait l’économie de la Pologne nourrit l’anxiété celle-ci.

Derrière les apparences

Les relations polono-russes, bien que fondées sur des faits indiscutables, ne sont donc pas sans provoquer une certaine angoisse existentielle dans la politique étrangère polonaise. Or cette angoisse a en fait refoulé, surtout depuis 1989, nombre d’aspects cruciaux : il y a toujours eu en Pologne un courant slavophile, si ce n’est pro-russe. Bruno Drweski rappelle qu’il ne peut être « réduit, comme l’a voulu le nationalisme polonais, à un regroupement de traîtres stipendiés par les tsars ». Adam Czartoryski, grand patriote polonais, protecteur de la culture polonaise, fut le ministre des Affaires étrangères d’Alexandre Ier. Nombreux sont les nobles polonais à avoir fréquenté la cour de Saint-Pétersbourg et ils ne furent pas moins nombreux à saluer les partages comme une solution à la décadence de l’État polonais durant le XVIIIe siècle.

Ce courant souvent occulté des relations polono-russes n’est pas à négliger : l’administration russe comptait parmi ses fonctionnaires beaucoup de Polonais qu’elle employait souvent dans ses provinces éloignées (des ingénieurs et des architectes polonais sont à l’origine du développement tant urbain qu’énergétique de Bakou – d’où la présence d’une minorité polonaise en Azerbaïdjan – voir Przedwiośnie de Stefan Żeromski). Le défilé des armées du tsar à Varsovie en 1914 fut salué par la population. Durant la guerre de 1920, l’armée bolchevique avait dans ses rangs beaucoup de Polonais. Et deux des personnages historiques les plus importants de l’URSS étaient Feliks Dzierziński (noble polonais passé dans le camp des Soviétiques, fondateur de la Tchéka) et Konstanty Rokossowski (un des principaux maréchaux soviétiques de la « Grande Guerre patriotique » et ministre polonais de la Défense de 1949 à 1956).

Difficile dès lors de ne pas aborder la période communiste : rejetée en bloc après 1989 – qui se revendique comme communiste en Pologne aujourd’hui ? – elle n’en a pas moins permis un certain « progrès » : lors du soixantième anniversaire de la révolution d’Octobre, l’archevêque primat de Pologne Stefan Wyszyński soulignait que « les éléments communautaires, communistes, égalitaires de cette révolution constituent un apport durable pour le patrimoine de la culture universelle. Elle a enrichi son développement, lui a apporté des impulsions positives ». Que cet « apport » soit discutable dans son essence ne doit pas effacer le fait indubitable de son existence, surtout qu’il est mentionné en l’occurrence non pas par un homme de la propagande soviétique, mais par un sage du clergé catholique. On ne saurait, à un moment où la « question mémorielle » est devenue un enjeu politique et social, si ce n’est une mode intellectuelle, oublier ce que fut le communisme et lui rendre justice par un devoir de mémoire dont la difficulté est de tenir ensemble ce que ses juges trop souvent manichéens séparent – à savoir le développement socio-économique, même s’il était extensif, et le manque de liberté politique. L’ambassade de Pologne à Moscou a récemment rappelé que si, d’un côté, les pouvoirs soviétiques ont « supprimé le pluralisme politique et combattu l’Église catholique ainsi que les traditions nationales, ils ont, d’un autre côté, réduit l’analphabétisme, assuré une partie des tendances égalitaristes, mis en place la gratuité des soins et de l’éducation alors que le niveau de vie moyen était faible ».

Regards sur l’Est

Comment expliquer ces deux perceptions contradictoires et fortement contextualisées ? Si on va plus loin que la perception initiale d’une crainte de la puissance de Moscou, on se rend compte que les relations polono-russes sont traversées de plusieurs courants inscrits dans ce que Gilles Lepesant appelle des « cartes mentales ». Il entend par-là la conception d’un espace et de son contexte historique. Elles sont au nombre de deux pour la Pologne.

D’abord, celle des Piast, dynastie ayant gouverné de l’an mil au XIVe siècle sur une Pologne ayant les mêmes frontières occidentales que celles de 1945. Les communistes se faisaient forts ainsi de justifier la frontière Oder-Neisse et de convaincre la population que la Pologne avait retrouvé ses territoires d’origine – ils avaient beau jeu alors de légitimer les déportations de populations des territoires orientaux et la récupération des terres allemandes à l’Ouest. La rhétorique de la propagande utilisait cette carte mentale d’une Pologne « bastion slave contre la poussée germanique » pour faire de la Pologne la gardienne du monde socialiste face au monde capitaliste. Une telle carte mentale, rappelle Gilles Lepesant, « présentait l’avantage de reposer sur des thèmes familiers à l’histoire polonaise, d’alimenter la méfiance vis-à-vis de l’Allemagne et d’occulter les personnages (tel Piłsudski) ayant pu incarner une tradition polonaise hostile à la Russie ou à l’URSS ».

Celle, ensuite, qui participe de la mythologie des Jagellons, et qui situe le berceau de la Pologne non pas aux abords de l’Oder, mais dans un « paradis perdu » loué par la littérature polonaise et qui se trouve entre Vilnius et L’viv. Ce paradis n’est autre que celui de l’État polono-lituanien, empire multi-ethnique d’un million de mètres carré s’étendant sur l’isthme entre la Baltique et la Mer Noire. Cette « République des deux nations », selon les termes de l’historien polonais Paweł Jasienica, reste prégnante dans la mémoire, la culture et la psychologie nationales à travers le mythe des « confins » (kresy) qui, poursuit Daniel Beauvois, « offre à la nation bloquée entre Oder et Bug cette thérapie mythique qui guérit toutes les frustrations historiques ». À l’inverse de la carte mentale précédente, celle-ci est restée taboue durant la période communiste, comme une sorte d’impératif catégorique négatif.

Penser la Russie dans la diplomatie polonaise

Or, penser le contenu de cette « carte mentale » est l’enjeu de relations polono-russes. Comment le faire ? On a vu l’ambivalence de la position polonaise à l’égard de la Russie : elle est le reflet des courants qui traversent la diplomatie polonaise – Bruno Drweski en compte trois, qui ne suivent pas les clivages traditionnels et varient dans leur intensité en fonction du contexte.

Le premier constitue l’attitude russophobe : cette interprétation voit paradoxalement dans la Russie un pays marqué par la déformation de la culture politique dont parlait István Bibó pour qualifier l’Europe centrale – « les rapports sociaux y sont antidémocratiques, les méthodes politiques brutales ». Dans cette optique, la Russie apparaît comme archaïque, incapable de réaliser un développement de type occidental et marquée par la barbarie orientale, marquée qu’elle est, consciemment ou non, par les développements du Moyen Âge. À l’Ouest de l’Elbe, selon Marc Bloch, la féodalité a fondé les rapports entre suzerains et vassaux sur un contrat de réciprocité (selon le droit franc, le vassal devait obéissance au suzerain, celui-ci assurant la protection de celui-là en retour). À l’Est, selon István Bibó et Jenó Szúcs, le servage a prédominé, où manquait cette « réciprocité des inégaux » établie par le contrat établissant le lien personnel. Le présupposé que l’on peut dériver de cette vision – non sans une certaine injustice – est la supériorité de l’Ouest sur l’Est, et son effet, un dédain parfois mal dissimulé à l’égard d’une Russie perçue comme arriérée. Bien que fondée sur des préjugés, dont une partie n’est sans doute pas fausse, cette vision a parfois servi de prémisse sérieux à la diplomatie polonaise. À tout le moins resurgi-elle après 1989, en légitimant par là la volonté d’adhésion à l’UE et à l’OTAN ainsi que le processus de transformation socio-économique difficile.

Le deuxième provient du nationalisme ethnique polonais : plus pragmatique, il considérait qu’il valait mieux opter pour le moindre mal et choisissait, devant le danger allemand, la Russie, toujours vue comme « un contrepoids peu contraignant et un espace en friche assurant des débouchés prometteurs pour l’économie polonaise », selon Drweski. Ont choisi ce courant les nationalistes polonais pour qui l’espace oriental était une fenêtre d’opportunité économique.

Le troisième courant peut être appelé slavophile. Il postule que la culture polonaise a été fortement influencée par la culture slavo-byzantine, plus populaire, moins aristocratique que la société polonaise. La Russie apparaît plus proche par sa langue, sa culture, la mémoire historique et les expériences communes (le communisme, par exemple). Cette vision a servi à faire pression sur l’Allemagne pour qu’elle reconnaisse ses frontières orientales (rappelons qu’après 1989, les premiers gouvernements polonais ont voulu maintenir le Pacte de Varsovie dans ce dessein – le dernier soldat du Pacte étant parti de Pologne en 1993 !).

Si ces trois courants sont insatisfaisants pour penser la diplomatie polonaise concernant la Russie, il n’en demeure pas moins qu’ils esquissent le choix à faire. D’un côté, une tradition jagellonienne repensée par Jerzy Giedroyc, rédacteur en chef de Kultura. Pour lui, comme pour Juliusz Mieroszewski, la politique orientale doit garantir l’indépendance de la Pologne (dont les Européens devraient prendre acte). Mais pour ce faire, elle doit se débarrasser des préjugés qu’elles nourrit à l’égard de la Russie pour considérer celle-ci comme un pays qui a su renoncer à son empire, occidentalisé et démocratique – ce qui rend cette politique difficile. Surtout, il faudrait se réconcilier avec les voisins orientaux (Lituanie, Biélorussie et Ukraine) et abandonner toute revendication territoriale.

De l’autre côté, un réalisme qui invite à délaisser les « chimères de l’Est » pour rejoindre le couple franco-allemand afin de renforcer la politique européenne, nouer des liens économiques avec la Russie et délaisser tout messianisme en ce qui concerne les anciens confins.

Comprendre les relations polono-russes implique donc d’en voir aussi bien l’aspect émotionnel, voire irrationnel, fondé sur l’angoisse comme sur les préjugés réciproques, que les options rendues possibles par ces relations. Toute la difficulté est d’élaborer, pour la Pologne d’après 1989, une vision stratégique rationnelle allégée du poids de l’histoire pour faire face aux nouvelles données géopolitiques. Comme le remarque Drweski, « le problème des relations polono-russes réside donc moins dans une inimitié souvent surestimée que dans les réticences de nombreux Polonais qui hésitent à s’attaquer à une approche réductrice de leur identité de peur d’apparaître comme peu patriotes. Les attitudes rugueuses adoptées par certains dignitaires russes ne contribuent pas d’ailleurs à détendre l’atmosphère. Et beaucoup de Polonais compensent leurs frustrations passées et leur complexe d’infériorité envers l’Occident en manifestant du dédain envers leur voisin de l’Est ». 

 

Pour aller plus loin :

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Ambassade de Pologne à Moscou, Polska-Rosja,Polska w przestrzeni i czasie, à consulter sur le site de l'ambassade.
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Beauvois, Daniel, "Le mythe des confins ou comment y mettre fin", in Jan Rubes et Alain Van Crugten (dir.), Mythologie polonaise, Bruxelles, Complexe, 1998.
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Bibó, István, Misère des petits États d’Europe de l’Est, Albin Michel, Paris, 1993.
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Bloch, Marc, "La féodalité européenne" in L’Histoire, la Guerre, La Résistance, Quarto Gallimard, Paris, 2006.
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Drweski, Bruno, "Pologne-Russie : mythes,réalités et perspectives", in Bafoil, François (dir.) La Pologne, Fayard-CERI, Paris, 2007.
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Lepesant, Gilles, "La Pologne et son voisinage oriental", in Bafoil, François (dir.) La Pologne, Fayard-CERI, Paris, 2007.
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Meller, Stefan, "La Pologne dans la politique étrangère de la Russie", conférence à l’antenne de la PAN (Polska Akademia Nauk : Académie Polonaise des Sciences), 2 octobre 2007.
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Potel, Jean-Yves, "La Politique orientalepolonaise", in Pouvoirs, (2006) n°118, p.113-123.
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Szúcs, Jenó, Les trois Europes, L’Harmattan, Paris, 1985, préface de Fernand Braudel.

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