Crise politique majeure en Lettonie

Par Antoine Lanthony | 16 novembre 2007

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Crise politique majeure en Lettonie”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 16 novembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/313, consulté le 22 octobre 2019

articleaigars_kalvitisAprès plusieurs semaines de crise politique et plusieurs manifestations, le Premier ministre letton Aigars Kalvitis a finalement annoncé qu’il démissionnerait le 5 décembre 2007. Pour autant, cette annonce ne clôt pas la crise. La composition du futur gouvernement fait déjà débat, dans un contexte de ras-le-bol de la population vis-à-vis de la classe politique et des manœuvres politico-financières ou de corruption avérées ou supposées.

articleaigars_kalvitisAprès plusieurs semaines de crise politique et plusieurs manifestations, le Premier ministre letton Aigars Kalvitis, attaqué de toutes parts, a finalement annoncé qu’il démissionnerait le 5 décembre 2007. Pour autant, cette annonce ne clôt pas la crise. La composition du futur gouvernement fait déjà débat, dans un contexte de ras-le-bol de la population vis-à-vis de la classe politique et des manœuvres politico-financières ou de corruption avérées ou supposées.

Un bureau de lutte contre la corruption et son chef devenus gênants

La décision, à la mi-octobre, du gouvernement Kalvitis de demander à la Saeima (le Parlement letton) le renvoi d’Aleksejs Loskutovs, directeur du KNAB (Bureau de lutte contre la corruption, créé pour aider aux adhésions à l'UE et à l'OTAN), suite à des irrégularités comptables, a sans doute été la décision de trop. Alors même que le bureau allait présenter ses conclusions sur le financement de la dernière campagne électorale, sa remise en cause a été considérée par beaucoup comme la goutte d'eau faisant déborder le vase déjà fort rempli des décisions impopulaires. Cette décision est de plus intervenue dans un contexte économique troublé : croissance certes forte, puisque annoncée à deux chiffres, mais accompagnée d’une inflation s’élevant à 13,2 % pour les dix premiers mois de l’année (2,2 % pour le seul mois d'octobre), à tel point qu’une dévaluation du lats (la monnaie lettone) à été évoquée par certains.

Le KNAB a depuis présenté son rapport quant aux dépenses des partis politiques lors des élections législatives de 2006. Selon ce rapport, deux partis ont dépassé de plusieurs centaines de milliers d’euros la somme allouée et pourraient donc avoir à rembourser une partie de leurs frais de campagne : le PP (Parti populaire) du Premier ministre Aigars Kalvitis et d’Andris Skele (l’un des principaux oligarques lettons) et le premier parti letton. Des dons illégaux massifs reçus par le PP sont également évoqués dans le rapport du KNAB.

Le KNAB s’était déjà rendu célèbre en s'attaquant à l’un des principaux oligarques du pays : Aivars Lembergs, maire de la ville de Ventspils, principal port et terminal pétrolier de Lettonie. Ses intérêts sont représentés sur la scène politique par le parti ZZS (officiellement "vert et agrarien", membre de la coalition gouvernementale). Il a passé plusieurs mois en prison et est aujourd’hui en liberté surveillée.

Enfin, Aleksejs Loskutovs, tout comme l'ONG Transparency International avaient occupé le devant de la scène lors de l'élection du Président Valdis Zatlers. Ce dernier, élu par la Saeima alors qu'il aurait été battu dans une élection au suffrage universel selon les sondages, avait admis avoir reçu des enveloppes pleines de billets de la part de ses patients lorsqu'il travaillait en tant que chirurgien, ce qui avait motivé l'intervention du KNAB et les protestations de Transparency International.

Ces trois exemples montrent que le KNAB commence à atteindre les plus hautes sphères de l’élite politique et financière du pays, ce qui multiplie ses ennemis. L’annonce du limogeage d’Aleksejs Loskutovs a provoqué de nombreuses et rapides réactions politiques. Le parti de la Nouvelle Ere, dont fait partie Sandra Kalniete, a immédiatement appelé à la démission du gouvernement ; l’ancienne Présidente Vaira Vike-Freiberga a parlé d’une décision purement politique ; et même le Président Valdis Zatlers a pris ses distances avec le Premier ministre dès le lendemain de cette décision.

Une prise de position de l’Ambassade des Etats-Unis lourde de conséquences

Fait rare, cette décision a surtout motivé une intervention de l’ambassadrice des Etats-Unis Catherine Todd-Bailey qui, dans un discours à l’Université de Lettonie, a parlé de mesures destinées à transformer le pays en un « terrain de jeux pour quelques individus qui prennent les décisions dans leur intérêt et ceux de leurs amis ». Elle a également évoqué des « oligarques » et les a identifiés par les métaphores « nuages » et « bord de mer », référant respectivement aux lieux de résidence d’Andris Skele et d’Aivars Lembergs. Des propos forts, tenus par la représentante du principal allié international de la Lettonie, et qui n’ont pas manqué de susciter les commentaires, d'autant plus que le lieu du discours tend à indiquer que les points de vue de l'ambassadrice n'avaient pas trouvé d'écho chez les dirigeants lettons.

A cet égard, il convient de noter que cette position américaine n'est pas récente, et que les deux visites du Président George W. Bush à Riga (2005 et 2006) avaient été l'occasion de discrètes remontrances quant à la situation des minorités (remarques liées à des agressions à caractère xénophobe) et à la gouvernance.

Sandra Kalniete, ainsi que d’autres commentateurs, ont estimé que le discours de l'ambassadrice aurait dû être tenu par le Président letton ou le Premier ministre. D’autres ont parlé de « honte », tandis que le journal Diena, principal quotidien letton, a, dans un éditorial, adressé un véritable réquisitoire, dont voici quelques extraits : « Il paraît que nous pouvons désormais, sans trop nous tromper, compter M. Kalvītis et ses ministres parmi les personnes « travailleuses » et « fidèles » qui ont été poussées à obéir aux exigences d’autorités non élues : celles qui se trouvent dans les nuages et au bord de la mer. L’ambassadrice Mme Bailey a rappelé dans son discours la Voie balte d’il y a dix-huit ans, et les barricades d’il y a seize ans, ces situations dans lesquelles les habitants de Lettonie n’ont pas eu peur de s’opposer au pouvoir de la puissance hostile et d’exiger les libertés et les droits qui leur étaient dus. « Le pouvoir souverain de l’Etat letton appartient au peuple letton », a déclaré l’ambassadrice en citant la Constitution. La clique qui se trouve au pouvoir nous déclare que les barricades et la Voie balte ont eu lieu pour qu’ils puissent aujourd’hui privatiser le pouvoir d’Etat, sans respecter les lois, ni même la Constitution. »

Société, opposition et médias actifs

Le discours de Catherine Todd-Bailey et la virulence de la presse ont sonné comme un appel à la mobilisation et ont trouvé leur écho dans les manifestations qui ont culminé avec environ 10 000 personnes sur la place du Dôme à Riga le 3 novembre, avec la présence de membres de la Nouvelle Ere et du Centre de la Concorde, tous deux partis d’opposition et en lesquels la population a le plus confiance (néanmoins limitée) selon les derniers sondages.

Après avoir fait le dos rond en niant tout en bloc, voyant la majorité se fissurer petit à petit avec la démission de quatre ministres en désaccord dont Artis Pabriks, ministre des Affaires étrangères et membre du Parti populaire, Aigars Kalvitis a finalement annoncé qu’il démissionnerait le 5 décembre, sur demande du Président et après avoir fait voter le budget 2008.

Le mouvement en faveur de la réhabilitation du KNAB et de son chef Aleksejs Loskutovs, de la lutte contre les élites corrompues et la monopolisation du pouvoir par un nombre restreint de personnes, parfois au mépris de l’Etat de droit, aura mobilisé des acteurs très divers, tout en provoquant des manifestations dont l’ampleur est assez rare pour être soulignée.

A cet égard, il est intéressant de signaler la vision que certains ont de ce mouvement de protestation et qui est résumée par le quotidien gratuit Ritdiena par la formule « le rassemblement des ennemis » qui ont selon ce quotidien en commun « le financement, les projets, les valeurs homosexuelles et la politique ». Le journal poursuit en indiquant que « les intellectuels lettons de Soros et les Lettons exilés avaient toujours une attitude négative à l’égard de la Russie. Maintenant, ils sont dans la même foule avec le Centre de la Concorde pro-russe. Ce sont les vrais organisateurs du rassemblement populaire ».

Vers des changements ?

Sans reprendre les termes de ce quotidien, il semble en effet se dessiner une convergence de vues, déjà perceptible lors de l'élection présidentielle et sur plusieurs thèmes politiques et de société, entre les partis de la Nouvelle Ere et du Centre de la Concorde, l'ONG Transparency International, les ONG soutenues par la Fondation Soros, les représentants des Etats-Unis (à comparer à un étonnant silence européen), le quotidien Diena, et une partie de la population qui se fait de plus en plus entendre.

Sur ce point, il semble qu'un parallèle soit possible entre les situations lettonne et géorgienne. On y retrouve en effet deux gouvernements très atlantistes, accusés de clientélisme, dont (surtout pour le cas géorgien) les actes rappellent parfois la période soviétique, et qui souhaitent se maintenir au pouvoir. Or, il ne faut pas se tromper, les oppositions à ces gouvernements ne sont pas russes, elles sont, malgré le soutien de quelques organisations et institutions occidentales, avant tout nationales.

Comme l’écrit à nouveau Diena : « ni M. Kalvītis, ni les hommes politiques au pouvoir n’ont compris que la société ne souhaite pas avoir « un nouveau » gouvernement et « la stabilité économique » […] La société a besoin de nouveaux principes de formation du gouvernement et de prise de décisions ». Le Premier ministre actuel, qui semble vouloir être à l’initiative du prochain gouvernement dont il ne sera plus le chef, ne semble pas en prendre le chemin. Enfin, les faibles augmentations voire le gel de certains salaires de fonctionnaires dans le budget 2008, adopté par un gouvernement sur le départ, ne semblent pas de nature à apaiser les esprits, sur fond d'inflation galopante.

 

Pour aller plus loin : 

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Article sur l'élection du Président Valdis Zatlers
picto_1jpeg Ailleurs sur Internet 

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Article de Regard sur l'Est sur la lutte contre la corruption en Lettonie
  Photo : Aigars Kalvitis, Premier ministre de la Lettonie

 

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