La dissolution stratégique à la danoise : quel bilan ?

Par Thibault Meilland | 23 novembre 2007

Pour citer cet article : Thibault Meilland, “La dissolution stratégique à la danoise : quel bilan ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 23 novembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/308, consulté le 20 août 2017

folkeparti_dk_x130.jpgMardi 13 novembre 2007, les citoyens danois se sont pressés aux urnes pour renouveler le Folketing, leur parlement national. Ce rendez-vous électoral faisait suite à la dissolution prononcée par l'actuel Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, le 24 octobre dernier. Quels enseignements peut-on tirer des résultats du scrutin ?

danemarkMardi 13 novembre 2007, les citoyens danois se sont pressés aux urnes pour renouveler le Folketing, leur parlement national. Ce rendez-vous électoral faisait suite à la dissolution prononcée par l'actuel Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, le 24 octobre dernier. Quels enseignements peut-on tirer des résultats du scrutin ?

Une dissolution avant tout stratégique

C’est devant les élus du Folketing qu’Anders Fogh Rasmussen a annoncé la tenue d'élections législatives anticipées. Attendue depuis plusieurs mois, cette décision n'en demeure pas moins exceptionnelle puisqu’elle intervient deux ans seulement après la victoire de l’actuelle coalition gouvernementale aux législatives et moins de deux mois après un remaniement ministériel.

Cependant, c’est dans un climat politique relativement apaisé que Rasmussen décide de convoquer les électeurs danois. La coalition gouvernementale, composée du parti libéral (Venstre, dont Rasmussen est le leader) et des conservateurs (Konservative Folkeparti) bénéficie d’un bilan socio-économique particulièrement favorable, faisant du Danemark l’illustration d’une « flexisécurité » réussie : un haut niveau de protection sociale couplé à une législation du travail particulièrement souple. Avec une croissance soutenue  (3,5% en 2006), un taux de chômage historiquement bas (3,5%) et des excédents budgétaires conséquents (4,6% du PIB en 2006), la dissolution du Parlement ne peut être dictée par une crise de confiance dans l'action gouvernementale. 

Elle relève davantage d’un calcul politique de l’actuel gouvernement, d’une volonté de tirer les bénéfices d'une conjoncture jugée particulièrement opportune. Ce pari comporte deux enjeux majeurs. D’une part, le recentrage des soutiens parlementaires permettant au gouvernement de mener sa politique, et, d’autre part, l’affaiblissement de l’opposition par l’obtention d’un mandat clair en faveur des réformes annoncées.

Se défaire d’un allié « peu fréquentable » en recentrant la coalition

 

Le premier objectif de Rasmussen consiste à redistribuer les forces politiques au sein du Folketing, en marginalisant un allié parlementaire jugé encombrant. En effet, depuis 2001, la coalition libérale conservatrice bénéficie d’une majorité parlementaire grâce à l’appui du Dansk Folkeparti (le Parti du peuple danois), parti populiste situé à l’extrême droite. Cet appui, pour nécessaire qu'il soit, n'est cependant pas neutre sur le contenu de la politique menée par le gouvernement.

Fort de ses 24 députés, le Dansk Folkeparti a su peser sur les dossiers qui lui tiennent le plus à coeur : la prise en charge des personnes âgées, la souveraineté danoise vis-à-vis de l’Union européenne, une politique migratoire plus restrictive et le maintien d'un haut niveau de protection sociale. Ces deux derniers éléments sont intimement liés selon Pia Kjaersgaard, la leader du Dansk Folkeparti. Cette influence s'est traduite par le durcissement des conditions du regroupement familial et de l'asile ou encore la diminution des aides publiques accordées aux immigrés. En outre, le Dansk Folkeparti a su tirer profit de la vive émotion suscitée au sein de la population danoise par la « crise des caricatures de Mahomet » au début de l’année 2006.

L’influence du Dansk Folkeparti sur les choix gouvernementaux au cours des six dernières années et les déclarations parfois controversées de ses « têtes d’affiche » sur l’Islam et l’immigration alimentent un malaise profond au sein de la droite et du centre-droit danois. Pressé par ses lieutenants libéraux et ses partenaires conservateurs, Rasmussen a également vu dans la Ny Alliance (Nouvelle Alliance) la possibilité d’une coalition inédite, moins dépendante de l’extrême droite.

 

Cette Ny Alliance a été fondée en mai 2007 par Naser Khader, d’autres figures du centre-gauche (Radikale Venstre, d’inspiration sociale libérale) ainsi que des conservateurs. Né à Damas d’un père palestinien et d’une mère syrienne, Khader se revendique musulman et laïc, une position qu’il a illustré par ses appels à la modération lors de la « crise des caricatures ». En outre, les orientations de la Ny Alliance en faveur d’un allègement des prélèvements fiscaux et d’une politique d’immigration plus pragmatique en font l’allié presque naturel du recentrage voulu par la coalition gouvernementale.

Affaiblir l’opposition sociale démocrate pour consolider l’ambition réformatrice

Plus que le simple rééquilibrage d’une droite danoise en quête de « respectabilité », Rasmussen poursuit également l’ambition d’affaiblir la Socialdemokratiet, l’opposition sociale-démocrate emmenée par la député européenne Helle Thorning-Schmidt. Au pouvoir au cours de la décennie 1990 et initiateurs de la fameuse « flexisécurité », les sociaux-démocrates sont cantonnés dans l’opposition depuis 2001 et la victoire de la coalition libérale conservatrice. Le bilan de l’actuel gouvernement offrant peu de prise aux critiques, le parti social-démocrate peine à formuler une véritable alternative.

A l’occasion, il pâtit également de ses divisions internes sur des questions liées à l’intégration européenne, au même titre que le Socialistisk Folkeparti, le Parti socialiste populaire, situé plus à gauche sur l’échiquier politique danois. Au cours de la campagne, les sociaux-démocrates ont ainsi choisi de centrer leur programme sur la consolidation de l’Etat Providence, tout en promettant de ne pas augmenter le niveau des prélèvements obligatoires, aujourd’hui le deuxième plus élevé au monde avec 49%. En outre, Helle Thorning-Schmidt a proposé une grande coalition rassemblant sociaux-démocrates, libéraux sociaux, conservateurs et Ny Alliance dans un élan qui se veut réformateur et consensuel. Pour autant, la crédibilité d’un tel attelage gouvernemental s’est avérée assez mince, les « coalisés » en question ayant rapidement tempéré l’enthousiasme du leadership social-démocracte.

 

Dans cette perspective, la conjoncture apparaît particulièrement opportune pour convoquer des élections anticipées et miner encore davantage le parti d’opposition. Par la même occasion, Rasmussen entend consolider sa base parlementaire en vue de clarifier le mandat de son gouvernement. Au mois d’août dernier, il a présenté devant le Folketing le projet de loi de finance annonçant les réformes à venir. Pour moderniser les hôpitaux, les écoles et les maisons de retraites, apporter une meilleure formation aux employés du secteur public tout en tenant la promesse d'une réduction budgétaire, Rasmussen estime nécessaire l'obtention d'un mandat clairement défini.  

Bilan : une fausse bonne idée ?

Qu’en est-il de cette stratégie à l’issue du scrutin ? En guise de bilan post-électoral, remarquons tout d’abord que les électeurs danois se sont passionnés pour la campagne. Le débat télévisé entre les leaders des différents partis diffusé le dimanche précédant le scrutin a attiré plus de 1 400 000 téléspectateurs, une audience comparable à celle des émissions les plus populaires du pays. Les chiffres de la participation sont à la hauteur de l’intérêt manifesté au cours de la campagne, puisque 86,6% des électeurs danois ont fait le déplacement vers les bureaux de vote.

 

S’il peut se satisfaire de l’implication civique de ses concitoyens, le gouvernement Rasmussen doit cependant constater l’échec de sa stratégie. Avec 26,2% des voix, le parti libéral demeure, certes, la première formation politique du pays, mais il perd six sièges, n’en recueillant plus que 46 sur les 179 que comptent le Parlement. De même, le Venstre est talonné d’un petit siège par les sociaux-démocrates qui, eux, ne perdent que deux représentants. Les conservateurs, eux, ne bougent pas d’un pouce, avec 18 élus. Quant à la Ny Alliance, elle n’enverra finalement que 5 députés au Folketing, bien en deçà des 15 sièges que l’enthousiasme de ces derniers mois laissait présager. Au final, les « véritables » vainqueurs du scrutin sont d’une part, le Socialistisk Folkeparti qui double sa représentation parlementaire avec 23 sièges, et, d’autre part, le Dansk Folkeparti qui parvient à consolider son statut de troisième force politique nationale, avec 25 élus.

 

Dès lors, le bilan des élections anticipées, voulues par Rasmussen, laisse à la coalition gouvernementale un goût pour le moins amer. Les velléités réformatrices affichées il y a encore quelques semaines vont vraisemblablement être tempérées par l’impérieuse nécessité de constituer une majorité parlementaire propre à valider l’action gouvernementale. Le soutien du Dansk Folkeparti qui permettait à la coalition libérale-conservatrice de disposer d’une majorité absolue n’est désormais plus suffisant, la somme des sièges ne s’élevant plus qu’à 89 sur les 179 que compte le Parlement. L’appoint de la Ny Alliance s’avère donc nécessaire bien que délicat, étant donnée l’incompatibilité entre les positions de Khader et Kjaersgaard sur les questions relatives à l’immigration et à la protection sociale.

Pour conclure, la dissolution stratégique voulue par Rasmussen est loin d’apporter les résultats escomptés. Malgré une conjoncture opportune, le pari du recentrage de la majorité combiné à l’affaiblissement de l’opposition a échoué. Victime d’une situation politique « précaire » qu’il s’est  lui-même infligé, reste à savoir quelle orientation le gouvernement Rasmussen va donner à son action dans les mois à venir.  

 

Pour aller plus loin

Sur Internet

  • Le site du Folketing, le Parlement danois (en danois et anglais, certaines pages aussi en français et en allemand) 

  • Suivre les élections depuis le Ministère des Affaires Étrangères danois, qui publie des articles quotidiens en anglais 

  • Pour découvrir le Folketinget, le Parlement danois, son histoire, son fonctionnement 

 

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