Oustachis et tchetniks, instruments politiques dans les Etats issus de la Yougoslavie ? (1991-1995)

Par Emilie Proust | 27 octobre 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Oustachis et tchetniks, instruments politiques dans les Etats issus de la Yougoslavie ? (1991-1995)”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 27 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/302, consulté le 20 juillet 2018
pavelic-hitlerarticleLa mémoire historique est un des fondements de ce qui fait l’identité d’un peuple. La genèse de la mémoire collective tient aussi bien aux historiens qu’à la sphère politique et donc à un contexte défini.

pavelic-hitlerarticle La mémoire historique est un des fondements de ce qui fait l’identité d’un peuple. La genèse de la mémoire collective tient aussi bien aux historiens qu’à la sphère politique et donc à un contexte défini.

 

Créer la mémoire collective est rarement dénué d’une certaine influence politique. Cela est d’autant plus vrai lors des périodes les plus difficiles. Les guerres sont de ces pages de l’histoire dont les réalités constatables sont nécessairement partielles et leur appréhension souvent partiale. Il est ainsi de la mémoire de la Seconde Guerre Mondiale dans les premières années des Etats successeurs de l’ex-Yougoslavie. Le contexte troublé des années 1990 a eu une influence particulièrement forte sur l’interprétation et l’utilisation du passé, et notamment en ce qui concerne deux groupes d’acteurs de cette période, les oustachis et les tchetniks.

 
 

Oustachis et tchetniks

 

Des précisions sur ces deux dénominations s’imposent.

 

Les oustachis étaient les membres de l’organisation fasciste croate d’Ante Pavelić, l’Ustaša. L'Ustaša s’était vue confier le pouvoir par les nazis qui, sans donner une grande estime à ce fantoche qu’était l’Etat indépendant croate (NDH) – qui englobait la Croatie actuelle et la Bosnie-Herzégovine –, se réjouissaient d’acquérir un nouveau satellite prêt à accomplir leurs desseins (insurrection).

 

Le régime oustachi s’est rendu sinistrement célèbre pour sa politique génocidaire à l’égard des Juifs, des Serbes, des musulmans de Bosnie-Herzégovine et des populations Rroms.

 

Les tchetniks étaient quant à eux les Serbes fidèles au monarque yougoslave déchu. Sous la houlette de Draža Mihailović, ils constituèrent le bras armé de la restauration. Les tchetniks se voulaient en outre les acteurs de la résistance aux oustachis et à la menace communiste. Cependant, leur action politique a elle aussi été marquée par des massacres, à l’encontre des communistes, des musulmans et des Croates n’appartenant pas forcément au mouvement oustachi.

 
 

Le silence sur la guerre

 

Au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, les Partisans assoient en partie leur légitimité sur le fait qu’ils ont débarrassé le peuple de la région sud-slave du fascisme des oustachis et de l’asservissement réactionnaire de la monarchie prônée par les tchetniks. L’anathème jeté aux tchetniks mais surtout aux oustachis contraste de manière intéressante avec la prétendue blancheur des Partisans. Ces « sauveurs du peuple » ne furent pourtant pas les derniers à perpétrer des massacres, non seulement sur leurs adversaires affichés, mais également sur les populations civiles qui leur résistaient. C’est sur ce silence que le tabou de la Seconde Guerre Mondiale est tombé pendant plusieurs décennies en Yougoslavie. Les générations qui ont connu la guerre n’ignoraient rien des atrocités de l’époque, mais il a longtemps été entendu qu’il ne fallait pas en parler. Ce n’est qu’au commencement de l’ébranlement du système communiste que chaque communauté s’est mise à recompter ses morts.

 

Wolfgang Höpken souligne que l’appréhension des morts de la guerre a été bien différente dans les pays communistes et dans les démocraties. Durant la période communiste, la commémoration de cette période réfère davantage au courage des combattants qu’à la douleur des victimes. Cet auteur souligne que ce n’est qu’après les années 1970 que les différents monuments aux morts et lieux de recueillement se mettent à arborer des images ou messages davantage centrés sur l’aspect dramatique du passé.

 
 

L'instrumentalisation du passé comme moyen de diaboliser l’autre

 
 

Lorsque la Croatie a commencé à décrier les évolutions de la politique yougoslave et à préparer une éventuelle dissociation de la Yougoslavie, les communautés serbes présentes sur le territoire croate ont naturellement associé l’idée d’une indépendance croate au précédent qu’était le NDH. Leurs craintes furent en cela renforcées par les autorités serbes situées au niveau local aussi bien que par la propagande assénée depuis Belgrade.

 

En effet, depuis le Mémorandum de l’Académie serbe des sciences et de arts (1986) et le regain d’intérêt pour les thèses apocalyptiques de Dobrica Ćosić, les élites politiques proches de Milošević avaient fait du complot des autres nations yougoslaves à l’encontre des Serbes leur cheval de bataille. Ces auteurs, n’hésitant pas à définir les Croates comme un « peuple génocide », ont réussi à trouver un écho dans des populations en proie à la désinformation et se souvenant avec effroi du passé. Ils étaient en cela aidés par certains extrémistes croates, minoritaires, qui eux-mêmes se considéraient comme héritiers du mouvement oustachi. Les Croates et les Musulmans, de leur côté, se souvenaient des tchetniks et l’ascension fulgurante de Milošević a semé elle aussi la crainte dans ces populations.

 

De part et d’autre, le passé est donc remis au goût du jour, d’une part, parce que le passé était indéniablement là, d’autre part, parce que les personnes détenant le pouvoir tiraient un certain profit de l’utilisation de cette période. Cela permettait en effet de définir l’altérité de l’autre de manière absolue : l’autre est l’assassin, nous, nous sommes les victimes.

 

Tout schéma de cet ordre est bien entendu simpliste. Pourtant, l’instrumentalisation politique à des fins de diabolisation est fréquente lors d’un conflit.

 

La victimisation comme mythologie nationale

 

Outre la dénonciation de l’autre, cet usage permet de constituer ou de consolider le substrat identitaire national. En effet, condamner l’adversaire est un moyen de renforcer la cohésion du groupe autour d’un ennemi commun. En outre, cela permet de donner une valeur positive au groupe auquel on appartient. Car le statut de victime a, effet pervers, un aspect gratifiant. Lorsque l’on est victime, étrangement, on accède à un niveau de pureté qui est bien entendu très apprécié lorsqu’il s’agit d’écrire une mythologie nationale.

 

Christos Mylonas a décrit ce phénomène dans le cas serbe. Cet auteur démontre que la conscience nationale de ce peuple s’est, entre autres, construite autour de ce culte du passé douloureux. En atteste la commémoration pratiquement religieuse de la bataille de Kosovo Polje, qui s’est soldée par une défaite serbe.

 

De leur côté, les Croates ont bien été envahis en 1991, ce qui permet là encore de souder la nation autour de ce sentiment d’injustice partagé au moins par tous ceux qui se revendiquent de l’appartenance à cette nation.

 

Le retour actuel sur les ombres de la Seconde Guerre mondiale

 

La politique de mémoire ambiguë qu’entretenait le président Tuđman avec la période oustachie est désormais révolue. La politique du souvenir est désormais intimement liée à la commémoration des atrocités commises par le régime oustachi. En 2003, sur le site du camp de concentration de Jasenovac, le président Mesić a publiquement admis la faute du gouvernement de l’Etat indépendant croate et a présenté les excuses de la nation aux différentes victimes de ces crimes.

 

En Serbie, le mouvement tchetnik est encore très populaires dans la frange nationaliste. En 2004, les tchetniks ont, au même titre que les Partisans, été réhabilités pour recevoir des pensions de retraites similaires.

 
Pour aller plus loin :
 

picto_1jpeg Sur Internet
picto_1jpeg HÖPKEN Wolfgang, “From the Memory of War to Wars of Memories? The Legacy of War in Balkan Collective Memory”, Séminaire de l’AFEBALK « Sortie de guerre dans les Balkans », compte-rendu du 15 octobre 2004.
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 À lire
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MYLONAS Christos, Serbian Orthodox Fundamentals: The Quest for an Eternal Identity, Budapest, New-York, Central European University Press, 2003, 298 p.
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ROSOUX Valérie, « Pièges et ressources de la mémoire dans les Balkans », Chaire Interbrew-Bailler Latour, UCL-KUL, novembre 2002
  Photo : Ante Pavelić serrant la main d'Adolf Hitler.

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