Dans l'ombre du père : usages et images de Mustafa Kemal en Turquie

Par admin | 27 octobre 2007

Pour citer cet article : admin, “Dans l'ombre du père : usages et images de Mustafa Kemal en Turquie”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 27 octobre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/301, consulté le 14 novembre 2018

kemal_x130.jpgToutes les nations ont leurs grands hommes. Atatürk est celui de la Turquie, mais il est bien plus que cela, il est considéré comme le « père de la nation turque ». Aujourd’hui comme hier, la vie politique et culturelle anatolienne garde les yeux rivés sur l’image du fondateur. Son fantôme est si présent que personne ne rejette sa filiation mais que tous transforment l’image du père.

ataturk-dilToutes les nations ont leurs grands hommes. Atatürk est celui de la Turquie, mais il est bien plus que cela, il est considéré comme le « père de la nation turque ». Aujourd’hui comme hier, la vie politique et culturelle anatolienne garde les yeux rivés sur l’image du fondateur. Son fantôme est si présent que personne ne rejette sa filiation mais que tous transforment l’image du père.

Alors qu’en France, on appelle les « kémalistes » les partisans d’une certaine forme de laïcité à la turque, souvent issus de l’armée, tous les Turcs sont kémalistes. Images et usages du portrait qui orne toutes les cheminées…

De Salonique à Ankara

Mustafa Kemal est né a Salonique (aujourd’hui Thessalonique, en Grèce) en 1881. Élevé dans cette ville bouillonnante d’un empire malade, l’orphelin de père entre très tôt à l’école militaire préparatoire, à l’âge de 12 ans. C’est là qu’un professeur lui fait ajouter Kemal à son prénom de Mustafa. Il suit le cursus honorum militaire ottoman classique pour finir en 1899 étudiant à l’Ecole de Guerre d’Istanbul puis à l’Académie militaire. Sur les rives du Bosphore, il prend goût à la politique, fréquente des groupes d’opposants au régime sanglant du Sultan Abdul Hamid II. Capitaine en 1905, il est envoyé à Damas où sa passion politique se double pour la première fois d’un intérêt pour les sociétés secrètes qui foisonnent dans l’Empire. Il y crée Vatan ve Hürriyet (Patrie et Liberté) avec un certain nombre d’officiers.

Deux ans plus tard, il est de retour à Salonique. La prise de pouvoir par les Jeunes Turcs, ainsi que le renversement d’Abdul Hamid II ne sont pas pour lui déplaire, il ne suit pourtant que d’un œil les travaux du groupe, car il est hostile à Enver Pacha, l’un de ses principaux dirigeants.

Combattant avant la guerre sur divers fronts, dont la Tripolitaine attaquée par les Italiens, la Première Guerre mondiale lui donne l’occasion de se faire remarquer à Gallipoli. Là, il est l’un des principaux artisans de l’échec du débarquement allié. Il part ensuite sur le front caucasien où naissent les premiers différents avec sa hiérarchie, qu’il estime incompétente. Nommé en Syrie, il démissionne de son commandement à la suite d’un conflit avec les militaires allemands. Il est rappelé peu avant l’armistice du Moudros, dont il conteste les termes. Il tente de défendre ses idées à Istanbul sans être entendu et profite de son envoi en Anatolie pour fédérer autour de lui militaires et civils partageant ses idées. Il refuse la tutelle des grandes puissances sur un empire démembré et travaille à la réunion d’un congrès.

Celui-ci se tient à Erzurum en juillet-août 1919 et affirme l’intégrité, l’indivisibilité et l’indépendance de la Turquie. Il demande aussi la création d’un gouvernement provisoire. Mustafa Kemal, l’homme fort du congrès, ne désespère pas de négocier avec le Sultan mais celui-ci ne veut rien entendre.

Le 23 avril 1920 à Ankara se réunit la première Grande Assemblée nationale (GDN). En juin, la Grèce attaque l’Anatolie avec la bénédiction des Alliés pour faire respecter les termes du traité de Sèvres.

Les forces de Mustafa Kemal vont gagner sur tous les fronts : à l’Est, la paix est vite conclue avec l’URSS ; à l’Ouest, les premières négociations avec les autorités françaises vont mener à la défaite grecque. Au moment de discuter les termes de la paix, la GDN abolit le sultanat, faisant du gouvernement provisoire le seul représentant légal de la Turquie.

En 1923, le traité de Lausanne entérine la paix et le GDN proclame la république. Kemal est élu président. Il fonde un parti unique, le Parti républicain du Peuple sur les principes suivants (les « six flèches ») : républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcisme et révolutionnarisme.

Réformer la société, entrer dans l’histoire

Mustafa Kemal a alors rompu avec tout ce qui faisait la société ottomane.

L’Empire ottoman était celui de nombreuses communautés et religions, reconnues par les autorités de l’Etat. Les Tanzimats (réformes) de la fin du XIXe siècle avaient voulu créer un « citoyen ottoman » au-delà des religions et des ethnies. Pourtant, les peuples d’Europe et les Arabes se sont révoltés les uns après les autres. Il prend acte de l’échec du projet cosmopolite, il veut construire l’Etat d’une seule nation, celle des Turcs. Pour cela, il fait réformer la langue turque pour la débarrasser de ses nombreux apports persans et arables. Il fait transformer son alphabet arabe pour un alphabet latin.

L’Empire ottoman était dirigé par un Sultan qui était aussi Calife. Après l’échec du projet cosmopolite et des Tanzimats, Abdul Hamid II avait mis en avant son titre de Calife, pour rassembler tous les musulmans sous sa bannière. Sa politique autoritaire et sanglante ne fut pas victorieuse et Kemal décide de supprimer le Califat en 1924 et refuse tout rôle religieux international pour la Turquie moderne.

La question religieuse est centrale dans sa politique  : il fait remplacer les tribunaux religieux par des tribunaux civils, interdit les confréries religieuses, lance une grande politique de construction d’écoles étatiques, interdit la polygamie, oblige à l’appel à la prière en turc et non plus en arabe. Plus que la laïcité, c’est une mise sous tutelle de l’Islam par l’Etat qui est opérée. Enfin, l’Empire était économiquement sous perfusion des puissances, par le système des « capitulations », privilèges fiscaux et politiques exorbitants consentis aux grands Etats européens. Le nouveau pouvoir insiste sur l’indépendance de la Turquie moderne et mène une politique de non-alignement dans les années durant lesquelles Mustafa Kemal reste au pouvoir.

« Il est aussi important d’écrire l’histoire que de la faire », M. Kemal

Pourtant, la politique de réforme ne s’arrête pas là, elle s’intéresse aussi à l’Histoire. Comme le souligne Etienne Copeaux, elle s’inscrit dans un mouvement plus général de réorientation de l’historiographie turque depuis la fin du XIXe siècle.

Ce mouvement n’est pas spécifiquement turc : à la même période, les nationalistes grecs ont réussi à lier leur histoire contemporaine à celle de la Grèce antique, alors que celle-ci était bien plus vaste que la Grèce actuelle mais aussi qu’elle avait connu les tutelles romaines, byzantines puis ottomanes pendant plus de 17 siècles !

Pour la Turquie, le mouvement est lancé par un Polonais immigré converti à l’Islam, Constantin Borzecki connu sous le nom de Mustafa Celâddin. Son ouvrage Les Turcs anciens et modernes eut un formidable retentissement dans la société ottomane. Il y revient sur les racines turques de la civilisation latine, opère des interprétations d’une occupation ancestrale de l’Europe par les Turcs à travers des considérations toponymiques etc. Etienne Copaux (p. 35) cite la thèse centrale de Celâddin : "La nation turque n’est pas une nation ordinaire, mais le noyau japhétique que jadis la Providence, après un long et glorieux passé et un bouleversement inconnu, avait probablement mis dans des conditions géographiques où son énergie retrempée devait servir d’élément de rénovation." Celâddin fait feu de tous bois pour démontrer l’extraordinaire contribution des Turcs à l’histoire universelle. Tous les peuples mystérieux, comme les Etrusques ou les Hittites, sont turquisés tour à tour. Ces théories séduisantes, reprises par d’autres Européens comme Léon Cahun, séduisent des élites turques qui ont besoin de se consoler de la perte successive de tous leurs territoires européens dans les guerres balkaniques.

Au tournant du siècle, des découvertes archéologiques en Asie centrale et en Sibérie viennent renforcer ces théories. Elles permettent notamment à Necip Asim d’affirmer qu’à l’époque des stèles – du Lac Baïkal – les Européens étaient encore analphabètes.

La prise de pouvoir par Atatürk va encore renforcer la tentation d’une histoire officielle, nationaliste et fantasmée. Comme le dit si bien Bernard Lewis, grand orientaliste, lorsqu’on veut un nouvel avenir, on se cherche un nouveau passé. Alors que les Grecs et les Arméniens discutent au même moment de leurs droits historiques sur l’Anatolie, il convient pour le nouveau régime d’asseoir son droit.

C’est ainsi qu’on assiste en 1931-1932 à la « réforme de l’histoire ». Elle tend à montrer l’occupation ancestrale de la région par les Turcs. A une époque où le Hittite hiéroglyphique résiste aux linguistes, il est commode d’expliquer que c’est parce qu’elle est une langue touranienne, comme l’est le turc, et non pas indo-européenne. Les excès de cette histoire nationaliste sont allés jusqu’à l’affirmation de la « théorie solaire des langues » qui consistait à expliquer que toutes les langues dérivaient du turc. Mais cette « réforme de l’histoire » menée en partie par la propre fille de Kémal était seulement l’une des branches de la recherche historique, tentant à démontrer le droit anatolien séculaire des Turcs. L’autre branche était constituée par les recherches sur l’Orient turcophone (Asie centrale turcophone), elle était beaucoup plus sérieuse.

L’histoire officielle étatisée a trouvé sa plus forte expression dans les manuels scolaires, étudiés par Etienne Copeaux. Ainsi, celui-ci rapporte qu’on peut lire dans un manuel de 1934 que la race turque, créatrice des plus grands courants de l’histoire, est celle qui a le mieux conservé sa personnalité. Ces idées ont été largement enseignées à l’élite turque qui se trouva aux commandes dans les années 1970-1980.

Pourtant, cette historiographie kémaliste n’est pas linéaire. Comme nous l’avons dit, Kémal était en rupture avec l’ottomanisme et notamment avec l’histoire islamique de la Turquie. Après sa mort, en 1938, cette période fut pourtant remise peu à peu en valeur alors que l’héritage kémaliste était peu à peu transformé.

Le retour des cours d’enseignement religieux à l’école, la gestion administrative de l’Islam par le Diyanet, la question du voile à l’université et la montée de partis appelant à une démocratie islamique ont trouvé une légitimité par une remise à jour de la contribution turque à l’Islam universel. Ce discours s’est parfois substitué mais dans la plupart des cas superposé au discours kémaliste traditionnel, difficile à remettre en cause.

Mustafa Kemal et sa vision de la Turquie restent en effet des éléments incontournables de la vie politique turque.

Tous kémalistes ?

Tous les partis turcs continuent à se réclamer du Kémalisme, tout comme les grandes institutions qui sont nées de son action réformatrice : l’école publique, l’armée, la justice …

Mais il semble que les Turcs préfèrent aujourd’hui Kémal à ses idées. En effet, la montée en puissance des partis islamiques modérés, la remise en cause d’un certain isolationnisme turc depuis les années 1950 et l’entrée dans l’OTAN, la volonté d’adhérer à l’Union européenne sont autant de données qui poussent à retravailler le consensus kémaliste.

Signe des temps, certaines associations de diffusion des idées d’Atatürk comme « l’association pour la pensée d’Atatürk » (fondée en 1990) sont contestées, parfois dans la violence. Ainsi, le 19 décembre 2002, le responsable de cette association à Ankara fut abattu en pleine rue.

Les derniers développements de la politique turque, tournant autour de la question présidentielle, ont montré que l’héritage kémaliste est revendiqué par tous mais que la cohésion qui en résultait auparavant se délitait peu à peu.

Alors que la présidence de la République était l’une des institutions gardiennes des valeurs du kémalisme et, parmi elles, de la laïcité, elle a été attribuée à un homme, Abdula Gül, connu pour ses prises de positions en faveur d’une société plus ouverte à l’Islam politique. La mise au pouvoir de cet ancien Ministre des Affaires étrangères issu de l’AKP a amené au rassemblement de dizaines de milliers de manifestants dans les rues des grandes villes turques.

Les médias ont alors eu beau jeu d’opposer les « kémalistes » laïques aux « islamistes ». Cette manière de présenter les faits est un peu simpliste dans la mesure où Abdula Gül, partisan d’une démocratie islamique modérée, a été unanimement apprécié dans ses fonctions par ses collègues européens et où les militaires loués par les médias de l’Ouest ont renversé plusieurs fois des gouvernements par la force dans l’histoire récente du pays.

Mustafa Kémal parle toujours au cœur des Turcs. Si tous les hommes politiques s'y réfèrent, on peut pourtant penser que c'est plus aujourd'hui au père de la nation qu'à l'intégralité de ses principes qu'ils se réfèrent. 

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • COPEAUX, E., Espace et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste (1931-1993), Editions du CNRS, 2000
 

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