Entretien avec Georges Mink, sociologue de la mémoire

Par Francis Masson | 4 novembre 2017

Pour citer cet article : Francis Masson, “Entretien avec Georges Mink, sociologue de la mémoire”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 4 novembre 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1994, consulté le 16 décembre 2017

Entretien menée par Francis Masson (20 Octobre 2017). 

Sociologue et politiste, spécialiste de l’Europe centrale et orientale, Georges MINK est Directeur de Recherche à l’Institut des Sciences Sociales du Politique (CNRS), Université Paris 10– Nanterre, professeur invité à Sciences Po Paris depuis 1973 et visting professor au Collège de l’Europe (Natolin) depuis 2000. Ses travaux ont contribué à impulser un nouveau chapitre de la recherche académique sur les questions mémorielles : la sociologie dynamique de la mémoire. Il a été un des premiers à attirer l’attention sur les enjeux conflictuels transnationaux des représentations mémorielles de l’histoire douloureuse (2007, 2008, 2010, 2013, 2015). Dans cet entretien avec Nouvelle Europe, il revient sur la place de la mémoire dans les sociétés d’Europe centrale et orientale, notamment en Pologne.

Nouvelle Europe: Professeur Mink, merci d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer,  qu’est-ce que la sociologie dynamique de la mémoire :

Georges Mink : C’est une approche des études des phénomènes mémoriels, selon laquelle on ne se contente pas seulement de photographier les ensembles mémoriels, de réfléchir aux lieux de la mémoire ou à une thématique classique de l’oubli, mais plutôt, on adopte une position de politiste pour observer les actions spontanées ou les calculs stratégiques se référant à la mémoire. Cette notion stratégique n’est pas limitative, contrairement à ce que l’on m’a reproché. Elle permet d’appréhender les usages politiques spontanés ou préméditées de la mémoire. C’est un phénomène qui est monté considérablement en puissance, après 1945 avec ses re-tassements idéologiques particuliers, mais surtout, depuis 1989, avec la généralisation des usages de la mémoire comme éléments de comportements politiques. 1989, c’est-à-dire la fin du monde bipolaire, a libéré des nouvelles dynamiques mémorielles.

Nouvelle Europe  : Notre dossier est intitulé « la mémoire collective en Europe » (collective memory in Europe), voilà qui nous donne déjà matière à discuter de la mémoire, des mémoires, en Europe comprise (au sens large !) comme unité continentale. En quelques mots, de quelle mémoire parlons-nous quand on parle de mémoire collective européenne ? 

Georges Mink : J’ai quelques appréhensions sur le concept de mémoire collective. Pour commencer, je pense qu’il n’y a pas de stabilité de cette mémoire au sens de fossilisation, de rigidité de la mémoire. La mémoire collective est dynamique, changeante, car elle dépend ce que l’on transmet, de la manière de transmettre et du contexte (le plus souvent mouvant) de cette transmission. Il faut aussi prendre en compte celui à qui on transmet cette mémoire. C’est-à-dire qu’il faut prendre en compte le poids de vécu remémoré. Avec tous ces éléments, on peut effectivement parler de « construits de la mémoire collective » qu’on peut enfermer dans des « supports » tels que les matériels scolaires, les décrets ou encore les musées. Cela ne veut pas dire, cependant, que tout le monde partage à égalité cette mémoire. En tant que sociologue de la politique, ce qui est important (et intéressant) pour moi dans les études mémorielles, c’est de percevoir les aspects dynamiques de cette mémoire. Ce qui caractérise l’approche par la sociologie politique, en particulier pour cette période, c’est la réflexion sur qu’est ce qui fait que la mémoire, un concept fortement teinté de métaphorismes – est mouvante. Dans quelles circonstances, à cause de qui, à l’intention de qui etc., et comment la mémoire peut ensuite produire des effets non-intentionnels, c’est cela qui m’intéresse. 

Nouvelle Europe  : Ces effets non-intentionnels, ce sont les fameux conflits de mémoire ?

Georges Mink : Les effets imprévisibles, c’est l’idée que les actions intentionnelles ne débouchent pas forcément sur les résultats qu’on a prévus, et que cela peut se retourner contre les auteurs de ces actions. L’Europe notamment abonde de ce genre de situations où une certaine normativité de la mémoire est imposée par le haut (en top-down) par des gens qui veulent que cela agisse sur d’autres gens et produisent certains évènements, comme par exemple un vote à la faveur de celui qui utilise des aspects mémoriels dans le débat public. 

Un des meilleurs exemples relativement récents de ce phénomène c’est la lutte que Viktor Iouchtchenko (président ukrainien de 2005 à 2010), en tant que leader issu de la Révolution Orange a lancé autour de la commémoration du Holodomor[i]. Cet évènement fait partie du vécu des gens et la transmission de ce vécu de génération en génération fait partie d’une mémoire ukrainienne particulière, conservée, mais toujours douloureuse. Iouchtchenko se rendant compte de cela en a fait un objet politique. C'était sans doute partiellement avec de bonnes intentions, pour sortir cet évènement de l’oubli dans la mémoire politique ukrainienne. Mais c’était aussi pour se faire lui-même le champion de cette mémoire. Cela veut dire qu’il cherchait à compenser les échecs de la politique qu’il a menée en tant que président par une politique symbolique mémorielle. Cela a marché au début pour mobiliser les électeurs. Des phénomènes commémoratifs ont été mis en place (notamment le dernier dimanche de Novembre comme jour commémorant l’Holodomor), des monuments, des cimetières sont créés. Cela illustre une tentative de fossilisation de cette mémoire. Au fil des années, on a observé une saturation qui a fait que cette stratégie s’est épuisée elle-même. Finalement, aux élections auxquelles Iouchtchenko comptait se faire réélire en tant que champion de cette mémoire, cela n’a pas marché. Cela s’est retourné contre lui.  

Il y a d’autres exemples, par exemple sur le plan de l’action communautaire : la lutte des Hongrois sur la « spoliation par Trianon » (en référence au traité de 1920 qui marqua la dissolution de l’empire austro-hongrois).[ii] Cette lutte a plusieurs objectifs. Le premier pour ceux qui lancent ce jeu mémoriel est de gagner en légitimité interne (sur la scène politique nationale) et aussi externe (dans l’arène européenne). On s’aperçoit qu’un des éléments de cette politique est la « carte de hongrois » et les privilèges qu’elle donne.[iii] Cette inégalité de traitement entre citoyens allait à l’encontre des provisions des traités européennes. Les autorités hongroises ont donc été obligées d’élargir le champ des bénéficiaires de cette carte à des « non-hongrois » (selon les classifications du gouvernement hongrois d’alors), notamment en Transylvanie. In fine, les résultats de cette politique fondée sur des enjeux mémoriels ont été l’inverse de l’effet recherché. 

Cela peut aussi aller plus loin. Le trop-plein d’actions mémorielles peut provoquer une contre‑réaction révisionniste de la mémoire. Par exemple, l’utilisation positive de la mémoire de la Shoah fait fatalement naître du révisionnisme de la Shoah, parce que la mémoire, par essence devient un élément de compétition. 

Nouvelle Europe : Ce révisionnisme, est-il un des éléments des conflits mémoriels que l’on observe dans l’arène européenne, avec la concurrence est-ouest sur la mémoire et la commémoration des totalitarismes : Nazisme vs. Communisme.

Georges Mink : Le révisionisme voire le négationnisme accompagnent souvent les compétitions mémorielles, mais ce n’est pas obligatoirement toujours le cas. Dans le cas de l’Union européenne, c’est un complexe de problèmes qui sont liés à l’élargissement de l’Union au Pays d’Europe centrale et orientale. Après 1989, le ressentiment des pays qui s’étaient retrouvés du mauvais côté du rideau de fer s’est traduit par des stratégies mémorielles, c’est-à-dire, sur le fondement de l’indignation d’être traités comme parents pauvres de l’UE, de devoir s’aligner sur des normes qu’ils n’ont pas contribué à développer. Cela s’est souvent traduit par un reproche des nouveaux pays membres envers les anciens : « vous avez oublié que c’est de votre faute que nous nous sommes retrouvés du mauvais côté, vous êtes responsable de Yalta », Yalta (référence à la conférence de 1945)[iv] étant synonyme de division et la précipitation de ces pays dans le giron soviétique. À ce reproche s’ajoute une demande de « payer » pour cette faute. C’est-à-dire qu’il y aurait une dette mémorielle de l’Ouest envers l’Est, qui devra être payée par un alignement du vécu mémoriel occidental sur celui de l’Est. Les deux côtés ont vécu les totalitarismes, le fascisme nazi et la Shoah. Les élites de l’Est reconnaissent la légitimité de la narrative du « plus jamais ça », mais exigent que les élites occidentales reconnaissent leur mémoire collective : celle de la souffrance de cinquante ans de vie sous le régime communiste et de la mémoire douloureuse qui en découle. Pour les élites d’Europe centrale et orientale, le socle de valeur européenne - s’il est construit sur l’idée « plus jamais de guerre » - doit se référer à parts égales aux totalitarismes qui ont marqué le continent européen durant le XX° siècle : le nazisme et le communisme.

Nouvelle Europe  : Est-ce un schéma similaire qui sous-tend l’énième retour depuis quelques mois de la question des réparations de guerre due à la Pologne par l’Allemagne.

Georges Mink : Là nous sommes dans un calcul stratégique auquel la mémoire douloureuse offre une occasion d’instrumentalisation. Les dirigeants polonais savent que pendant des années, deux types de mémoires envers l’Allemagne étaient en compétition. La première était nourrie en permanence par l’anti-germanisme, par l’idée que tous les Allemands sont des nazis, tous les Allemands sont coupables et tous les Allemands doivent payer ad vitam aeternam. La seconde idée mémorielle, qui a notamment été lancé par la lettre des évêques polonais dans les années 1960[v], consiste à dire qu’il faut se tourner vers l’avenir, mais sans oublier le passé. C’est l’idée qu’il faut se réconcilier justement pour que ce passé ne puisse plus revenir. Autrement dit, il faut connaître ce passé pour pouvoir l’éviter. Évidemment, on n’en tire pas les mêmes conséquences que de la première perception mémorielle qui consiste à condamner tous les Allemands pour ce qui a été fait entre 1933 et 1945. 

Il y a donc compétition entre ces deux types de mémoire. Certains hommes politiques plus cyniques que d’autres utilisent cette compétition parce qu’ils savent que c’est rentable politiquement. Ils jouent sur une mémoire douloureuse ce qui augmente la rentabilité de son usage. J’ai distingué pour mieux comprendre la spécificité de telles actions le concept de mémoire réactive. C’est une mémoire à « fleur de peau », s’appuyer sur elle garantit une réaction des sujets concernés.

Pendant longtemps, on a solidifié à l’intérieur des représentations mémorielles du passé des Polonais l’image suivante: « il n’y a pas de bon Allemand, tout « Bosch » est un nazi ». C’est sur cette mémoire réactive douloureuse que se basent certains hommes politiques et ils l’utilisent dans les enjeux du présent. Forcément, il s’agit de stratégies réfléchies au sens où on choisit le moment et la formulation de ce que l’on dit et on en attend certaines conséquences. Dans la tête de ces décideurs, c’est un pari qui ne peut qu’être gagnant. 

Mais ce n’est qu’un pari et ses conséquences peuvent se tourner contre la politique mémorielle qui divise, stigmatise et entretient les ressentiments. En revanche, il y a assez d’exemples qui montrent que l’on peut s’appuyer sur l’autre type de mémoire pour calmer les conflits. Les politiques de réconciliation avec le modèle franco-allemand illustrent une autre voie, celle de pardonner pour cohabiter en paix. En somme, les hommes politiques qui jouent la carte des réparations de guerre, hors contexte et sans rapport avec la réalité politique, jouent avec une illusion davantage pour obtenir un bénéfice de politique interne qu’un résultat réel de politique étrangère. Et peu  importe alors la minceur du dossier juridique, même si avoir le droit de son côté est nécessaire pour obtenir un véritable gain de cause. 

Nouvelle Europe : Dans le cas polonais, l’Histoire et ses interprétations conflictuelles sont très présentes en ce moment dans les relations extérieures du gouvernement du Droit et Justice, notamment avec l'Ukraine. On pense à la récente qualification par la Sejm de «génocide » des massacres des Polonais en Volhynie[vi] ou encore des controverses d’interprétations historiques de la figure de Stepan Bandera[vii].  Est-ce que finalement, du moins dans le cas polonais, l’envie de réconciliation n’est pas moins présente que l’envie de nourrir par des rappels mémoriels le conflit inter-étatique ?

Georges Mink : Dans les sociétés qui ont été en conflit violent avec d’autres sociétés, il reste toujours des groupes porteurs de cette mémoire du fait de la transmission générationnelle. Ces petits groupes peuvent se sentir spoliés par une politique générale de réconciliation qu’ils considèrent injuste. Ils sont inaudibles quand la conjoncture ne leur donne pas de voix – c’était par exemple le cas dans les années 1970 avec les expulsés des Sudètes[viii]. À la faveur de nouvelles coalitions et d’alliances politiques, leur voix a commencé à compter davantage. C’est le même schéma dans les relations polono-ukrainiennes. Vous avez beaucoup de Polonais qui ont été touchés par ce qui s’est passé en Volhynie. La cohabitation entre populations ukrainiennes et polonaises a vu émerger des conflits qui sont devenus civilisationnels avec l’arrivée de nouvelles populations polonaises après la Première Guerre mondiale. Les survivants des massacres des Polonais en Volhynie sont toujours là, leurs familles sont toujours là. 

Il y a aussi une forme d’aliénation symbolique de cette mémoire qui change d’échelle, partant du souvenir du vécu individuel vers un mythe partagé par la Nation entière. Cela donne ainsi ce que j’appelle le gisement mémoriel, qui se compose de couches successives d’éléments mémoriels douloureux et ré-activables. Ces couches successives extraites par des politiciens peuvent être réactivés dans un contexte politique qui s’y prête. On peut les utiliser comme des munitions dans des rapports conflictuels politiques à la recherche de toute sorte des gains. Dans le cas de la Volhynie, c’était au départ une démarche initiée par les minorités. Puis, le contexte plus général de la montée du nationalisme et du pseudo-patriotisme a donné un rang supérieur à cette symbolique mémorielle, donc aussi une force plus grande et une capacité accrue d’en rentabiliser les usages. 

Les politiciens utilisent ces gisements mémoriels. Parfois l’activation des gisements mémoriels se fait par le bas (bottom-up) partant des segments de la population concernée et vient ensuite l’instrumentalisation de la mémoire par les politiques. Dans le cas des relations ukraino-polonaises, cette instrumentalisation est venue après. Pendant toute la période du communisme, les dissidents, et notamment les milieux de l’émigration autour des intellectuels de la revue Kultura comme Mieroszewski et Giedoryc, ont œuvré à la constitution d’une doctrine géopolitique dans laquelle l’Ukraine était vue à la fois comme une alliée contre les dirigeants de Kremlin et une potentielle ceinture de protection pour la Pologne. Ce point de vue géopolitique a été partagé par les premières élites post-communistes polonaises. Au début il y a eu une rencontre entre les politiques publiques mémorielles de la Pologne démocratique avec les historiens de deux pays et les associations impliquées dans la cultivation du souvenir pour se réconcilier. Mais au fur et à mesure que l’Ukraine s’éloignait de la domination russe et recherchait des points d’identité nationale, certains épisodes douloureux du passé (y compris du passé conflictuel entre la Pologne et l’Ukraine) ont ressurgis, constituant une surexploitation des gisements mémoriels. À ce moment, le top-down change aussi, la rationalité de la réconciliation entre les dirigeants politiques a été déstabilisée par l’irruption de nouvelles stratégies qui utilisait la mémoire des conflits précédents pour établir un nouveau rapport de force. Des nouveaux groupes porteurs des revendications de réparation historique et des symboles de l’hostilité inter ethnique occupent la scène politique dans chacun de ces deux pays. 

Plus on avance dans cette radicalité, plus on réveille les couches différentes de ce gisement mémoriel, plus la mémoire s’extrait du vécu minoritaire pour devenir un combustible symbolique national dans les jeux politiques. 

Nouvelle Europe : Dans cet exemple, les conflits en jeu sont transnationaux. Ils se fondent sur des interprétations opposées d’un passé ou d’une figure historique communs. C’est l’exemple de Stepan Bandera, qui a refait surface comme figure de héros national par le processus de création d’une identité nationale ukrainienne. Dans la mémoire collective polonaise, Bandera est une figure de la collaboration avec l’Allemagne Nazie, dont la mémoire ne peut être rendue positive. En faisant une très grande ellipse, cela nous amène à la question des lieux de mémoire, Bandera étant ,selon la classification de Pierre Nora, un lieu de mémoire immatériel symbolique. Si la mémoire peut être cristallisée au niveau national au-delà des individus initialement porteurs d’une mémoire collective, la mémoire collective peut-elle être supranationale ? 

Georges Mink : Elle peut l’être, mais cela ne veut pas dire que la communauté mémorielle va se transporter ailleurs. Seulement, les politiques vont utiliser au niveau transnational certains éléments, et par ricochet, cela reviendra sur des populations sensibles sur leur scène politique national. Concrètement, on ne verra pas les ukrainiens louer Stepan Bandera à Bruxelles, ni les Belges lui rendre hommage. Par contre, si Porochenko va à Bruxelles ou à Strasbourg et évoque Bandera, les médias patriotiques ukrainiens vont immédiatement le relater et cela créera un rapport de force en Ukraine en faveur de Porochenko. La transnationalisation de la mémoire, c’est une circulation des éléments mémoriels, pas un lieu figé.

Nouvelle Europe : Si la mémoire collective nécessite une intention et une action politique comme c’est le cas dans les mécanismes que vous avez expliqués, devons-nous construire une mémoire collective européenne pour construire un espace politique européen ? 

Georges Mink : On peut, c’est le cas des politiques publiques mémorielles. C’est ce que fait l’Union européenne avec les journées commémoratives : Le 27 janvier, journée de commémoration de la Shoah, le 9 mai qui commémore la Déclaration Schuman et le 23 Août, journée anniversaire de la signature du pacte Ribbentrop-Molotov[ix], qui est dédiée à la mémoire des victimes de deux totalitarismes. 

Ces politiques publiques transnationales ne sont cependant pas reçues de la même façon par les différentes nations européennes. C’est une construction mémorielle qui peut être transmise par les médias dont dispose l’émetteur (les institutions européennes) vers des sujets qui doivent adopter cette mémoire collective. Il n’y a, cependant, aucune garantie de réussite, notamment en bas de l’échelle. La mémoire liée au 23 Août (la symbolique des deux régimes totalitaires) et les conflits mémoriels autour de cette date sont présents dans les sociétés d’Europe centrale et orientale mais absent des sociétés européennes occidentales. Il faut toujours qu’il y ait un gisement mémoriel ou une mémoire réactive de disponible pour permettre la création d’une telle mémoire collective. Sans mémoire réactive, on obtient un construit abstrait. 

C’est le cas de la « Maison de l’histoire européenne » qui tente à l’intérieur d’un ensemble européen de la mémoire de montrer une distinction des mémoires. Mais chaque nation se sent spoliée par la place accordée à sa propre mémoire dans la représentation commune proposée dans ce musée. Le relativisme de cette démonstration aplanie l’effet de la mémoire nationale. Ainsi, le visiteur polonais estime que le rôle du patriotisme polonais dans l’histoire européenne y est sous-représenté. Le construit collectif n’est pas impossible, mais il restera très difficile à créer tant que les expériences spécifiques  nationales mémorielles ne peuvent être représentées à un niveau transnational  après une négociation consensuelle. Et ce genre de consensus n’est jamais à l’abri d’une remise en cause dans l’alternance des élites, comme le montre le cas hongrois ou polonais, à la faveur du regain du nationalisme. 

Nouvelle Europe : Pour finir, abordons le problème dans l’autre sens. Le fait qu’il y ait tant de conflits mémoriels, n'empêche-t-il pas justement - dans une certaine mesure - la formation d'un espace politique européen ?

Georges Mink : Cet espace politique existe déjà, car il a été créé de manière volontariste. Cependant, cela reste un espace fortement teinté d’institutionnalisme et d’affrontements internes. Il est enfermé dans ce que Pierre Bourdieu appelait un « champ ». Dans certaines situations, une identité collective apparaît au sein de ce champ. C’est le cas dans la réaction à l’entorse aux principes des trois pouvoirs, mais aussi en réaction face à des conflits externes comme avec le Génocide au Rwanda. Cet espace commun peut faire un renvoi à une mémoire qui est alors européenne. Ainsi, le génocide des Tutsis au Rwanda[x] fait échos à la Shoah, ce qui motive les dirigeants à mettre en place une commission d’enquête et donc au final, cet espace commun entraîne la judiciarisation d’une question externe à l’espace commun européen. 

L’espace politique européen existe incontestablement, mais surtout sur le plan juridico-institutionnel. Les questions mémorielles circulent à l’intérieur de cet espace. Elles y sont parfois en conflit. La judiciarisation des questions mémorielles, telle qu’elle a eu lieu avec la question de l’utilisation publique des symboles des totalitarismes, créa un espace commun. Arborer la faucille et le marteau est devenu, dans certaines configurations, tout aussi judiciarisable que de porter ouvertement une croix gammée. Ainsi, un certain espace mémoriel européen est en formation, mais il n’est pas identitaire. Et je pense qu’il ne le sera jamais. Ce qui existera, ce sont des symboles et la référence à ces symboles par moment dans des conjonctures différenciées face à des menaces plus ou moins collectives. Par exemple, personne dans l’Union européenne ne peut partager la même vision des migrants, car dans chaque pays européen, la figure du migrant porte en elle une symbolique différente. La mémoire des migrations, qui est un élément constitutif de l’humanisme de l’accueil des migrants, n’est pas la même pour la France, pour l’Espagne ni pour la Pologne.




[i] Le terme Holodomor désigne l’une des grandes famines soviétiques qui a sévi en 1932-1933, sur les territoires de l’ancienne République socialiste soviétique d’Ukraine. Ces famines furent récurrentes de 1921 à 1947, avec des causes multiples, naturelles, mais surtout politiques (guerres, transferts de populations, collectivisation et planification de l’économie). On confère à l’Holodomore un caractère particulier pour son grand nombre de victime, selon les estimations entre 2,6 et 5 millions d’individus. Certaines controverses perdurent sur le caractère intentionnel de cette famine qui est dénoncée comme artificiellement organisée par les autorités soviétiques. L’Holodomor a officiellement été qualifié de génocide par l’Ukraine fin 2006, avec le soutien des États-Unis. Mais cette qualification n’est reconnue ni par la Russie, ni par l’ONU.

 

[ii] Depuis 2010, avec le retour au pouvoir de la droite hongroise le 4 juin est devenu journée de commémoration de la signature du Traité de Trianon pour les écoliers. Pour la Hongrie, ce traité marqua la perte de deux tiers de son territoire de l’époque. Le terme de « diktat », renvoi à cette partition des territoires hongrois et reste très présent dans la mémoire collective hongroise. Cette partition demeure aujourd’hui encore un traumatisme profond, notamment parce qu’elle fit d’un grand nombre de population hongroise des minorités dans les pays frontaliers issus de cette partition. Ce sujet, resté tabou sous le sujet communiste, refait surface dans des conflits mémoriaux violent, parfois qualifiés d’« épanchements irrédentistes »

 

[iii] Une loi adoptée en juin 2001 par le parlement hongrois, prévoyait d’accorder des droits spéciaux (accès aux études supérieures, facilités pour obtenir un permis de travail temporaire, aides sociales pour les familles scolarisant leurs enfants dans des écoles de langue hongroise) aux minorités hongroises vivant dans six États voisins (Roumanie, Slovaquie, Serbie, Slovénie, Croatie et Ukraine). Pour bénéficier de ces privilèges, il aurait suffi de posséder un « certificats de nationalité hongroise », une « carte » ressemblant à un passeport et délivrés sur recommandation des organisations hongroises dans les pays voisins (partis politiques, Églises, etc.).

 

[iv] La conférence de Yalta a eu lieu du 4 au 11 février 1945 à Yalta, en Crimée. Elle a réuni en secret les chefs de gouvernement de l'URSS (Joseph Staline), du Royaume-Uni (Winston Churchill) et des États-Unis (Franklin D. Roosevelt). La conférence à trois objectifs : accélérer la fin de la Seconde Guerre mondiale, décider de l'avenir de l'Europe après la défaite de l'Allemagne nazie d’Hitler et créer une organisation internationale chargée d'assurer la paix dans le monde (l'ONU). Les accords de Yalta ont cependant souvent été interprétés (pour les dénoncer) comme un partage du monde entre Américains et Soviétiques en zones d'influence. La traditionnelle ligne de fracture mémorielle Est-Ouest en Europe est illustré par le conflit d’interprétation de la conférence de Yalta de 1945. À l’ouest, c’est  un symbole de libération du contiennent par la victoire des Alliés sur le Nazisme, alors qu’à l’est, elle signe le début de la partition du continent en deux blocs : Communisme vs. Capitalisme, Est vs. Ouest.

 

[v] La « lettre des évêques polonais à leurs homologues allemands » de 1965 est un texte central dans le processus de réconciliation germano-polonais. On en retient la célèbre formule « nous pardonnons et nous demandons pardon » adressée par l’Église polonaise à l’Église allemande. Cette formule sera reprise ou évoquée dans de nombreux documents officiels par la suite.

                    

[vi] De 1943 à 1945, les nationalistes ukrainiens on « massacrés » plusieurs dizaines de milliers de Polonais en Volhynie. Ce massacra a été qualifié de génocide par une résolution du parlement polonais le 22 juillet 2016.

La résolution instaure une Journée du souvenir le 11 juillet pour rende hommage à "tous les citoyens de la IIe République bestialement assassinés par des nationalistes ukrainiens" de l’organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), et sa branche armée  l’ « armée insurrectionnelle ukrainienne » (UPA), ainsi que par la division SS Galizien, composée d'Ukrainiens collaborant avec les nazis allemands. Ces organisations sont considérées « patriotiques » aujourd'hui en Ukraine pour avoir combattu pour l'indépendance du pays. La Volhynie, était un territoire polonais jusqu'en 1939 mais habité par une majorité d'Ukrainiens. Ces massacres ont touché l'ensemble de la population, femmes et enfants compris. Ils ont commencé sous l'occupation allemande et continué après la reprise de l'Ukraine par les soviétiques.

 

[vii] Stepan Bandera était l’un des dirigeants de l’UPA puis de l’UON. Homme politique et idéologue nationaliste ukrainien, c’est une figure controversée des relations polono-ukrainienne par les mémoires antagonistes qu’il incarne pour les populations des deux pays. Il a été déclaré Héros de la Nation sous le mandat présidentiel de Youchtchenko.

                                                                                                                     

[viii] Le terme « expulsés des Sudètes » fait référence au déplacement forcé d’environ douze millions d’Allemands d’Europe centrale et orientale en direction de l’Allemagne suite aux accords de la conférence de Munich de fin septembre 1938. La Région des Sudètes est en Bohême et en Moravie (alors en Tchécoslovaquie), la partie peuplé de population allemande au début du XXe siècle.

 

[ix] Accord passé entre Staline et Hitler en 1939 qui entraîna le quatrième partage de la Pologne, Le pacte Ribbentrop-Molotov désigne le pacte de non-agression passé le 23 aout 1939 entre le ministre des Affaires étrangères de Staline, Vyacheslav Molotov et son homologue allemand Joachim von Ribbentrop. Ce pacte de non-agression était accompagné d’un protocole secret entre les deux partis qui prévoyait le partage de la Pologne entre les deux pays. Le pacte Ribbentrop-Molotov marque profondément la mémoire collective des pays d’Europe centrale et orientale comme illustration de l’égale horreur des crimes commis par les totalitarismes du XX° siècle.

 

[x] Il s’agit de l’extermination systématique de plus de 800 000 Rwandais de l’ethnie Tutsis orchestrée d’avril à juillet 1994 par les extrémistes de la minorité Hutus. On compte aussi parmi les victimes des Hutus « modérés ». Les massacres ont durée cent jours, ce qui en fait tristement le génocide le plus rapide de l'histoire et celui de plus grande ampleur quant au nombre de morts par jour.

 

 

Crédit illustration : Collège d’Europe (Natolin)

 

Aller plus loin

Mink Georges, « Between Reconciliation and the Reactivation of Past Conflicts in Europe: Rethinking Social Memory Paradigms », Czech Sociological Review, vol. 44, n°3, Prague, 2008, pp. 469-490.

Mink Georges, Neumayer Laure (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, La Découverte, Paris, 2007.

Mink Georges, Neumayer Laure (dir.), History, Memory and Politics in Central and Eastern Europe : Memory Games, Houndmills, Basingstoke, Hampshire : Palgrave Macmillan, 2013

Mink Georges, Bonnard Pascal (dir.), Le Passé au présent, gisements mémoriels et actions historicisantes en Europe centrale et orientale, Michel Houdiard éditeur, Nanterre - Paris, 2010

Mink Georges, La Pologne au cœur de l'Europe : De 1914 à nos jours. Histoire politique et conflits de mémoire, Buchet-Chastel, Paris, 2015. (Vient de paraître en Polonais sous le titre : Polska w sercu Europy Od roku 1914 do czasów najnowszych. Historia polityczna i konflikty pamięci), Cracovie, 2017

 

Lectures contextuelles.

Dakowska Dorota, « Les relations germano-polonaises. Les relectures du passé dans le contexte de l'adhésion à l'UE », Pouvoirs, vol. 118, no. 3, 2006, pp. 125-136. https://doi.org/10.3917/pouv.118.0125

Neumayer Laure, « « Dépasser Trianon ». Les transformations du nationalisme hongrois, de la « politique de la nation » à la protection des minorités dans l'UE », Politique européenne, vol. 37, no. 2, 2012, pp. 102-131. https://doi.org/10.3917/poeu.037.0102

 

Sur internet 

Bienvenu Hélène, « En Hongrie, un passé qui ne passe pas », La Croix, 7 janviers 2014.
https://www.la-croix.com/Famille/Actualite/En-Hongrie-un-passe-qui-ne-passe-pas-2014-01-07-1085745

Bateson Ian, “Ukraine and Poland’s History wars are a gift for Putin”, Foreign Policy, 24 janvier 2017. http://foreignpolicy.com/2017/01/24/ukraine-and-polands-history-wars-are-a-gift-for-putin/

Sierp Aline, “1939 versus 1989—A Missed Opportunity to Create a European Lieu de Mémoire?”, East European Politics and Societies, Vol 31, Issue 3, pp. 439 – 455. https://doi.org/10.1177/0888325417697791

Zhurzhenko Tatiana, « The geopolitics of memory », Eurozine. 10 mai 2007. http://www.eurozine.com/the-geopolitics-of-memory/

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