Réseaux de trafic sexuel et prostitution dans L’Union Européenne

Par Anonyme | 27 février 2007

Pour citer cet article : Anonyme, “Réseaux de trafic sexuel et prostitution dans L’Union Européenne”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 27 février 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/130, consulté le 24 septembre 2018
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analyse
 
 Conséquence peu connue de l’ouverture des frontières de l’Union Européenne à de nouveaux pays membres, l’accroissement des flux migratoires de femmes à des fins de prostitution posent un véritable défi aux autorités européennes en matière de lutte contre la criminalité organisée et de respect des droits de la femme. 

 

A l'Est, les causes:  La précarisation de la population féminine dans les anciens pays de l'Est
 
Dans les anciens pays socialistes, la libéralisation des marchés après la chute du régime soviétique n’est pas allée de paire avec une évolution des mœurs, et les femmes doivent souvent payer au prix fort le passage à une société et une économie de marché : dans les années 90, la transition a entrainé un accroissement spectaculaire du chômage des femmes, une fin soudaine de la prise en charge étatique de la santé, des soins aux enfants, du logement, etc. Dans ces pays, la représentation des femmes dans les institutions est en recul, et non le contraire, bien qu'il reste plus élevé que dans certains Etats de l'Ouest.
 
Le rapport de l’UNICEF de juin 2002 sur la traites des femmes et des enfants en Europe de l’Est et du Sud relève que : « dans les pays d’Europe Centrale et Orientale avec des économies en transition entre l’ère socialiste et l’ère mondialisée, on constate une dégradation du statut politique et social des femmes. Les violences sexistes, la contradiction entre la position inférieure des femmes dans les hiérarchies familiales et sociales et leur importante part de responsabilité pour assurer le bien-être de leurs familles, le manque d’influence des femmes dans la vie publique et leur exclusion des processus décisionnels sont des courants croissants. »
 
De l’Est vers l’Ouest : un trafic sexuel en plein essor 

Conséquence directe de la précarisation grandissante d’importants segments de la population féminine dans les anciens pays socialistes : les pays d’Europe de l’Est et du Sud sont devenus des pourvoyeurs majeurs de prostitution, notamment vers l’Europe Occidentale. En 2005, Europol a estimé le nombre de femmes et des enfants trafiqués à des fins de prostitution en provenance d’Etats indépendants de l’ex-URSS, de l’Europe de l’Est et de l’Europe du Sud à plus de 175 000 personnes par an.

 
Quand aux migrations légales entre pays membres de l’Union Européenne, également à des fins prostitutionnelles, sont impossible à quantifier. Un exemple frappant illustrant l’augmentation des migrations légales ou illégales a eu lieu en Allemagne (où la prostitution est considérée comme légale dans certains Länder) lors de la Coupe du monde de football en 2006. A côté du stade principal de Berlin, la municipalité a financé la construction d’un complexe "de charme" de 3000 mètres, avec 100 femmes en continu pour servir jusqu’à 650 clients par jour dans des « cabines de prestation » individuelles et amovibles, assez semblables à ces toilettes temporaires installés tout autour des grandes foires ou parcs d’exposition. Plus de 40 000 femmes sont estimées avoir été « importées » dans le pays pour offrir des services sexuels aux millions de supporters. Sous prétexte que « football et sexe sont indissociables » (sic), les autorités ont vanté « l’hygiène » et la « sécurité sanitaire » de ce genre d’établissement. En réalité, les contrôles sanitaires imposés sont une humiliation de plus pour les femmes prostituées, vu qu’elles seules, et non les clients, sont obligés d’effectuer des dépistages réguliers.
Combien coûte une « fille de l’Est » ?

Le marché du sexe est une source de revenus très lucrative, pour des intermédiaires bien plus que pour les femmes elles mêmes. En Europe de l’Ouest, à la fin de la chaîne de transactions, le prix d’une Européenne en provenance des anciens pays « socialistes » se situe entre 15 000 et 30 000 euros. Au début de la chaîne, à titre d’exemple, les ressortissantes de la République de Moldavie sont vendues à de proxénètes albanais pour des sommes variant entre 1000 et 5000 euros, puis brisées psychologiquement et vendues de nouveau en Europe de l’Ouest avec un profit important (de l’ordre de 150%). Pour les proxénètes et autres figures clefs des réseaux de trafic humain, la rétention des gains de chaque passe est un moyen de garder les personne prostituées dans une situation de vulnérabilité et de dépendance extrême.
Des réseaux structurés par la violence

La violence est constitutive de la marchandisation des êtres humains et de leur corps. Les méthodes de recrutement des proxénètes ne sont pas la simple addition de conduites privées « abusives », mais s’insèrent dans un système structuré qui nécessite la violence. Tout d’abord, les sociologues insistent sur le fait que la précarité économique seule ne suffit pas à pousser une femme vers la prostitution : il faut au préalable un traumatisme provoquant une perception des rapports entre femmes et hommes ayant intégré la violence. Une étude menée en France a montré qu’entre 80 et 95% des femmes prostituées ont été victimes d’une ou plusieurs agressions sexuelles dans leur jeunesse. La grande majorité des femmes interrogées disent penser « qu’elles ne méritent pas mieux » que de se prostituer.

Dans les cas où les femmes ne se prostituent pas pour leur compte mais « sont » prostituées par un souteneur ou une organisation criminelle (70% des cas en France), elles disposent d’aucune liberté dans l’activité qu’elles exercent : elles ne sont pas libres de refuser un client qui est saoul, brutal ou refuse de mettre un préservatif ; elles ne sont pas libres de choisir le nombre de passes par soir, parfois obligées de servir jusqu’à une vingtaine de clients par nuit ; elles ne sont pas libre d’aller et venir ni encore moins de disposer de l’argent payé pour leurs services.

Selon le professeur Richard Poulin, la violence exercée par les réseaux de crime organisé dédié à la prostitution est décisive dans la production des « marchandises sexuelles » que sont les personnes prostituées. « En vingt jours, on peut briser n’importe quelle femme et la transformer en prostituée », raconte un responsable bulgare d’un foyer de réinsertion.  Il existe des camps d’abattage ou de soumission non seulement dans les pays du Sud, mais également dans les Balkans, en Europe centrale et en Italie, où l’abattage est nommé « écolage ». Dans ces camps, les femmes sont enfermées durant des semaines dans des conditions d’insalubrité et d’isolement effroyables, battues, violées à répétition et droguées, parfois durant des mois, avant d’être mises sur le marché. Les camps sont fondamentaux non seulement pour le développement des marchés, mais également pour la « fabrication » même des « marchandises », car ils contribuent à rendre les personnes prostituées « fonctionnelles » - cette industrie exigeant une disponibilité totale des corps. Dans de telles conditions, peut-on réalistement soutenir qu’il existe vraiment une prostitution « libre », volontairement choisie ?

A l'Ouest: la disparité des politiques nationales - le cas Allemand, le cas Français et l'exception Suèdoise

Les politiques en matière prostitution, et les résultats obtenus,  varient énormément entre pays de l’Union Européenne. Quelques exemples :

- En Allemagne et aux Pays-Bas la prostitution est légale et réglementée, considérée comme une profession comme une autre. Résultat : depuis la légalisation de la prostitution et du proxénétisme en Allemagne, l’industrie du sexe a connu une croissance exponentielle. En 1998, on estimait à 20 000 le nombre de personnes prostituées ; en mars 2006, les autorités en dénombrent 400 000, dont 75% au moins d’origine étrangère. Les études dans ces pays montrent que l’existence de bordels légaux ne diminue pas le taux de migrantes illégales exploitées travaillant dans des conditions de précarité extrêmes ; bien au contraire, les maisons closes illicites prolifèrent aux côtés des établissements réglementés, et les moyens de contrôle des autorités sont dérisoires.

En février 2005, l’opinion Allemande a été révoltée par le cas relaté dans la presse d’une serveuse de 25 ans qui, ayant refusé une offre d’emploi constituant à vendre des « services sexuels » dans un bordel de Berlin, s’est vu menacée du retrait de ses allocations chômage par son agence pour l’emploi. En effet, depuis les réformes sociales en Allemagne, une femme de moins de 55 ans qui a été sans emploi depuis plus d’un an peut être forcée à prendre un poste vacant - y compris dans l’industrie du sexe - sous peine de perdre ses allocations de chômage. Le taux de chômage dans ce pays est en augmentation depuis onze mois et a atteint la barre des 4,5 millions de personnes sans emploi. Le gouvernement avait envisagé de placer les bordels en dehors des employeurs potentiels sur la base de considérations morales, mais il a finalement décidé qu’il serait trop difficile de les distinguer des bars. En conséquence, les agences pour l’emploi doivent traiter les employeurs à la recherche d’une prostituée de la même manière que ceux cherchant une secrétaire ou femme de ménage. Quand la serveuse a entamé une procédure judiciaire à l’encontre de l’agence pour l’emploi, elle s’est rendue compte que celle-ci n’avait pas enfreint la loi ! « Il n’y a rien dans la loi qui empêche les femmes d’être envoyées dans l’industrie du sexe », a déclaré Merhthchild Garweg, avocate à Hamboug, au quotidien The Telegraph.

- La France mène une politique ambiguë de criminalisation du « racolage » et des migrations à des fins prostitutionnels, mais de tolérance de la prostitution en soi. Pour le mouvement du NID, association de défense du droit des personnes prostituées, la loi Sarkozy votée le 13 février 2003 est incompatible avec la convention de Palerme contre la criminalité transnationale organisée, dont le protocole sur la traite souligne que les personnes prostituées ne seront plus perçues comme des délinquantes mais comme des victimes et que toutes devront être protégées. Dans un communiqué en mars 2003, le mouvement a affirmé que « l’on ne résout pas un problème d’exploitation en sanctionnant les exploitées », et déploré que la prostitution ne soit traité que comme un trouble à l’ordre public. « Aucune politique de fond n’est engagée. Les autorités policières et judiciaires ne sont pas formées pour interroger les prostituées arrêtées en tentant compte de leur passé traumatique, et les réponses sociales d’encadrement et de protection des personnes victimes de la traite sont quasi inexistantes. Les seuls buts de la politique actuelle semblent être en réalité la répression de l’immigration clandestine et le « nettoyage » des trottoirs, partie visible de la prostitution. » Le ministère de l’Intérieur affirme que l’arrestation de personnes prostituées permet de remonter à leurs souteneurs et les organisations criminelles qui les emploient, mais le Préfet de Paris Jean-Paul Proust a avoué que remonter ces filières s’avère très difficile, et fait état de seulement 275 proxénètes interpellés pour 1732 prostituées arrêtées, la plupart d’origine étrangère. L’écart saute aux yeux. Pour le mouvement du Nid, une éventuelle régularisation des prostituées étrangères ne doit pas être liée à des conditions de délation qui risquent de mettre leur vie en danger, les forces de l’ordre n’ayant aucun moyen d’assurer leur protection à long terme contre des réseaux criminels très puissants. L’état actuel de la loi prévoit uniquement une expulsion du territoire sans aucun suivi social.

- En contraste, la Suède a adopté en 1999 une démarche très innovante et totalement inverse à ce qui existe dans le reste de l’Europe : a) criminaliser l’achat des faveurs sexuelles et b) décriminaliser la vente de ces faveurs. La Suède a été le premier pays a officiellement désigner les prostituées comme des victimes d’exploitation, et les clients comme les exploitants, comme le souligne la documentation accompagnant le texte législatif présenté par le gouvernement : « La Suède considère la prostitution comme une dimension de la violence masculine faite aux femmes et aux enfants. La prostitution y est officiellement reconnue comme une forme d’exploitation des femmes et des enfants, donc comme un problème social grave. L’égalité des sexes sera impossible tant que des hommes achèteront, vendront et exploiteront des femmes et des enfants par la voie de la prostitution ».

À cette stratégie juridique à deux volets s’ajoute un troisième élément essentiel : La loi suédoise sur la prostitution prévoit des sommes importantes destinées à des services sociaux complets pour toute personne prostituée qui veut de l’aide afin de quitter la prostitution. La loi prévoit également des budgets pour sensibiliser la population et l’ensemble de l’appareil judiciaire. Résultat : Dans la capitale, Stockholm, le nombre de femmes prostituées de rue a diminué des deux tiers et le nombre de clients a baissé de 80%. Dans d’autres grandes villes suédoises, la prostitution de rue a pratiquement disparu. Ont également disparus les célèbres bordels et salons de massages qui ont pourtant proliféré pendant les 30 dernières années du 20e siècle quand la prostitution était légale. De plus, le trafic de femmes étrangères destinées à devenir des « travailleuses du sexe » a été pratiquement éliminé en Suède. Selon le gouvernement suédois, le trafic sexuel n’a amené que 200 à 400 femmes et filles dans ce pays au cours des dernières années, un nombre négligeable comparativement aux 15 000 à 17 000 femmes que le trafic d’esclaves sexuels amène chaque année en Finlande, le pays voisin.

 Conclusion: la nécessité d'une politique Européenne commune

Aucun pays Européen n’a obtenu des résultats aussi prometteurs en matière d’endiguement de la prostitution et des trafics sexuels que la Suède. C’est dans cette optique que Gunila Ekberg, conseillière au ministère des affaires étrangères en Suède, a coordonné une campagne commune contre la traite des femmes entre huit pays du Nord de l'Europe, malgré des différences idéologiques. Les premiers succès de cette campagne, placés sous le signe de l'égalité homme-femme et non sous celui de l'ordre public, laisse augurer une nouvelle direction des politiques Européenes en mantière de lutte contre le trafic sexuel. Face à l'ampleur de ces trafics, leur imbrication étroite dans nos sociétés et l'intertie de l'opinion publique dans la majorité des pays Européens, une harmonisation des politiques et une coopération à échelle européenne est indispensable.

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 Pour en savoir plus :

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NID : site de l'association de lutte pour les droits des personnes prostituées
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Sisyphe.org : site dédié au droit des femmes; la rubrique "prositution" présente un très riche séléction d'articles dédié à la traite des femmes et des enfants, témoignages de personnes prostituées, d'experts, etc.
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site en anglais d'une association américaine de lutte contre la prostitution et les trafics sexuels

 

 

  

 

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