Retour vers le futur : les politiques de la mémoire

Par Philippe Perchoc | 28 octobre 2007

  

Mémoire, identité et frontière

L’individu se caractérise par une frontière : celle qu’il trace, depuis sa plus tendre enfance, entre lui et les autres. Cette frontière lui permet d’exister dans l’espace, comme personnalité indépendante : elle forme l’une des caractéristiques les plus fondamentales de l’existence individuelle.
La mémoire en est une autre, celle qui permet à l’individu d’exister dans le temps. C’est le ciment de l’identité individuelle. Celui qui perd la mémoire perd peu à peu les fondements de son identité, on le voit à travers les cas d’amnésies brutales ou les cas, dramatiques, de la maladie d’Alzheimer. 
Elle s’organise, consciemment ou non, de manière méthodique par chacun d’entre nous et s’articule autour d’une double dynamique de la mémoire et de l’oubli. Une mémoire totale rendrait insupportable l’existence d’un individu, un oubli total rendrait impossible sa survie comme individu.

Il en va de même pour l’identité collective : elle est située dans le temps par une frontière qui donne signification au « soi » (la famille, la nation ou les multiples allégeances des individus) et à « l’autre » (tous ceux qui ne font pas partie de ce groupe) et elle organise au sein de cette fraction de l’humanité, la mémoire collective qui permet au groupe d’exister.
Tout comme la mémoire individuelle, la mémoire collective est organisée, consciemment ou non, au niveau des individus et du groupe. Chaque individu a une mémoire singulière de l’histoire du groupe, mais certains individus du groupe (« les historiens du groupe ») tentent de lier la frontière, le passé et le présent au sein d’une histoire linéaire logique. Ils choisissent et classent les événements de l’histoire collective pour les rendre lisibles, pour créer une histoire, qui a un début et une fin.

Frontière et mémoire collective

Il y a tout lieu de transposer ces remarques au niveau européen, car elles permettent de mettre en lumière les singularités de son identité.

Tout d’abord, le projet européen n’a pas de frontière précise au sein de laquelle organiser sa mémoire et construire son identité. A chaque élargissement successif, l’identité européenne doit se réorganiser, la mémoire se recomposer. Dans l’Europe des Six, la mémoire de l’Empire romain, de celle de Charlemagne ou la mémoire de la Shoah formaient des piliers intangibles de la mémoire collective. Dans les frontières de l’Europe d’alors, ils étaient les éléments dans lesquels tous les Européens pouvaient se retrouver. Les forgerons de l’identité européenne pouvaient donc en appeler à ces jalons fondateurs pour raconter l’histoire d’un continent toujours divisé qui se réunissait enfin pour dire non à la barbarie (celle des Vandales contre les Romains, celles des païens contre Charlemagne, celle des Nazis contre l’humanité). Ils justifiaient ainsi un aboutissement, la CEE, et travaillaient à la constitution d’une mémoire et donc d’une identité commune.

La question de la frontière, qui sépare le « soi » et « l’autre » est centrale dans l’identité européenne. La frontière, toujours repoussée au nom de « l’universalisme européen », ne permet pas à un cadre stabilisé de revenir sur son histoire, de sélectionner ses jalons, ses oublis.
On comprend donc que la mémoire européenne s’élargisse beaucoup moins vite que les institutions de l’Union européenne. Chaque nouvelle frontière pousse à créer de nouvelles frontières internes.
Après cinquante ans de construction européenne, on sent pointer une certaine nostalgie de l’Europe des Six : on propose une « Europe des grands », on entend dire « qu’à Six, on se comprenait » …  Cette nostalgie des Six s’accompagne d’un retour sur les « Pères Fondateurs » de l’Europe, qui sont célébrés.
Les éléments de l’identité européenne sont en perpétuelle mutation. Un Portugais n’a pas le temps d’intégrer un Finlandais dans son identité collective qu’il lui faut déjà y intégrer un Slovaque.

Une frontière de retard : « le bon, la bête et le truand » ?

Le rôle joué par la mémoire de la Shoah et de la lutte des Alliés contre le régime nazi a été central dans la constitution de l’identité des Européens après 1945. Cette lutte a été le jalon principal mis en avant par les « forgerons de la mémoire » comme la justification de l’union des Européens. Contrairement à tous les conflits précédents, dont la Première Guerre mondiale est l’exemple, la Seconde Guerre mondiale a permis à tous les Européens de se rassembler dans la communion et la dénonciation d’un régime, d’un ennemi commun. Ce qui est nouveau, c’est la participation des Allemands eux-mêmes à cette dénonciation et cela a posé la borne symbolique d’une mémoire réellement collective. Tous les Européens se sont rangés du côté des « bons », ayant mené la lutte contre la « bête ». Et dans cette célébration, les Soviétiques ont joué toute leur place, à juste titre quand on pense au rôle décisif de l’Armée rouge dans la défaite nazie.

Pourtant, les Européens de l’Est qui ont vécu presque cinquante ans de domination soviétique prétendent que ces derniers, après avoir été du côté des « bons », se sont plutôt rangés du côté des « truands ». Et ils se placent dans le rôle de doubles victimes du nazisme et du stalinisme ; or, cette nouvelle physionomie de la mémoire leur est particulière.

Dans la vieille Europe communautaire, cette nouvelle frontière pose la question d’une nouvelle mémoire et d’une nouvelle identité. Et les acteurs publics de la création d’une mémoire collective sont bien en mal d’assembler les morceaux du puzzle, dans une époque qui veut tout contrôler, tout classer, tout ordonner et rien oublier.

Le vivre-ensemble comme projet historique

L’oubli est pourtant une pièce essentielle de ce puzzle, qui ne pourra trouver sa place qu’avec le temps. Comme le souligne Todorov, dans un ouvrage publié récemment, il est vain de penser qu’on pourra forger une histoire commune, retraçant l’ensemble des événements connus dans les Etats européens et les ordonnant à des fins d’histoire unique. Ce projet a tout d’un projet totalitaire.
Reprenant une distinction opérée par Rousseau entre l’intérêt commun et l’intérêt général, il pense que toute mémoire européenne ne pourra être que générale, sans accord sur l’ensemble de ses composantes.
Cette distinction est salvatrice. A ceux qui affirment que notre histoire européenne forme un vecteur qui pointe vers une destination finale, elle rappelle que c’est le vivre-ensemble qui crée notre identité, sans coercition. Une Europe dans des frontières stabilisées, sans qu’il faille les définir a priori, rattrapera peu à peu ses « frontières de retard », gommera ses nouvelles frontières mentales et sélectionnera par la volonté, mais aussi par l’oubli, les jalons d’une histoire générale pour une identité européenne.

Ce mois-ci dans notre dossier :

Pour aller plus loin :

A lire :

  • Georges Mink et Laure Neumayer (dir.), L’Europe et ses passés douloureux, Paris, La Découverte, 2007
  • TODOROV, T, Construire une mémoire commune ? in GEREMEK, B. & PICHT, R., Visions d'Europe, Odile Jacob, 2007, pp. 335-34

Sur Nouvelle Europe :

 

Ajouter un commentaire

HTML filtré

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.