Quelles mutations de la religiosité européenne ?

Par Philippe Perchoc | 5 janvier 2009

  

Tout d'abord, la comparaison entre le continent européen et les autres révèle deux éléments intéressants. Des religions dominantes sur le continent européen, aucune n'en est originaire. Christianisme, Judaïsme et Islam viennent en effet toutes les trois du Proche-Orient et l'Europe n'en a été que le réceptacle avant de s'en faire la promotrice (par les croisades et la colonisation). Les polémiques, au sens éthymologique de  la "guerre des mots", ont été ravivées ces derniers mois sur les vecteurs de cette transmission et des apports successifs - notamment dans l'émergence des Lumières -, les uns insistants comme Sylvain Gouguenheim sur les sources byzantines et arabes non musulmanes de la réhéllénisation de l'Europe médiévale, les autres persistant à parler de dette de l'Europe envers le monde islamique. Pourtant, beaucoup s'accordent à dire que ces deux vecteurs ne sont pas exclusifs l'un de l'autre.

Cette secondarité de l'Europe face à ses principales religions n'est pas un phénomène unique, c'est aussi le cas de l'Afrique non-animiste, d'une grande partie de l'Asie musulmane et surtout de l'Amérique, qui fut christianisée beaucoup plus tard. Selon Remi Brague, elle reste néanmoins un trait important de la culture européenne, cumulée à une secondarité tout aussi bien analysée des cultures grecques et latines. Jamais l'Europe n'a été l'héritière principale de ses parents. 
 
L'autre trait du rapport des Européens à leurs religions, c'est leur relatif détachement. En effet, l'Europe est le continent  du monde le moins croyant : l'athéisme, mais surtout l'indifférence y sont de plus en plus caractéristiques du comportement spirituel des Européens. Quelles en sont les raisons ? La secondarité évoquée par Brague a probablement amené une forme de distance depuis mille ans (alors que l'Amérique a été christianisée sur une période moins longue), ainsi que la prédominance du Christianisme "religion de la sortie de la religion" selon Marcel Gauchet. Le Christianisme admettant que ce qui appartient à César n'appartient pas forcément à Dieu, dans les Évangiles, et rompant avec une vision du Judaïsme où la règle est aussi importante que la croyance aurait permis son propre dépassement. Une dernière raison a été, bien entendu, le développement consécutif de la libre-pensée et du socialisme, jusqu'à un communisme officiellement athée, mais entretenant des rapports ambigus avec les religions.
 
Au final, ce qui étonne, c'est moins que les Européens aient débattu de l'idée d'inscrire leur héritage chrétien dans leur Constitution alors que tout le monde s'accorde sur ce point pour peu qu'il ne soit pas exclusif. Non, ce qui est spécifiquement européen, c'est ce débat même. Sur d'autres continents, la question ne se serait pas posée, elle montre le détachement déjà symptomatique des Européens de toute religion particulière, notamment parce que notre continent connaît de puissantes mutations religieuses. 
 
Ce dernier aspect est celui qui a guidé nos plumes pour un dossier qui tente de ne pas reprendre tout ce qui a déjà été écrit au sujet du rapport entre l'Europe et ses religions en nous focalisant sur les effets de la sortie du communisme d'une part et sur la renaissance de religiosités proprement européennes, notamment en Estonie. 
 
Depuis les années 1990, les mutations religieuses en Europe sont effet extremement fortes : certaines religions gagnent du terrain, d'autres en perdent, certaines enfin connaissent des mutations alors que l'athéisme officiel s'est parfois transformé en indifférence. Nous y reviendrons au long des articles.
 

Ce mois-ci dans notre dossier :

Ajouter un commentaire

HTML filtré

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.