Une Europe des exclusions ?

Par Philippe Perchoc | 1 mai 2009

  

"Être pauvre, c'est être étranger dans son propre pays, c'est participer d'une culture radicalement différente de celle qui domine la société normale" disait Michael Harrington dans L'Autre Amérique. Étrangers dans leur propre pays, on peut considérer que les pauvres, les exclus, les personnes handicapées, voire dans certains cas les retraités, sont aussi largement étrangers à l'Europe. La crise a encore montré que les logiques d'exclusions se renforcent au sein des États membres, et que le fossé se creuse entre une minorité qui profite de la mondialisation et de la concurrence instaurée par l'UE et ceux qui ont l'impression que ces dernières se font à leur détriment. Comment cette fracture est-elle apparue ? Pourquoi a-t-elle créé la défiance envers le projet européen ?

Pendant plusieurs décennies, les Européens ont eu l'impression d'être tous gagnants du mécanisme de l'intégration, comme entrepreneurs, comme consommateurs et comme salariés. La mise en circulation de l'Euro a donné l'impression que les prix augmentaient - parfois avec raison - et a posé pour la première fois la question de l'intérêts des citoyens à l'Union en tant que consommateurs. Aujourd'hui, la crise économique et la hausse brutale du chômage tend à remettre en cause l'engagement des citoyens en tant que salariés. L'idée que l'intégration se faisait au bénéfice de tous s'est peu à peu estompée sans qu'il faille accuser uniquement l'Europe. Cette dernière a été un facteur de la croissance de ses États membres et a permis de générer les richesses dont une partie était redistribuée. Aujourd'hui, la crise internationale touche tous les Européens et renforce le phénomène de "l'Europe-parapluie".

L'Europe est montrée du doigt et les États tentent - avec difficultés - de montrer qu'ils sont les véritables protecteurs des citoyens : les gouvernements nationalisent les succès et européanisent les échecs. Et ils le font encore plus dans cette période difficile. Cette  fracture à l'approche des élections européennes est inquiétante.

Pourtant, ces évolutions récentes ne doivent pas occulter la persistance d'une exclusion par la pauvreté, par le handicap ou même par l'âge sur le continent européen. D'autant que le grand élargissement de 2004 dont nous fêtons les 5 ans a rendu le défi plus important encore. La solidarité européenne a aujourd'hui de multiples dimensions : entre les États d'une part et entre l'Europe et les citoyens de l'autre. 

Entre les États, l'Europe semble manquer de solidarité : la crise a fait ressurgir l'idée "d'Europe de l'Est", considérée comme un bloc instable et relativement paupérisé. Déjà les Européens avaient été frileux de réorienter tous les fonds de solidarité régionale vers les nouveaux entrants ; aujourd'hui, ils sont réticents à aider certains pays qui avaient bien appliqués leurs "recettes de croissance" et qui - par là - se retrouvent dans une situation très délicate comme la Lettonie ou la Hongrie. 

Envers ses exclus, l'Europe manque de moyens : son budget ridicule ne lui permet aucune politique sociale. On peut considérer que l'action sociale doit être réservée à l'échelon national ou régional. Néanmoins, cette répartition laisse à penser que l'Europe n'est jamais du côté des exclus. Or, l'Europe pourrait endosser certaines missions de la lutte contre l'exclusion, et pas seulement par une action réglementaire. Bronislaw Geremek l'avait d'ailleurs souligné avec vigueur en 2007 : 

"L'Europe est sociale. Le trait particulier de l'intégration européenne est qu'elle est fondée sur le principe de concurrence d'une part et de la solidarité et de la justice sociale de l'autre. Sans déclarer la disparition des inégalités sociales, elle cherche à les gérer de façon juste en assurant l'égalité des chances. [...] Le progrès de l'union politique et de la gouvernance communautaire permettra d'avancer sur cette voie et, en particulier, d'harmoniser le minimum social à l'échelle européenne" (Visions d'Europe, p.23).

Pour que l'Europe puisse regagner de la crédibilité, il faut que - comme toute communauté politique - elle puisse marcher sur ses deux pieds, l'un économique et l'autre social. Une action décisive passe forcément par un engagement financier volontaire dans le prochain budget européen qui sera bientôt négocié. Espérons que la voix de Geremek, l'auteur de "La potence ou la pitié. L'Europe et la pauvreté du Moyen-Age à nos jours" trouvera des Européens engagés pour reprendre le flambeau.

Ce mois-ci dans notre dossier :

Pour aller plus loin :

  • GEREMEK, B. & PICHT, R., Visions d'Europe, Odile Jacob, 2007

Illustration : Flick'r, Exclusion , par Iceman75

Ajouter un commentaire

HTML filtré

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.