Neum entre histoire et modernité

Par Emilie Proust | 11 mai 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Neum entre histoire et modernité”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 11 mai 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/194, consulté le 18 décembre 2018

neumSi chaque Etat du monde se devait de posséder un territoire dont tous les espaces seraient articleréunis dans un seul et même cadre frontalier, cela se saurait. Le continent européen nous offre ainsi un éventail de fantaisies géographiques : Etats dans l’Etat comme le Vatican, enclaves séparées comme Kaliningrad, morceaux d’Europe sur d’autres continents comme la France d’outre-mer.

Moins connue est la ville de Neum, en Bosnie-Herzégovine. Cette petite cité, située sur la côte Adriatique, représente la seule voie d’accès de la Bosnie-Herzégovine à la mer, et a la particularité de scinder la Dalmatie (croate) en deux entités territorialement séparées.

Le vestige de la frontière de l’Europe

A regarder simplement cette curiosité locale, on pourrait se figurer qu’elle est le résultat des tractations bosno-croates au moment de la dissolution yougoslave, qu’elle ne constitue qu’un artificiel accès à la mer octroyé à Sarajevo.

Cependant, c’est une histoire bien plus ancienne qui a donné naissance à cette ville maritime un peu particulière.

Au IXe siècle, la zone de l’actuelle Neum, alors appelée territoire de Hum – Humska zemlja – est le lieu de la « Croatie rouge », une des trois tribus qui s’uniront ensuite pour former le premier royaume croate médiéval. A la chute de celui-ci, le royaume hungaro-croate et l’Empire byzantin se disputent la région, qui passe sous le contrôle du royaume bosniaque avant d’être absorbée par l’Empire ottoman.

Neum se trouve donc au XIVe siècle à la frontière qui sépare le monde ottoman de la république de Dubrovnik (Raguse) avant d’être un temps absorbée par celle-ci. Neum devient alors une des voies empruntées par les commerçants ragusains. Les trois siècles suivants voient l’affrontement régulier des Ottomans et des Vénitiens. Les Ottomans, qui possèdent alors la région de l’Herzégovine, doivent la défendre, et les combats ont lieu dans la zone de la Neretva, la rivière qui arrose Mostar, et sur la mer Adriatique. Après une conquête vénitienne de la région située entre la Neretva et les bouches de Kotor, les Ottomans cèdent Neum à Venise en 1701. Dès lors, la ville devient un espace tampon entre les deux belligérants, une porte ouverte et fermée à maintes reprises.

L’épisode napoléonien en Dalmatie ressuscite la vocation de Neum à être une ville de transit. Quand bien même elle fait partie de l’empire ottoman, Napoléon n’hésite pas à construire une route qui traverse la zone, malgré la frontière.

Par la suite, Neum reste toujours rattachée à l’entité bosniaque, sous les diverses formes qu’elle prend après le congrès de Berlin de 1878.

Neum aujourd’hui : les deux facettes d’une identité assumée

Lorsque la guerre de dissolution de la Yougoslavie éclate, Neum est en première ligne en tant que ville maritime et de transit. L’Histoire semble se répéter indéfiniment, seuls les protagonistes et leurs armes évoluent. L’armée yougoslave entreprend en 1991 de faire le blocus des villes côtières dalmates et bombarde les cités portuaires : Dubrovnik, Split, Pula, etc.

Neum n’est pas épargnée, bien qu’appartenant à la république yougoslave fédérée de Bosnie-Herzégovine, alors encore membre de la Yougoslavie, jusqu'en 1992. Mais le problème va au-delà des délimitations géographiques : Neum est en effet peuplée de Croates à plus de 80%, et elle représente un nœud de trafic routier et maritime. De ce fait, elle subit d’importantes destructions, avec notamment une perte considérable en matière de patrimoine culturel datant de la Préhistoire et de l’Antiquité.

Par chance, une partie de cet héritage subsiste aujourd’hui, ce qui est la fierté d’une ville réellement creusée dans l’Histoire. Les vestiges médiévaux et ceux des débuts de l’ère chrétienne constituent un patrimoine architectural impressionnant dès que l’on regarde dans l’arrière-pays.

Ceci contraste avec ce qu’est Neum depuis la côte, à savoir un des centres touristiques de l’Adriatique. Etant le seul point d’accès de la Bosnie-Herzégovine à la mer, elle est devenue l’eldorado des hôtels de luxe et des propriétés des Bosniaques fortunés, mais également des spéculateurs immobiliers étrangers, donnant lieu à un amoncellement de bâtisses de haut en bas de la montagne sur laquelle est construite la ville.

Au-delà de ceci, la ville demeure une curiosité politique. Si son histoire justifie aisément cette spécificité, il n’allait pas de soi que le fonctionnement politique suivant la guerre de 1991-1995 devait tolérer ceci. Cependant, on peut se réjouir de ce que la position particulière de Neum ne pose pas de problème entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie.

De fait, pour tout trajet routier entre Split et Dubrovnik, il faut franchir la frontière bosniaque. La cité se développe donc autour d’une entente entre les deux Etats qui permet aux citoyens européens de transiter avec une simple carte d’identité. Mais Neum ne veut pas se contenter d’être une voie de passage, et elle met en place d’importants efforts pour faire valoir sa spécificité culturelle, même si les abords surpeuplés du littoral peuvent le laisser entendre autrement.

picto_1jpeg Sur Internet
picto_1jpeg Ville de Neum
picto_1jpeg Wikipédia

 

 

 

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