Mourir pour l'Europe ? Le point aveugle du débat sur l'Europe de la défense

Par Philippe Perchoc | 18 octobre 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Mourir pour l'Europe ? Le point aveugle du débat sur l'Europe de la défense”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 18 octobre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1271, consulté le 26 septembre 2017

Raymond Aron disait que sur la scène internationale, les Etats sont représentés par deux personnages : le diplomate et le soldat. Au moment, où l’Union européenne tente de se doter de diplomates par le Service Européen d’Action extérieure, le moment est venu de se poser la question de l’existence du soldat.

Dans la typologie de Raymond Aron, le diplomate négocie au nom de la collectivité et cette négociation a la particularité entre toutes de se dérouler à l’ombre des armes. En effet, le soldat – qui tue au nom de la même collectivité – détient le moyen de continuer la politique sous d’autres formes pour paraphraser Clausewitz. Mais la guerre n’est qu’un moment de la politique et le diplomate reprend toujours sa place, même après des cataclysmes aussi traumatisants que la Seconde Guerre mondiale. Tout cela suppose donc de se poser deux questions. La première est relative à l’identité du soldat européen. La seconde à l’identité de la collectivité qu’il défend.

Quel soldat européen ?

La réponse à la première question est assez simple : il n’y a pas de soldat européen. Tout comme il n’y a pas de soldat de l’OTAN par exemple. Il n’y a que des soldats nationaux déployés selon des modalités nationales – avec ou sans contrôle des parlements nationaux – en coopération avec d’autres nations européennes. Ces modalités de déploiement ne sont pas nouvelles : dans tous les conflits anciens, des soldats de différentes origines se sont battus sous leur drapeaux réunis au sein de coalitions plus larges. Les troupes européennes n’agissent en tant que telles que sous un mandat de l’ONU et avec le consentement national, le plus souvent dans des missions de maintien de la paix comme en ex-Yougoslavie ou en Côte d’Ivoire. Pour cette raison, l’opération libyenne n’a pas été « européenne » à proprement parler : elle n’a pas été menée dans les cadres prévus par les traités européens. La seule nouveauté réside dans la coopération très étroite des troupes européennes à travers des mécanismes de consultation et de planification, mais aussi dans leur volonté d’avancer dans l’interopérabilité de leurs matériels militaires. Certes, le soldat européen porte un petit drapeau européen sur l’épaule au dessous de son drapeau national, mais beaucoup de symboles sont encore absents. Il n’y a pas de tombe du soldat inconnu européen, les soldats tombés dans le cadre d’opérations européennes ne sont pas honorés par les institutions européennes. Et surtout, le soldat européen n’obéit pas à une autorité européenne. Seuls les États membres gardent le pouvoir d’envoyer des soldats européens tuer et être tués.

Mourir pour quelle idée ?

Et c’est par ce biais que l’on voit toute l’ambiguïté et le lien entre l’identité du soldat et celle de la collectivité. La collectivité européenne est en cours de constitution, mais elle n’a pas encore de réalité assez ancrée pour justifier que l’on meurt pour elle. D’une part, il n’y a pas encore de diplomate européen qui puisse faire tandem avec les forces militaires. Aucune autorité supranationale européenne n’a le pouvoir d’engager les troupes européennes. L’UE n’offre qu’un cadre à la volonté partagée. D’autre part, le sentiment d’appartenance à la civilisation européenne n’est pas assez fort pour faire admettre à la collectivité de sacrifier les « siens ».

L’argument inverse est aussi valable : si l’Union européenne se trouvait un ennemi héréditaire et créait un service militaire, alors peut-être que le combat militaire serait le lieu de l’émergence d’une collectivité européenne comme elle a été un ciment puissant des identités française et allemande au tournant du XXe siècle. Mais l’Union européenne hésite entre sa vocation de civilisation particulière et sa vocation universelle. À ceux qui disent que la Turquie représente une force profonde d’altérité à l’Europe, beaucoup répliquent que l’Europe se justifie justement par une volonté de surmonter cette altérité. Par ailleurs, ces sentiments se forgent au cours des siècles quand l’UE n’a qu’un demi-siècle d’existence et qu’aucun grand récit fondateur et justificateur ne vient irriguer la conscience de chaque Européen.

Si personne ne meurt aujourd’hui pour l’Europe, cela peut donc être vécu comme une réussite de l’Europe, qui peut-être vue comme un projet essentiellement pacifiste. Mais cela ne veut pas dire que ce ne sera jamais le cas. En effet, les mécanismes de coopération entre les États-majors et la proximité des soldats européens en opérations peuvent laisser penser que le phénomène de « curialisation des guerriers » que Norbert Elias avait identifié en étudiant le château de Versailles, c’est-à-dire leur socialisation, est possiblement en cours au niveau européen. Seulement, le recul nécessaire à cette étude, tout comme l’absence d’ennemi commun permettant de révéler la profondeur de cette socialisation, ne permettent pas de trancher aujourd’hui cette question qui continue d’agiter le débat européen. En tous état de cause, l’Europe n’a aujourd’hui pas de soldat, mais le fait de savoir si elle devrait en avoir relève du choix de s’affirmer comme une civilisation singulière ou comme la promotrice de la civilisation universelle.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • ARON, R., Paix et guerre entre les nations, Paris: Calmann-Lévy, 2004
  • ARON, R., Penser la guerre, Clausewitz, Vol. 1&2, Paris: Gallimard, 2009.
  • ELIAS, N., La Société de cour, Traduit par P. KAMNITZER et J. ETORE. Champs. Essais. Paris: Flammarion, 2008.

Illustration : Army, The U.S. Ranger Rendezvous, août 4, 2009.

 

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