Moscou - Minsk - Bruxelles: vers une nouvelle guerre du gaz à l'Est de l'UE?

Par admin | 26 décembre 2006

Pour citer cet article : admin, “Moscou - Minsk - Bruxelles: vers une nouvelle guerre du gaz à l'Est de l'UE?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 26 décembre 2006, http://www.nouvelle-europe.eu/node/79, consulté le 14 novembre 2018
gazoducUne année qui commence mal: 1er janvier 2007, 10h du matin (heure de Moscou), Gazprom va couper le gaz à la Biélorussie faute d'un accord avec le régime de Loukashenko sur une augmentation des prix. 
 
L'occasion pour nous de revenir sur les relations énergétiques entre Moscou et ses voisins. 

La Russie, un partenaire fiable?

 

C'est la question que se posait il y a quelques mois la très sérieuse Agence Suédoise pour la Recherche sur les questions de Défense. 

 

Elle soulignait que la Russie est aujourd'hui un partenaire fiable dans la mesure où les acheteurs voient dans la grande majorité des cas leur gaz arriver à bon port. Par ailleurs, les pays de l'Union européenne ont très peu de chance de voir leurs approvisionnements coupés. En effet, la Russie aurait du mal à trouver des partenaires commerciaux aussi fiables que les Européens pour ses ressources pétrolières et gazières. Elle a aussi besoin des investissements européens pour développer ses capacités de production. 

 

Il n'en est de pas de même pour les pays de l'ex-URSS. On se souvient que l'année dernière un bras de fer sur les prix avait opposé la Russie et l'Ukraine. Pourtant, si l'on se replace dans le long terme, il faut constater que l'usage de "l'arme énergétique" par Moscou envers son étranger proche a été deux fois plus fréquent sous la présidence d'Eltsine et sous la première présidence de Poutine que dans la période plus récente.

 

La question énergétique a été "sécurisée" par le Kremlin: elle en a fait une question de sécurité nationale. Les autorités russes pensent donc que cet enjeux peut mobiliser des "moyens exceptionnels" pour raison d'Etat: nationalisation des principales compagnies, planification, politisation ... C'est ainsi que les principaux leviers de commande sont tombés entre les mains de proches du président Poutine. Toujours selon les Suédois, une "économie politiquement correcte" s'est mise en place: le Kremlin a de moins en moins besoin d'intervenir en interne tant les milieux sont interconnectés et tant les décideurs économiques ont intériorisé les priorités du régime. Ainsi, une affaire comme celle de Ioukos est aujourd'hui moins probable: par sa politique de "verticalisation du pouvoir" et sa rhétorique de "dictature de la loi", Poutine a mis les oligarques au pas. 

 

Il semble donc que Moscou soit un partenaire fiable pour l'UE quoiqu'à des degrés différents selon les membres. 

 

L'utilisation de l'arme énergétique

 

L'arme énergétique a été utilisée pour remplir plusieurs types d'objectifs:

- peser sur des négociations en cours: Moscou a mené ces dernières années, une politique d'alignement de ses prix sur ceux du marché. Pour ses partenaires de l'ex-URSS qui avaient l'habitude de ne pas payer cher leur gaz, la facture est salée. Les compagnies russes mènent donc une politique d'achat des moyens de distribution: ils maitrisent ainsi les tuyaux qui amènent leur gaz en Europe de l'Ouest. Pour mener à bien les négociations de rachat, la menace d'une suspension des livraisons est une méthode usuelle.

- appuyer une position politique: on l'a vu avec le cas de la Géorgie et de l'Ukraine.

La nouvelle affaire biélorusse

 

Depuis des mois, Gazprom négocie avec la Biélorussie l'augmentation de ses tarifs. La Biélorussie n'y est pas du tout prête: elle prétend que l'Union d'Etat crée avec la Russie depuis le milieu des années 90 devrait permettre des livraisons de gaz au même prix que les régions russes limitrophes. Moscou ne l'entend pas ainsi et négocie le rachat de Beltransgaz (la compagnie nationale de distribution) en échange d'un prix du gaz plus favorable à Minsk.

Moscou propose un prix de 100 dollars le m3 alors que Minsk dit ne vouloir accepter en aucun cas un prix supérieur à 75 dollars.

 

C'est pour cela que Gazprom menace de couper le gaz au pays au premier janvier 2007. Selon Kommersant, Kaliningrad, la Lituanie et la Pologne auraient commencé à faire des réserves permettant de palier au manque. L'Allemagne et la Lettonie auraient d'importantes capacités de stockage, mais celles-ci ne dépasseraient pas 12 ou 13 jours selon Minsk. Par ailleurs, les pipelines ukrainiens ne permettent pas d'augmenter considérablement de débit et de contourner la Biélorussie.

A ce jour, aucune donnée ne permet de voir comment va évoluer ce conflit. Il est pourtant clair que la Russie poursuit une politique énergétique qui s'inscrit dans le cadre de l'économie de marché, mais uniquement lorsque l'agenda politique du régime est en phase avec celle-ci.

Une nécessaire politique européenne de l'énergie

La mise en place d'une politique énergétique commune est devenue le vrai serpent de mer des négociations européennes de ces dernières années. Certains Etats, comme l'Allemagne, n'y sont pas réellement favorables comme le souligne Dieter Helm. 

 

Certaines économies européennes - on pense à l'Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie mais aussi l'Allemagne - sont très dépendantes du gaz. Or, la Russie est un producteur incontournable: exportateur majeur, elle contrôle aussi une bonne part de la distribution du gaz provenant d'Asie Centrale.

Etant devenue une véritable "Etat du carbonne", selon Helm, la Russie mène une double stratégie vis-à-vis de l'Union européenne:

- favoriser la discorde entre les Etats et faire de l'Allemagne son principal allié à l'Ouest du continent. Cette politique se matérialise dans le refus de signer la Charte européenne de l'énergie mais aussi par le "gazoduc baltique" reliant directement la Russie à l'Allemagne. 

Il permet d'assurer l'approvisionnement allemand et ouest-européen tout en se gardant la possibilité de "couper le gaz" à l'Est sans pénaliser ses meilleurs clients. Il récompense aussi le partenaire allemand à travers les revenus du transit.

- obliger au passage du gaz de la Caspienne par la Russie pour devenir un transporteur vraiment incontournable. 

Avec la présidence allemande, Berlin devra faire face à plusieurs défis: arriver à un nouvel "Accord de Partenariat et de Coopération" avec Moscou, créer une politique européenne énergétique et faire avancer la "Charte européenne de l'énergie".
 

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Pour aller plus loin:

picto_1jpeg Dieter Helm, Russia , Germany and European energy policy 
picto_1jpeg Kommersant , Every Pipe Has Two Ends
picto_1jpeg

Robert R Larsson, Russia's Energy Policy : Security Dimension and Russia's Reliability as an Energy Supplier, FOI, Stockholm

 

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