Migrations et sécurité en Méditerranée : un point de vue italien

Par Tanguy Séné | 2 novembre 2015

Pour citer cet article : Tanguy Séné, “Migrations et sécurité en Méditerranée : un point de vue italien”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 novembre 2015, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1934, consulté le 23 avril 2017

La crise des migrations des derniers mois a une géographie particulière: elle se concentre en Méditerranée. Entre janvier et juin 2015 seulement,  137 000 migrants ont débarqué dans les Etats membres du Sud (Espagne, Grèce, Italie et Malte) – une hausse de 83% par rapport au premier semestre 2014. Le nombre de morts au cours de ces périlleux voyages a triplé. Le 13 octobre 2015, Angelino Alfano, Ministre de l’intérieur italien depuis 2013, exposait à la London School of Economics la stratégie italienne : sauvetage des migrants (mais rapatriement des migrants ‘économiques’), partage des réfugiés entre Etats membres, répression des trafiquants d’êtres humains et lutte contre le terrorisme.

Pour le ministre italien, le débat sur la crise des migrations aujourd’hui est à lier avec celle du terrorisme. Selon lui, nous avons été habitués à penser que la guerre conventionnelle était la seule forme de guerre – ce qui s’est avéré une illusion. Depuis le 11 novembre 2011, des groupes terroristes ont tenté à plusieurs reprises de saper l’autorité des gouvernements ; le Moyen-Orient a sombré dans une explosion de violence. Les Irakiens et Syriens massacrés par l’Etat Islamique (EI), les Nigériens prisonniers de Boko Haram, les Chrétiens d’Orient déplacés par les persécutions au Moyen-Orient et en Afrique : ces violations des droits de l’Homme ont un impact sur notre sécurité. Nous avons vu des atrocités terroristes se dérouler sur des lieux familiers (un musée à Bruxelles, une gare de Madrid, le métro londonien, une salle de rédaction à Paris). « Aujourd’hui, être Charlie requiert le courage de défendre nos valeurs, fut-ce au prix de notre vie ».

Selon Angelino Alfano, la réponse ne peut pas être d’ériger des murs, mais de penser des manières sophistiquées de défendre les valeurs européennes. Pour lui, dans cette guerre ou « Dieu est pris en otage par des fanatiques », il faut rétablir l’attractivité et le devoir de la liberté.

Aucun Etat membre ne peut se considérer un simple spectateur des tragédies qui se nouent en Méditerranée. Cette crise des réfugiés, pour Angelino Alfano, représente un échec cuisant de l’Europe. Il aura fallu une série d’évènements terribles (des naufrages meurtriers, la découverte de 71 Syriens morts dans un camion en Autriche, la photographie d’un enfant noyé rejeté sur une plage turque) pour que beaucoup d'Etats européens réalisent les problèmes auxquels l’Italie est confrontée. Selon lui, beaucoup de mots de solidarité ont été échangés, mais la plupart du temps l’Italie a continué d'être laissée à elle-même pour gérer les vagues de migrants.

L’écueil principal de la gestion de la vague migratoire – près de 500 000 personnes depuis le début de l’année, dont la plupart sont des demandeurs d’asile -, serait l’ « obsoléte » règlement Dublin. Ce règlement européen, qui vise à éviter les demandes d’asile dans plusieurs Etats membres à la fois, établit le principe que le premier Etat membre dans lequel un migrant entre dans l’espace européen est celui ou doit s’effectuer la demande d’asile (ainsi, un demandeur d’asile arrive d’abord en Grèce mais s'il vit actuellement en Autriche il doit revenir en Grèce pour que sa demande d’asile soit traitée). Le Ministre de l’intérieur italien pose donc la question (de manière offensive): est-il raisonnable qu’une poignée d’Etats méditerranéens, dont l’Italie, soit en charge de l’essentiel de la gestion des demandeurs d’asile ?

Un pas important a cependant été franchi : fin septembre 2015, le vote d’un plan de relocation de 120 000 refugies à travers le territoire de l’UE par les Ministres de l’intérieur européens (la République Tchèque, la Slovaquie et la Roumanie ayant voté contre – une minorité insuffisante pour contrer la décision). Pour Angelino Alfano, cela signifie, pour la première fois, l’affirmation d’une cohérence entre relocation et « points chauds » (hot spots) des flux migratoires : certains Etats membres sont plus exposés que d’autres, le fardeau doit être partagé. "Cela montre aussi au monde comment nos valeurs européennes peuvent structurer une action commune".

Mais le Ministre italien exprime aussi la nécessité de traiter différemment les migrants illégaux et les demandeurs d’asile – les premiers doivent être renvoyés chez eux. La coopération des Etats de départ de ces migrants illégaux est essentielle mais difficile à obtenir (un manque de volonté politique, une procédure souvent complexe). Alfano fait le pari que l’UE comme acteur global peut y arriver : plus d’aide au développement contre plus de contrôle de l’émigration par les pays de départ. Le sommet UE-Afrique des 11 et 12 novembre prochains devrait présenter une opportunité décisive en ce sens. Citant le philosophe et politique conservateur Edmund Burke (1729–1797): « Votre représentant vous doit, non seulement sa profession, mais également son jugement; et il vous trahit au lieu de vous servir s’il le sacrifie à votre opinion ».

Cela ne signifie cependant pas que la politique de l’immigration devrait devenir inhumaine. Angelino Alfano se réfère à l’opération Mare Nostrum conduite par la marine italienne en octobre 2013 à la suite du drame de Lampedusa, dont l’objectif a été de secourir les immigrés clandestins en mer (l’opération a depuis été remplacée, en 2014, par l’opération Triton coordonnée par l’agence européenne Frontex). Le ministre insiste : « A ceux qui affirment que sauver des vies humaines est un facteur d’attraction [des migrations], je réponds que c’est un devoir de base que de ne pas laisser des gens se noyer ».

Cependant, accueillir des milliers de réfugiés est un défi social et politique. Le ministre est « conscient » que plus le nombre de réfugiés en Europe augmente, plus fort est l’appel des partis populistes. Cela signifie pour le Ministre que si l’Europe n’est pas capable de renvoyer un large nombre de migrants illégaux, les citoyens européens ne pourront plus comprendre la différence de statut entre ceux qui fuit une guerre et ceux qui veulent simplement trouver un travail. Ce qui nous exposerait aux années noires du passé européen, quand le racisme et le nationalisme prévalaient.

Cet article est basé sur l'évènement "Migration and security challenges in the Mediterranean: every country for itself or a European response?" organise par la London School of Economics (LSE) le 13 octobre 2015.

Source photo: EPP Summit; Meise, Dec. 2013, par European People's Party, sur Wikimedia Commons 

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