Michel Rocard "Le projet d'Europe politique est mort" !

Par L'équipe | 28 janvier 2007

Pour citer cet article : L'équipe, “Michel Rocard "Le projet d'Europe politique est mort" !”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 28 janvier 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/102, consulté le 15 décembre 2018

rocard-1Organisée du 10 au 12 janvier à Paris, la conférence internationale Think and Act, première d’un cycle de rendez-vous thématiques dans cinq grandes villes européennes financé à titre principal par le 6° PCRD, a permis de confronter les points de vue de chercheurs et d’acteurs politiques sur le thème : « Démocratie, gouvernance européenne et sciences sociales ».

Amené à se prononcer le dernier jour en qualité de membre du Parlement européen sur la problématique « Bridging the Gap between European Elites and Citizens », Michel Rocard a apporté une contribution en rupture avec l’optimisme général qui s’était dégagé des précédentes réflexions et propositions relatives à l’avenir incertain de l’Union européenne depuis le refus de ratification du traité constitutionnel par deux Etats fondateurs.

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« Le projet d’Europe politique est mort! (…) il est nécessaire de rompre avec le fantasme des Etats-Unis d’Europe. »

C’est en ces termes explicites, et particulièrement durs pour un public essentiellement composé de chercheurs réfléchissant aux moyens d’améliorer la gouvernance européenne pour renforcer l’intégration, que M. Rocard a débuté son discours. Cette brusque entrée en matière n’a pas manqué de provoquer à la fin de son intervention quelques réactions hostiles comme celle d’une chercheuse polonaise qui, sous-entendant que l’état incertain actuel de l’Union européenne était en grande partie le fruit du « non » français au traité constitutionnel, s’est vu répondre (en anglais !) qu’elle n’état pas exempte de tout reproche compte tenu de la position pour le moins euro-sceptique des dirigeants polonais récemment élus.

Pour autant, après avoir dressé ce froid constat, M. Rocard s’est employé tout au long de son intervention pragmatique à mettre en valeur les atouts du projet européen dans un monde globalisé. Ainsi, en bon économiste, il s’est efforcé de présenter quels seraient selon lui les « facteurs d’espoir », au regard d’un contexte économique qui a beaucoup changé depuis les prémisses du projet européen, afin que l’Union redevienne « un support pour le capitalisme régulé ». Réflexions qui ne peuvent se faire sans en premier lieu un « diagnostic du fonctionnement de l’Union européenne et de ses résultats ».

Reprenant la problématique du « fossé » entre les citoyens et les élites européens, M. Rocard a commencé par mettre en exergue plusieurs phénomènes qui, de son point de vue, démontrent un manque d’intérêt certain de la part de la population à l’égard de l’Union européenne : une augmentation de l’abstention révélant une « apathie électorale » ; le rejet du traité constitutionnel ; la diminution du soutien à l’Union européenne même parmi les plus « européistes » (exemple de la Suède) ou encore un militantisme pro-européen faible.

Première raison invoquée : l’inadéquation des compétences de l’Union avec les intérêts de la plupart des citoyens qui, de manière générale, ont déjà tendance à faire de moins en moins confiance aux institutions politiques pour répondre à leurs demandes. Un sentiment  renforcé, selon M. Rocard, par un secret des délibérations du Conseil des ministres « contraire à la tradition démocratique de transparence des travaux du législateur », la lenteur des procédures mais également par le nombre très insuffisant de gouvernants prêts à prendre des risques pour approfondir l’intégration européenne.

D’où l’idée de « sabotage » qui transparaît notamment dans la décision relative aux perspectives financières pour la période 2007-2013 de consacrer seulement 1,049% du PIB européen pour l’Union européenne (alors que la Commission européenne avait demandé 1,28% et le Parlement européen s’était mis d’accord sur 1,18%).

quoteLe  secret des délibération du Conseil des ministres est « contraire à la tradition démocratique de transparence des travaux du législateur »unquote2

 

Il en résulte « un gros problème pour relancer l’Union européenne » à un moment où cette dernière nécessite au contraire des besoins de financement accrus notamment pour « faire face à l’élargissement ». Dès lors, le projet européen apparaît particulièrement difficile à présenter pour permettre une « réconciliation avec les citoyens ».Néanmoins, conscient que « les projets d’unification du marché financier et de l’harmonisation fiscale (souvent évoqués par les gouvernants) sont peu mobilisateurs », l’ancien Premier ministre français a relevé des « facteurs d’espoir »  en matière économique pour relancer l’Union.

En effet, alors que la naissance du projet européen s’est inscrite dans une période faste, M. Rocard a pu constater qu’à l’inverse on assiste aujourd’hui à « une augmentation du chômage, des pauvres, du travail précaire… (représentant 20 à 25% de la population active européenne)… une peur croissante de la précarisation ». Une situation qui selon lui constituerait « la cause majeure de la colère au référendum » et serait le résultat  d’une Union européenne devenue essentiellement économique depuis l’entrée du Royaume-Uni en 1972. Dès lors, la priorité aurait été accordée à une « théorisation caractérisée par une vision monétariste » remettant en cause la pertinence de l’action publique autorisée par « les institutions keynésiennes définies dans le traité de Rome ». En effet, face à « un système capitaliste féroce, efficace et instable », ces dernières auraient contribué à « avaler la férocité pour permettre l’efficacité » grâce notamment à un système de redistribution sociale permettant au système capitaliste ainsi régulé d’engendrer une augmentation générale du niveau de vie.

Or, du point de vue de M. Rocard, dans le contexte économique et social actuel caractérisé par « un monétarisme moins populaire », l’enjeu est précisément de « savoir si l’Union européenne peut redevenir un support pour le capitalisme régulé ». D’où une interrogation indispensable quant au rôle de l’Europe dans un monde globalisé, sachant qu’elle a pu apparaître comme « un alibi de l’aggravation de la situation » : « en cas de tempête économique et financière, notamment à cause du dollar (les Etats-Unis vivent à crédit pour un montant de 2 milliards de dollars par jour), l’Union européenne serait-elle alors un facteur de stabilité? ».

Selon M. Rocard, celle-ci donne déjà « une bonne image de générosité » en étant notamment le premier fournisseur d’aides en matière de développement et en ayant mis en place une défense européenne en vue d’actions essentiellement préventives et stabilisatrices. Dès lors, l’Union européenne, « meilleur expert en matière de pouvoir du droit, d’influence, de consensus », ne devrait pas être considérée en tant que puissance concurrente des Etats-Unis : il apparaît nécessaire selon lui de revenir à une idée de « mission civilisatrice » qui a notamment permis ou incité des réconciliations entre ennemis d’hier (France/Allemagne ; Allemagne/Pologne ; Hongrie/Roumanie…). Cela suppose « un concept non territorialisé » d’une Europe pouvant dès lors inclure la Turquie qui constitue à ses yeux « un avantage stratégique ».
Ainsi, revenant à l’idée introductrice du discours, M. Rocard a conclut en recommandant de manière pragmatique de « ne pas s’encombrer avec l’hypothèse d’une relance politique pour faire quelque chose du modèle d’économie intégrée du modèle européen par rapport à la sphère macro-économique mondiale ».

Enfin, pour revenir au cadre de son intervention, le « fossé » entre les élites et la populations européennes, il n’a pas omis de rappeler le besoin de « reconversion mentale » des citoyens européens, la communication apparaissant à cet égard comme essentielle pour « expliquer les avantages de l’Union européenne ».

 

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