Même exécutés, les poètes ne meurent pas

Par Antoine Lanthony | 10 novembre 2010

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Même exécutés, les poètes ne meurent pas”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 10 novembre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/920, consulté le 22 octobre 2019

1880 pour Alexandre Blok et Andreï Biély, 1884 pour Nikolaï Kliouïev, 1886 pour Nikolaï Goumilev, 1889 pour Anna Akhmatova, 1891 pour Ossip Mandelstam, 1892 pour Marina Tsvetaïeva, 1893 pour Vladimir Maïakovski, 1895 pour Sergueï Essenine, d'autres encore, jamais sans doute autant de poètes de talent ne naquirent en si peu de temps en un même pays.

Nés sous le tsar

Cette coïncidence devant sans doute peu au hasard et beaucoup aux circonstances à venir débuta sous un régime tsariste en fin de vie. Tous moururent sous un régime soviétique qui les priva d'air, interdisant les parutions, déformant les biographies et déportant, fusillant, laissant mourir de faim ou condamnant au suicide les récalcitrants. Gros plan sur Mandelstam le mort de faim et Essenine, officiellement suicidé.

Souffrance mais surtout liberté

Les poètes russes ayant écrit leur œuvre au début du XXe siècle sont immanquablement associés à la souffrance et à la tristesse de leurs destins, ceux de Tsvetaïeva et Akhmatova dépassant sans doute tous les autres en cruauté. Elles eurent en effet la malchance de traverser la guerre, géographiquement d'Ouest en Est jusqu'à la pendaison en 1941 pour Tsvetaïeva, privée de la moitié de sa famille ; chronologiquement et activement au pays vainqueur pour Akhmatova, mise au ban par le stalinisme triomphant après avoir vu la plupart de ses proches mourir.

Si ces destins ont bien sur été terribles, il ne faut pas oublier qu'ils furent assez proches de la norme de l'époque et replacer au premier plan la raison pour laquelle l'Histoire se souvient d'eux : leur talent et leur audace.

Mandelstam, cet amoureux de la Russie et de l'Arménie (après son voyage de 1933, dont il tira Le voyage en Arménie, récit merveilleux d'un homme émerveillé) mérite sans doute l'hommage de tous les hommes libres pour n'avoir été « le contemporain de personne » (Jean-Marie Barnaud) et donc avoir placé la liberté intérieure et la poésie au-dessus de tout, y compris bien sûr de la vie. Il sacrifia la sienne avec quelques lignes consacrées à Staline, l'épigramme de 1933 :

« Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays, / Et l'on ne parle plus que dans un chuchotis, / Si jamais l'on rencontre l'ombre d'un bavard / On parle du Kremlin et du fier montagnard. / Il a les doigts épais et gras comme des vers, / Et des mots d'un quintal précis comme des fers. / Quand sa moustache rit, on dirait des cafards, / Ses grosses bottes sont pareilles à des phares. / Les chefs grouillent autour de lui - la nuque frêle. / Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle. / L'un siffle, un autre miaule, un autre encore geint - / Lui seul pointe l'index, lui seul tape du poing. / Il forge des chaînes, décret après décret... / Dans les yeux, dans le front, le ventre et le portrait. / De tout supplice sa lippe se régale. / Le Géorgien a le torse martial. » (traduction de François Kérel, L'horizon est en feu, cinq poètes russes du XXème siècle, Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaïeva, Brodsky, Gallimard/Poésie, 2007)

Une liberté sans restriction

En 1933, en URSS, pour écrire ces lignes, il fallait faire preuve d'un courage évidemment très supérieur à la moyenne, difficile sinon impossible à trouver en Occident, comme le remarquèrent Soljenitsyne et Zinoviev quelques décennies plus tard, consternés qu'ils furent dans un premier temps par les pacifistes et les soviétologues, dans un second temps par tous ceux refusant une critique des sociétés occidentales. Programmée dès ce poème, la mort mit tout de même cinq ans à frapper Mandelstam, grand privilégié puisqu'il n'atteignit pas la Kolyma et mourut dans un camp de transit à Vladivostok en 1938, après avoir bénéficié de trois années d'exil (1935-1937) à Voronej, gracieusement offertes après sa tentative de suicide consécutive à son arrestation de 1934. Mort comme les chiens criant famine encore aujourd'hui abattus la nuit dans les villes d'ex-URSS, mais mort libre, sans avoir jamais cédé un pouce au montagnard de Gori.

Un autre n'a jamais cédé un pouce de liberté : Essenine, qui ne vécut que 30 années, les vécut pleinement. Le « voyou », le « hooligan » élevé à la dure entra en poésie avant de connaître ceux qui l'inspirèrent le plus, Biély, Kliouïev et Blok. Lui qui se consuma rapidement, et fut rarement à jeun, réussit à atteindre cette liberté intérieure dont témoignent les lignes consacrées à la nature (Le bouleau, 1913, et bien d'autres), à la Russie d'après la Révolution d'Octobre (À nouveau ils boivent, pleurent et se battent ici..., 1922) mais peut-être surtout les violents poèmes exaltant la nécessité de vivre l'instant présent et de « chérir les individus présents sur cette terre avec [lui] ce soir » (À présent, 1924). Ce culte de l'instant présent et cette violence font écho à la douleur des vers adressés en 1925 à la femme de sa vie, Isidora Duncan, quittée en cette même année, celle des dernières beuveries, toujours plus désespérées et annonçant la fin :

« [...] Tu me diras doucement : "Bonne nuit !" / Je répondrai : "Bonne nuit, miss". / [...] » (4 décembre 1925, 24 jours avant sa mort)

Sa vie se termina par ces mots le 28 décembre 1925 :

« [...] En cette vie mourir n'est pas nouveau, / Mais vivre, bien sur, n'y est plus nouveau. »

Pour mémoire : Alexandre Blok, mort en 1921 suite à sa désillusion quant à la révolution et à des lenteurs administratives l'empêchant de se faire soigner hors du pays ; Nikolaï Goumilev, mari d'Anna Akhmatova, exécuté par la Tchéka en 1921 pour un complot imaginaire monté par cette même Tchéka ; Sergueï Essenine, officiellement suicidé en 1925 (cette thèse a toujours été remise en question) dans un pays qui lui semblait manquer cruellement d'air, après avoir visité New-York ; Vladimir Maïakovski, suicidé en 1930, encensé puis sali de manière posthume au gré des humeurs du Kremlin ; Nikolaï Kliouïev, fusillé en 1937 à Tomsk par le NKVD alors que relégué, il était déjà lourdement handicapé et marchait plusieurs heures par jour, osant encore dépeindre sinon la paysannerie, du moins la vie des simples gens ; Ossip Mandelstam, mort d'épuisement dans un camp de transit à Vladivostok en 1938 ; Marina Tsvetaïeva, suicidée en 1941, alors que son mari venait d'être fusillé par le NKVD et que sa fille se trouvait en prison ; Anna Akhmatova, décédée suite à des problèmes cardiaques en 1966 après avoir enterré tous ceux qui avaient compté pour elle.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • Akhmatova, Anna, Requiem, poème sans héros et autres poèmes (traduit du russe par Jean-Louis Backès), Gallimard/Poésie, 2007
  • Bibliothèque des poètes, en russe
  • Poèmes d'Anna Akhmatova en russe
  • Biély, Andreï, Pétersbourg (traduit du russe par Jacques Catteau et Georges Nivat), L'Age d'Homme, 2010
  • Poèmes d'Andreï Biély en russe
  • Blok, Alexandre, Le monde terrible (traduit du russe par Pierre Léon), Gallimard/Poésie, 2003
  • Poèmes d'Alexandre Blok en russe
  • Essenine, Sergueï, La confession d'un voyou, l'homme noir et autres poèmes (traduit du russe par Henri Abril), Gallimard/Poésie, 2008
  • Poèmes de Sergueï Essenine en russe
  • Poèmes de Sergueï Essenine en russe et en français sur le site du romancier et traducteur Thierry Marignac
  • Article consacré au musée Essenine de Tachkent sur Regard sur l'Est
  • Poèmes de Nikolaï Goumilev en russe
  • Jurgenson, Luba, Création et tyrannie, Editions Sulliver, 2010
  • Poèmes de Nikolaï Kliouïev en russe
  • Maïakovski, Vladimir, A pleine voix (traduit du russe par Christian David), Gallimard/Poésie, 2005
  • Poèmes de Vladimir Maïakovski en russe
  • Mandelstam, Ossip, Cahiers de Voronej (traduit du russe par Henri Abril), Circé, 1998
  • Mandelstam, Ossip, Le voyage en Arménie (traduit du russe par André du Bouchet), Mercure de France, 2005
  • Mandelstam, Ossip, Le timbre égyptien (traduit du russe par Georges Limbour et D.S. Mirsky), Le bruit du temps, 2009
  • Mandelstam, Ossip, La quatrième prose (traduit du russe par André Markowicz), Christian Bourgeois, 2006
  • Mandelstam, Ossip, La quatrième prose, chapitre 13 (traduit du russe par André Markowicz)
  • Mandelstam, Ossip, Epigramme à Staline en russe et en anglais
  • Article consacré à la parole d'Ossip Mandelstam
  • Poèmes d'Ossip Mandelstam en russe
  • Tsvetaïeva, Marina, Le ciel brûle (traduit du russe par Pierre Léon et Eve Malleret), Gallimard/Poésie, 1999
  • Poèmes de Marina Tsvetaïeva en russe
  • Site consacré à Marina Tsvetaïeva, en allemand, anglais et russe
  • L'horizon est en feu, cinq poètes russes du XXème siècle, Blok, Akhmatova, Mandelstam, Tsvetaïeva, Brodsky, Gallimard/Poésie, 2007

    Photo : tombeau de Sergueï Essenine, source : Wikipedia Commons

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