Mariusz Wilk, les loups, les Solovki

Par Philippe Perchoc | 26 janvier 2014

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Mariusz Wilk, les loups, les Solovki”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 26 janvier 2014, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1783, consulté le 19 novembre 2017

Mariusz Wilk est un Polonais bien spécial. Prisonnier politique pendant l'état de guerre en Pologne en raison de son engagement auprès de Solidarité, il choisit de partir vivre en Russie après 1989. Il y est, tour à tour, correspondant pour différents journaux polonais, puis finalement pour Kultura, le journal mythique des Polonais en exil, situé à Maison-Laffite en France. D'un séjour de plusieurs années sur les îles Solovki, en Mer Blanche, il rapporte une série de chroniques publiées dans le "journal d'un loup". 

La Russie délaissée, la Russie miniature

Après avoir été correspondant à Moscou et à Saint-Pétersbourg pendant quelques années, Wilk part d'un constat. Cette Russie, celle que connaissent les étrangers, les voyageurs, n'a pas grand chose à voir avec la Russie profonde, celle pour qui les révolutions de 1917 ou de 1991 sont difficilement perceptibles; celle qui change chaque siècle quand la Russie des capitales change chaque décennie. Grand voyageur lui-même, il a parcourru des dizaines de régions russes, il reconnait qu'il est impossible de réunir le pays continent dans un seul geste. Aucun promontoir n'est assez haut pour voir la Russie et en dire quelque chose de vrai. 

Il choisit alors d'aller vivre dans les îles Solovki. Ces dernières sont situées en Mer Blanche, près du cercle polaire. Elles abritent de célèbres monastères orthodoxes, choyés des siècles par les Tsars. Plusieurs cathédrales, chapelles, monastères, le tout dans une enceinte épaisse, forment le poumon de l'archipel qui compte environ 1000 habitants. Le poumon certes, mais pas le seul; l'autre, c'est le camp. Ici, le premier camp soviétique a été ouvert en 1917, c'est probablement le premier de Russie. Et nombreux sont les habitants qui sont des enfants ou des petits-enfants de zek, des prisonniers du Goulag. "A Solovki, on voit la Russie comme on voit la mer dans une goutte d'eau", et c'est pour cela que Mariusz s'y installe quelques années. Il veut dire quelque chose de toutes les Russies en vivant l'une d'entre elles.

La quête de soi

Wilk évoque à de nombreuses reprises les moines de l'île. Certains sont cupides, d'autres intransigeants. Enfin, il y a ceux, très religieux, qui vivent hors du monastère comme des moines dans la cité des hommes. C'est toute une plongée dans la spiritualité orthodoxe qui est suggérée ici, à travers des portraits de Russes ordinaires, généreux, idéalistes, bagareurs, alcooliques, désespérés. On y croise des pêcheurs, des administrateurs sans le sou, des jeunes drogués, des prostituées mineures, et des moines. Tout le monde se cotoie à la bania, le sauna. 

L'autre lieu de rencontre, paradoxal, c'est la cellule du moine. Il explique, chose peu connue en Europe occidentale, l'importance de la kielia. Elle doit permettre de s'échapper du monde pour mieux le lire. "C'est pour cela qu'il faut s'enfermer dans ce que l'on fait comme dans une cellule, et voyager sans se déplacer. Quand je grave un psaume sur un morceau de pin nain, il m'arrive de sentir sous mes pieds le sable du désert égyptien; ou encore, je suis une veine de mélèze et brusquement je me retrouve sur une place de Jérusalem ou au pied du Golgotha" rapporte l'un de ses voisins, qui sculpte des croix de prosternation et vit comme un moine. 

L'analogie avec le parcours de Mariusz Wilk est saisissante, même si l'auteur n'en dit rien: après la prison en Pologne pour la liberté, il choisit la prison des Solovki pour retrouver la liberté de se trouver lui-même. Car personne ne vient aux Solovki pour y rester. Tous les jeunes veulent s'en échapper, sauf ceux qui boivent déjà trop pour s'en souvenir. 

Le jeu de la frontière

Ici, la nature domine encore le monde. C'est une nature sauvage, une nature qui rend aussi plus sauvage et probablement plus humain. Wilk raconte les longues pérégrinations en bateau le long des fleuves côtiers à l'été, en évitant les tempêtes, et l'administration tatillonne. C'est toute une frontière de l'espace, celle de l'infini, qui se dessine au long des pages de ce récit. 

Mais c'est aussi un jeu de frontières dans le temps. Quelle différence entre 1914 et 1917? Le monastère a été transformé en prison. Puis le camp s'est installé. Il a ensuite été remplacé par l'armée, mais cette dernière est partie à la fin des années 1980. Il évoque la transition à peine débutée. Que veut dire le capitalisme et la concurrence dans un tel environnement, quand tout l'extérieur provient d'une seule source et que le reste est produit sur place? Toutes ces questions prennent sens ici. Comme un palimpseste de la Russie du siècle, l'expérience de la guerre civile, du stalinisme (voire ici du léninisme), de la transition inachevée ont laissé des trous qui se sont peu à peu remplis de glace. 

La Russie se découvre aussi par ses récits. On s'y découvre aussi par ses chemins. "Entre les lacs courrent des tropa, des chemins qui vont des anciennes routes desservant le monastère - sans doute confortables autrefois car destinées aux carrioles et aux tarrantas, mais aujourd'hui en très mauvais état, défoncées par les camions et les tracteurs. [...] Les unes conduisent au coeur de l'île, les autres au coeur du temps, certaines s'enchevêtrent le long de la côte, découpées par les vagues comme des dentelles russes; d'autres coupent à travers la boue, ou la mémoire".

A travers ce livre étonnant, c'est une Russie oubliée qui se laisse parcourrir. Une Russie vue par un Polonais, qui veut aimer la Russie des champs, après avoir souffert de la rudesse internationale de la Russie des capitales.

Pour aller plus loin 

  • Mariusz Wilk, Le Journal d'un loup, Libretto, 2014

Illustration: Flickr, Соловецкий монастырь, 2006

Commentaires

Un résumée très poétique : "Tous les jeunes veulent s'en échapper, sauf ceux qui boivent déjà trop pour s'en souvenir.". J'aime beaucoup. Merci

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