Auriez-vous dit "littoralisation" ?

Par Adrien Fauve | 31 janvier 2008

Pour citer cet article : Adrien Fauve, “Auriez-vous dit "littoralisation" ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 31 janvier 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/411, consulté le 19 février 2018

La révolution des transports et la mondialisation de l’économie ont suscité une forte augmentation des flux internationaux. Ce processus est allé de pair avec une concentration des populations et des activités humaines le long ou à proximité des rivages maritimes. On a donc assisté à un déplacement des hommes et des activités des zones continentales vers les littoraux. C’est ce que l’on désigne par le terme de « littoralisation ».

 

Cette littoralisation peut être définie comme une dynamique de peuplement. Elle consiste en une concentration des activités économiques dans les zones côtières, consécutive de la croissance urbaine, de l’industrialisation du développement du tourisme ainsi que du recours à l’irrigation. Elle s’est traduite par d’importants flux de population, de biens et de capitaux de l’intérieur des terres vers des zones côtières qui sont ainsi devenues des façades littorales.

Notons que ce processus est double : densification résidentielle des littoraux, il est aussi régression simultanée du poids démographique et économique des espaces éloignés des bords de mer ; il correspond de ce fait à un abandon de l’habitat d’arrière-pays (ou Hinterland).

 

Une explication par l'histoire

Selon le géographe français Paul Vidal de la Blache, la mer était le trait d’union par excellence entre les différents fragments qui faisaient de chaque domaine de navigation un monde à part, au-delà duquel, jusqu’au XVIe siècle, on ne se hasardait guère. Mais elle est devenue avec la Révolution industrielle un moyen d’échanges privilégié.

Cette vision des choses n’est pas sans rappeler le concept d’économie-monde, forgé par les historiens Immanuel Wallerstein et Fernand Braudel, pour désigner les pôles de puissance économique au cours de l’histoire de l’Europe puis du monde. Ainsi, de l’époque moderne (XVIe siècle – Révolution française) à la période contemporaine (depuis la Révolution industrielle…), le centre d’impulsion et de commandement de la Méditerrannée puis de la planète est passé des républiques maritimes italiennes (Gênes, Venise) aux Flandres (Anvers), puis s’est déplacé vers Londres pour gagner le Nouveau monde (New-York) et se situe enfin aujourd’hui quelque part en Mer de Chine (Shangaï, Hong Kong, Taïwan).

Cette « maritimisation » de l’économie a valorisé les littoraux qui sont devenus des lieux particulièrement actifs et "attractifs".

 

Une nouvelle géographie économique de l’espace mondial

La littoralisation est sous-tendue par une logique de l'ordre de la production matérielle qui vise à la recherche d'une efficacité économique croissante liée à la mondialisation des échanges et permise en particulier par la révolution des transports maritimes et terrestres. Elle s’explique par dans cette perspective par :

  • une évolution de l’offre et des besoins. En effet, telle industrie a besoin d’une nouvelle énergie, de nouveaux débouchés à l’export ; telle population a acquis avec les congés payés les moyens de satisfaire sa soif de détente, de dépaysement.
  • un équipement de ces littoraux. L’exemple de Rotterdam, premier port mondial, qui aligne 35 km de quais tous équipés pour recevoir des navires qui ont jusqu’à 12m de tirant d’eau est à ce titre particulièrement éloquent. Le littoral y est densément occupé et aménagé dans un site d’estuaire présentant des contraintes. En outre, la mondialisation s’y traduit concrètement par une artificialisation des littoraux, une densification de l'occupation humaine par le recours au polder (étendue de terre gagnée sur la mer par endiguement et drainage).
  • une modernisation des moyens de transports continentaux (pour l’acheminement ou la distribution) et maritimes : par la spécialisation (conteneurs, navires spécialisés comme les vraquiers, les méthaniers), par le gigantisme (jusqu’à plus de 500 000 TPL dans les années 1970), par le coût (le transport d’une tonne de pétrole sur 1000 km ne coûterait pas plus cher que l’envoi d’une lettre dans un autre pays de l’UE selon André Vigarié).

Les processus de littoralisation ont dessiné, après les chocs pétroliers, une nouvelle géographie industrielle : les ports sont devenus, pour les mieux situés, sur un axe de passage (mer du Nord) ou par rapport à un arrière-pays (la basse Seine avec IDF, la Randstad Holland avec la moyenne Vallée de Rhin et les pays danubiens), des zones « industrialo-portuaires » qui ont tendance à s’étendre sur la mer (polders des la baie de Tokyo, Maasvlakte en aval de Rotterdam). Ces zones abritent des industries lourdes pour l’essentiel.

 

Héliotropisme : essor du tourisme et vieillissement de la population

L’autre littoralisation est liée à l’attraction qu’exercent les côtes sur les vacanciers et les touristes. Les premiers bains de mer de la bourgeoisie européenne du XIXe siècle ouvrirent une nouvelle période pour les littoraux qui furent fréquentés, en masse, avec les congés payés des années trente, mais surtout avec la généralisation de l’automobile dans l’après-guerre, puis de l’avion.

Les mouvements vers les littoraux répondent à une logique récréative, de recherche d'aménités (tourisme, recherche de lieux de résidence agréables, associés ou non aux lieux de travail).

Les littoraux sont devenus les espaces les plus touchés par le développement du tourisme et des loisirs. L’essor de ces activités a induit une urbanisation massive des espaces côtiers concernés. La concentration des hommes et des activités le long de certains littoraux (de nombreuses zones littorales demeurent peu ou pas peuplées) en font donc des lieux convoités et menacés par des aménagements, qui, pour certains, les modifient profondément, voire les dégradent en particulier dans leur dimension paysagère.

L’équipement immobilier a été déterminant pour l’accueil des millions de personnes qui se déplacent à la recherche des « trois S » (sea, sun, sand). Cette vogue du tourisme balnéaire qui a pu ranimer des régions (Languedoc, la côte tunisienne) est à l’origine de l’« héliotropisme » (littéralement « attraction par le soleil ») qui voit les populations chercher à gagner les régions côtières non seulement pour leurs loisirs, mais aussi pour leur travail et leur habitat permanent.

On assiste dans cette perspective à une conquête de territoires qui, historiquement, étaient considérés comme ingrats et répulsifs du point de vue des deux rentes foncières de l’économie classique : la rente agricole et la rente urbaine. Les littoraux attirent donc tout particulièrement les bien nommés retraités (puisqu’ils se « retirent » vers un espace ensoleillé et/ou proche de la mer) dont la proportion est croissante dans la population vieillissante de l’Europe.

L’augmentation de la part des ménages de retraités dans la population totale confère un potentiel de migration considérable. A titre d’exemple, le département français du Gard présentait dès 1990 à la fois le taux de chômage le plus élevé et le bilan migratoire le plus positif de France, ce qui suggère qu’on n’y migrait pas pour trouver du travail.

Dans le monde du travail, la même logique prévaut, puisqu’on trouve dans ces régions des activités spécialisées autorisant le télétravail ou une faible présence sur le lieu d’emploi. Enfin, il faut y ajouter les actifs qui choisissent délibérément d’effectuer de longs trajets pour accéder à leur lieu de travail, en utilisant la double résidence et les dispositifs de réduction/aménagement du temps de travail.

Cette dynamique de retrait relève pleinement du processus de littoralisation. Elle consiste à s’installer le plus loin possible des centres c’est-à-dire aux confins de l’écoumène (littéralement ; partie de Terre occupée par l’humanité). La mobilité des sociétés a en effet favorisé l'émergence et la structuration d'espaces nouveaux à la périphérie des territoires, en particulier sur les littoraux.

L'insuffisante maîtrise de l’étalement urbain

Selon les analyses menées par des experts du Plan Bleu, le processus d'étalement urbain est particulièrement important et préoccupant en Méditerranée pour un ensemble de raisons dont certaines sont plus particulièrement spécifiques à cette région du monde.

En effet, à la croissance démographique qui marque notamment le sud et l'est du bassin (la population des 21 pays riverains est passée de 285 millions en 1970 à 427 millions en 2000) et au phénomène d'urbanisation s'ajoutent de très importants phénomènes de "littoralisation".

Le contraste marqué entre, d'une part, de vastes ensembles de collines, plateaux et montagnes souffrant de handicaps structurels importants (contraintes liées au relief et au climat) et, de l'autre, d'étroites plaines littorales et fluviales expliquent l'importance de ce phénomène dans un contexte de mondialisation des échanges.

La déstructuration de l'économie et des sociétés rurales traditionnelles des arrière-pays demeure un facteur majeur de la croissance urbaine littorale de nombreux pays méditerranéens et la "littoralisation" a été d'autant plus marquée que ces pays se sont plus fortement et plus tôt ouverts à l'économie mondiale.

Cette "littoralisation" est également renforcée par les grands travaux de mise en valeur des plaines côtières : irrigation, drainage, démoustication, grandes infrastructures de transport, etc.

Voyons quelques exemples en Espagne, en France méditerranéenne et en Turquie.

L’évolution de l’occupation des sols dans la région de Marbella-Malaga est préoccupante. L'importance et la vitesse de l'artificialisation de cette côte andalouse (Espagne) ont vu sur une bande de un kilomètre la partie artificialisée passer de 37 % du total en 1975 à 68 % en 1990.

En France, les communes côtières du littoral méditerranéen ont vu leur population multipliée par 7. Avec des territoires artificialisés représentant 35 % de la bande côtière de 10 kilomètres, le littoral des Alpes maritimes est aujourd'hui le plus artificialisé de France.

Compte-tenu du seuil de saturation littorale déjà atteint, l'étalement urbain se déporte vers l'intérieur ("moyen-pays") aux dépens essentiellement des terres agricoles : disparition progressive des exploitations horticoles, arboricoles et maraîchères.

En Turquie, la région du grand Sfax est moins contrainte par le relief que celle d'Iskenderun ou de Nice et l'étalement urbain y est moins parallèle à la côte. Mais de 1972 à 1994, près de 9000 hectares de jardins agricoles ont déjà été perdus au profit de l'étalement urbain.

 

Impacts négatifs et conséquences environnementales

La concentration croissante de population sur les côtes est à la fois un avantage (ces populations peuvent plus facilement travailler donc vivre) et un inconvénient (le surconcentration de population entraîne en effet des problèmes pour l'approvisionnement en eau et de pollution, dans certains pays, voire des problèmes de chômage, donc de pauvreté si le phénomène est trop important, sans compter un accroissement des risques (on peut songer au tsunami de décembre 2004 dans l'Océan Indien).

Comme forme d’urbanisation, la littoralisation est loin d’être sans risques. Elle porte atteinte à l’environnement côtier – vulnérable – de diverses manières :

  • Pénurie et fragilité des nappes phréatiques de l’eau de surface (lacs, rivières) ;
  • Consommation intense de sols fertiles due au manque de terrain plats le long des rivages de la Méditerranée, qui vient concurrencer l’activité agricole et menace la mise en valeur traditionnelle ;
  • Occupation croissante des embouchures de fleuves, de vallées et de lits de rivières éphémères (qui n’atteignent pas toujours les fleuves) par l’habitat ;
  • Menace croissante des écosystèmes littoraux fragiles (zones humides, dunes, aires de repos et de repopulation des oiseaux migrateurs) ;
  • Perte irréversible de couvert végétal, de sites naturels et de leurs écosystèmes ;
  • Pollution urbaine et industrielle ;
  • Concurrence croissante entre besoins en eau urbains et ruraux ;
  • Dégradation du paysage, changements microclimatiques etc.

Ces problèmes environnementaux se sont bien sûr accrus là où le tourisme de masse s’est développé ses dernières décennies. Ce dernier étant surtout estival. Notons que plus de 30% du tourisme mondial est attiré vers la région méditerranéenne. 80% de ce dernier concerne l’Espagne, l’Italie, la France et la Grèce.

Le Plan Bleu prévoit pour 2025 une moyenne de 200 à 250 millions de visiteurs par an. Pendant leur séjour, les touristes engendrent un secteur économique voué à satisfaire leurs besoins. Ils introduisent de nouveaux modes d’urbanisation, se caractérisant par une forte consommation d’espace per capita et des exigences accrues en terme de qualité de vie (consommation d’eau en particulier).

Lorsque le littoralisation est conduite par le développement du tourisme, on note l’émergence des éléments critiques suivants :

  • Développement urbain souvent rapide et désordonné ;
  • Nombre important de bâtiments habités seulement quelques mois dans l’année ;
  • « saisoniarisation » des services et du marché du travail ;
  • Abandon des activités économiques traditionnelles en faveur d’activités peu durables ;
  • Forte pression “anthropique” (de l’homme sur le milieu) sur des espaces restreints, avec consommation élevée de ressources et accumulation de déchets ;
  • Responsabilité environnementale limitée et comportement non durables de la part des touristes ;

Les péninsules ibérique et italienne apparaissent comme des exemples typiques de ce phénomène qui touche principalement les régions de la Méditerranée septentrionale.

Le cas de la province d’Alicante en Espagne est à ce titre emblématique : le “mur de ciment” conséquence d’une urbanisation incontrôlée le long de la côte, résultat de politiques de développement s’appuyant sur le tourisme de masse, a sérieusement marqué l’environnement. Il est désormais considéré comme la cause de la dégradation d’écosystèmes côtiers fragiles (zones humides) et d’une accélération de l’érosion littorale.

L’Italie est l’un des pays les plus peuplés d’Europe, avec une densité moyenne de 189/km2, mais avec des densités proches de 500 dans les plaines et bassins côtiers, où vivent 18 millions de personnes (augmentation de 30% entre 1951 et 1991). La présence touristique dans les zones côtières dépassent les 30 millions annuels. Les installations de touristes créent des "linear cities" (villes linéaires) de 3 millions de m2, dont 850.000 ne sont utilisés que l’été.

L’urbanisation littorale continue (par la construction de complexes d’habitations, de résidences secondaires et d’autres infrastructures de tourisme) qui y est associée, a mis en danger des espaces d’importance écologique et a dégradé de façon irréversible des écosystèmes de dunes et des zones humides.

 

Vers des politiques publiques de protection et de conservation

L’attraction qu’exercent les littoraux possède donc une double explication : elle est due à la mondialisation des échanges, favorisée par la révolution des transports maritimes, mais elle s’appuie également sur une appropriation et une mise en valeur touristique et résidentielle du littoral, conséquences de l’ « invention de la plage » (Alain Corbin).

Mais cette littoralisation, à l’origine d’une densification des aménagements, rejette désormais vers l’intérieur les résidences et certaines activités, limitant l’accès à la mer des populations. Pour autant, l’attraction des littoraux est également responsable de la mise en place de politiques de protection et de conservation de l’environnement côtier. Ces initiatives ont parfois tardé à émerger et limitent avec plus ou moins d’efficacité un mouvement semble-t-il inexorable et d’ampleur mondiale.

Sa maîtrise apparaît comme un enjeu de taille, dont les pays d’Europe devraient se saisir. Souhaitons qu’ils le fassent. Le développement durable des rivages méditerranéens ne pourra en faire l’économie.

 

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