Lettonie : état des lieux politique avant les élections législatives

Par Antoine Lanthony | 7 juin 2010

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Lettonie : état des lieux politique avant les élections législatives”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 7 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/888, consulté le 22 octobre 2019

Association d'hommes d'affaires "Pour une meilleure Lettonie", duo politique inédit (AS)², alliance Unité ... Quelques années après le début du rapprochement avec la Russie, un an après l'élection d'un maire russophone à Riga et au milieu d'une crise économique profonde, le clivage politique initié depuis quelques années se renforce, brouillant les cartes de lecture ethnolinguistiques traditionnelles.

L'évolution du lien avec Moscou

D’abord dirigée par des nationalistes et des « Américains » exilés rentrés au pays mais connaissant mal sa réalité profonde et son passé soviétique, la Lettonie a pris un long virage pragmatique dans ses relations avec la Russie sous les deux présidences de Vaira Vike-Freiberga. Bien qu’issue de la diaspora, cette psychologue de renom a fait preuve d’une rare intelligence politique et diplomatique vis-à-vis de la Russie, dans une période où les dirigeants lituanien et estonien manquaient de clairvoyance dans leurs relations avec Moscou, tout en se démarquant par une gestion économique moins aventureuse, particulièrement à Tallinn.

L’élection de Vaira Vike-Freiberga en 1999 a suivi l’arrivée du Parti populaire au pouvoir. Ses mandats ont coïncidé avec la réalisation des objectifs lettons d’intégration euro-atlantique. Les adhésions à l’OTAN puis à l’UE acquises, Riga a intensifié ses relations avec la Russie, comme en témoignent la visite de la Présidente à Moscou le 9 mai 2005, l’absence d’opposition frontale au projet de gazoduc North Stream ou encore la signature de l'accord frontalier entre les deux États.

De plus, la Lettonie est depuis son indépendance fortement liée à la Russie sur le plan économique, plus que ne le laissent entrevoir les statistiques, qu’il s’agisse de commerce ou d’investissements. Secteurs bancaire, immobilier, énergétique et de transit sont les piliers de cette relation économique, qui s’inscrit dans le cadre plus large d’une relation avec tous les États de la Communauté des États indépendants (CEI). Dopé par les dépôts des non-résidents, majoritairement russes, les banques lettones ont permis un développement économique rapide à crédit grâce à un argent venu de l’étranger. Lorsque ces clients russes, ukrainiens, biélorusses, kazakhs ou autres ont brutalement retiré leur argent des banques lettones, la principale d’entre elles, Parex, n’a pu faire face. Sa faillite a provoqué l’écroulement financier du pays. Plongée rapidement dans une crise profonde, la Lettonie a reçu un prêt d’urgence du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Union européenne (UE), avec une forte participation des pays scandinaves (Suède en tête), avant tout soucieux de préserver leurs banques. La contrepartie de ce prêt est une cure d’austérité sévère, laissant de côté les questions sociales alors que plus de 20 % de la population (environ 45 % des jeunes) se retrouve au chômage et montrant l’impuissance de l’UE et l’absence de concrétisation du mot solidarité, pourtant tant employé.

Néanmoins, malgré la brutalité avec laquelle la crise économique frappe la Lettonie, il convient de rappeler que la Lettonie n’est pas une "petite Suède pauvre" ; c’est un État post-soviétique intégré aux institutions euro-atlantiques, mais encore en phase d’européanisation après être passé par un demi-siècle de soviétisme et plusieurs siècles de dominations étrangères. Il a donc encore des pratiques et des partenaires économiques liés à ce passé. Concrètement, solidarités familiales et locales ou encore argent des travailleurs émigrés (au Royaume-Uni, en Irlande, en Allemagne, en Scandinavie, aux États-Unis…) ont été passés sous silence, tout comme le renforcement des relations économiques avec la Pologne et la Russie, cette dernière étant vue par certains comme l’un des remèdes à la crise, malgré le rôle clé de l’argent russe en dépôt à Riga dans le déclenchement de la déroute lettone.

Initiée par quelques hommes d’affaires et hommes politiques, l’idée selon laquelle une relation économique (mais aussi politique) forte avec la Russie est indispensable fait son chemin. Principal porte-parole de ce point de vue, l’ancien Ministre des Transports et actuel Vice-maire de Riga et Président du "Premier parti letton / Voie lettone" Ainars Slesers peut se prévaloir d’un succès incontestable (le développement exponentiel de l’aéroport de Riga ; les activités portuaires de la capitale se renforçant également) dans sa stratégie consistant à faire de la Lettonie une interface ou une plate-forme Est-Ouest. Néanmoins, ses adversaires ne manquent pas, rappelant le rôle de l'argent russe dans la crise lettone, arguant du risque que constituerait tout rapprochement trop marqué avec la Russie et lui reprochant de soutenir certaines positions de politique étrangère russe, notamment lors du conflit entre la Russie et la Géorgie.

Aujourd’hui, bien que très bas dans les sondages, le  Premier parti letton / Voie lettone et le Parti populaire (ce dernier ayant claqué la porte du gouvernement il y a quelques semaines) viennent de recevoir un soutien de poids : celui de l’association d’entrepreneurs « Pour une meilleure Lettonie » dont l’un des objectifs affichés est une plus grande proximité économique avec l’ex-URSS en général et la Russie en particulier. Ces pays sont en effet des débouchés naturels pour certaines productions lettones (agro-alimentaire, industrie ferroviaire…), surtout en période de crise. En outre, Riga est parfaitement située pour augmenter sa part dans le transit de marchandises en provenance et à destination de Russie.

(AS)² contre Unité

Dans l’optique des législatives de l'automne 2010 et au vu des sondages et des résultats des dernières élections municipales à Riga, un duo est né, dit (AS)². Andris Skele (Parti populaire), et Ainars Slesers (Premier parti letton / Voie lettone) vont en effet s’engager ensemble aux élections législatives, soutenus par l’association « Pour une meilleure Lettonie ». Les deux partis étant au plus bas dans les sondages, cette alliance est présentée par ses adversaires et certains commentateurs comme la solution de secours afin de permettre à chacune des formations de passer la barre fatidique des 5% aux élections législatives. Beaucoup évoquent ensuite une alliance avec le Centre de la Concorde, qui dirige la mairie de Riga en coalition avec le Premier parti letton / Voie lettone et dont la base électorale, initialement russophone, est maintenant aussi constituée de personnes lassées par les querelles ethnolinguistiques et souhaitant voir traités les problèmes sociaux, notamment en temps de crise.

Face à eux, une autre alliance existe : Unité. Celle-ci est dirigée par l’ancien Ministre de la Défense Girts Valdis Kristovskis et la députée européenne Sandra Kalniete et regroupe pour le moment la Nouvelle ère, l’Alliance civique et le mouvement « Pour une autre politique ». D’autres organisations politiques nationalistes pressenties (TB-LNNK et « Tout pour la Lettonie ») ont été écartées, sans doute au profit d'une plus grande cohérence de cette alliance dont les raisons d’être sont avant tout l’opposition au duo (AS)², à un rapprochement trop marqué avec la Russie (le Centre de la Concorde représente selon eux un véritable danger pour la Lettonie) et la lutte contre des politiques jugées opaques. En cas de ralliement sur leur droite, les partis libéraux et euro-atlantiques qui forment cette alliance se seraient trouvés certes renforcés dans leur position de méfiance ou d’hostilité face à la Russie, mais auraient accueilli en leur sein des nationalistes accusant eux-mêmes les dirigeants d'Unité de possible alliance ultérieure avec le Centre de la Concorde, parti qui selon les sondages, sera l'arbitre de ces élections. Néanmoins, même si elle est évoquée parfois par les Lettons les plus nationalistes et quelques observateurs, cette coalition entre Unité et le Centre de la Concorde serait tellement incohérente et opportuniste qu'elle semble relever avant tout de la fantaisie. 

 

 

Pour autant, un duo (AS)² renforcé par le Centre de la Concorde et soutenu par les principaux hommes d’affaires est-il plus cohérent ? En tout état de cause, il aurait d’abord comme grande caractéristique de transcender (au moins dans un premier temps) le clivage linguistique et de rejeter les extrêmes ainsi que les partis les plus libéraux.

Au cours de son congrès de la fin mai, le Parti populaire a défini les grands principes de base de l’alliance politique avec le Premier parti letton et présenté quelques orientations politiques à prendre. Partis les points cités, retenons l’affirmation de l’ancrage européen couplé à une défense des valeurs nationales, la volonté de régions fortes, de familles fortes, d’une justice indépendante et de relations avec la Russie basées sur le pragmatisme et non sur les événements historiques. Ce dernier point, ainsi que l’affirmation de la Lettonie face à certaines décisions européennes, sont cruciaux pour les hommes d’affaires. Ainsi, le nouveau Président de l’association « Pour une meilleure Lettonie », Andrejs Ekis, propriétaire de deux chaînes de télévision en Lettonie, met déjà la pression sur le duo (AS)² en enjoignant fermement aux deux hommes de tenir leurs promesses … dans une coalition dans laquelle ils seront minoritaires.

Que serait cette coalition d'un nouveau genre ?

En effet, si ce duo parvient à ses fins, ce sera selon toute vraisemblance pour entrer en coalition avec le Centre de la Concorde, qui devrait, sauf cataclysme de dernière minute, obtenir un score très élevé. Se posera donc la question de la cohérence d’une telle coalition à propos des questions linguistique et de citoyenneté. Si ces dernières risquent d’être relativement passées sous silence pendant la campagne électorale, Andris Skele a néanmoins prévenu lors du congrès du Parti populaire : il y a peu de chances pour que le Centre de la Concorde renonce totalement à ses positions concernant la citoyenneté et l'usage de la langue russe. Ainsi, même si une coalition Centre de la Concorde – Premier parti letton / Voie lettone – Parti populaire serait sans doute d’abord une coalition de proposition, au contraire d’Unité qui semble d’abord une alliance d’opposition, des divergences existeraient.

Les convergences seraient a priori les suivantes : conservatisme sociétal, éloge des solidarités familiales et locales, pragmatisme dans les relations avec la Russie (avec certainement une ouverture plus grande aux capitaux russes et d’ex-URSS), réaffirmation d’un positionnement et d’une économie nordico-baltique et eurasiatique (ces tendances étant déjà renforcées par la crise) dont les intérêts ne sont pas forcément ceux décidés à Bruxelles, comme l’a montré la décision très contestée et contestable de fermeture de l’industrie sucrière lettone. L’arrivée au pouvoir d’une telle coalition freinerait sans doute en partie le processus d’européanisation tel qu’il est vu depuis Bruxelles, Paris ou Berlin.

Cette hypothétique coalition, dans sa volonté d’unir tous les habitants de Lettonie et de laisser de côté les questions nationales, se heurterait en outre aux extrêmes des deux bords, Lettons et russophones. Si elle existe un jour, elle devra veiller à ne pas diluer une identité qui, pour les Lettons, se base avant tout sur la langue lettone et devra également satisfaire une base électorale regroupant beaucoup d'opposants à l’élite libérale du pays, opposants pour partie composés de personnes fortement touchées par la crise économique. Améliorer les conditions de vie des retraités et des chômeurs, mais aussi faire coûte que coûte baisser le chômage, devront être des priorités pour une telle coalition.

Néanmoins, même si les différents partis et personnalités cités ne parviennent pas à mettre sur pied la grande coalition pragmatique dont rêvent la plupart des hommes d’affaires pour qui Moscou, Kazan, Kiev, Bakou ou Almaty sont avant tout des marchés potentiels, les clivages politiques au niveau national rejoignent ceux de la capitale et ceux exprimés lors de débats sur les questions sociétales (par exemple à propos de la « Gay pride » de Riga). L’opposition entre partis lettons et partis russophones s’estompe au profit d’une opposition entre libéraux (aux deux sens du terme) méfiants envers toute présence russe trop marquée et partis plus conservateurs au niveau sociétal et favorables à un partenariat économique privilégié avec la Russie.

Même si la Lettonie est pleinement intégrée à l’espace euro-atlantique, l’arrivée aux manettes du pays d’une coalition Centre de la Concorde – Premier parti letton / Voie lettone – Parti populaire recèlerait sans doute des points communs, toutes proportions gardées, avec l’élection de Viktor Ianoukovitch à la présidence de l’Ukraine : une politique de rééquilibrage des relations s’engagerait avec la Russie, avec dans ce cas pour fil rouge les échanges économiques. Dans celle-ci, les Lettons ne devront pas oublier que la crise les a affaiblis et qu’avec tous les pays de l’isthme mer Baltique – mer Noire, ils sont les principaux perdants régionaux, au contraire d’une Pologne presque épargnée, d’une Suède restée solide et d’une Russie durement touchée mais financièrement saine, dont la diplomatie énergétique reste très active et intéressée à renforcer ses positions dans la région.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe 

À lire 

  • Moshes, Arkady, Overcoming Unfriendly Stability: Russian-Latvian Relations at the End of 1990s, Finnish Institute of Foreign Affairs, Helsinki, 1999
  • Muiznieks, Nils (dir.), Latvian-Russian Relations: Domestic and International Dimensions, LU Akademiskais apgads, Riga, 2006

Source photo : A good view spoilt, par Desmond Kavanagh, sur Flickr

 

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