Les vestiges mémoriels de l'architecture socialiste à Prague

Par Pauline Maufrais | 4 novembre 2017

Pour citer cet article : Pauline Maufrais, “Les vestiges mémoriels de l'architecture socialiste à Prague”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 4 novembre 2017, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1992, consulté le 16 décembre 2017

Dans La mémoire collective, livre publié en 1950 le sociologue Maurice Halbawchs évoque la mémoire urbaine « Supprimez maintenant, supprimez partiellement ou modifiez dans leur direction, leur orientation, leur forme, leur aspect, ces maisons, ces rues, ces passages, ou changez seulement la place qu'ils occupent l'un par rapport à l'autre. Les pierres et les matériaux ne vous résisteront pas. Mais les groupes résisteront, et, en eux, c'est à la résistance même sinon des pierres, du moins de leurs arrangements anciens que vous vous heurterez. »

Les liens entre architecture socialiste et mémoire

L'architecture est garante d'une société et d'un temps. Elle est représentative d'une époque, c'est un marqueur social, politique, économique et culturel. Elle se distingue selon une émanation esthétique mais également selon une idéologie. Certaines formes architecturales ne peuvent se défaire de leur fonction passée. Elles participent à la construction d'une mémoire urbaine, qui influe sur les rapports qu'entretient l'individu avec son environnement.

En Europe centrale et orientale, une architecture a marqué la seconde moitié du XXe siècle, il s'agit de l'architecture socialiste. Certaines villes à l'instar de Prague ont vécu dans le bloc socialiste entre 1945 et 1989. Elles sont imprégnées dans leur centre et dans leur périphérie du modèle idéologique socialiste appliqué à l'architecture qu'est le réalisme socialiste. L'architecture socialiste constitue un sujet sociétal majeur dans ces villes depuis la chute de l'Union soviétique. 

Cette architecture découle du réalisme socialiste, et a été théorisée en 1932 par Andreï Jdanov, un proche collaborateur soviétique de Staline. Elle doit être « socialiste par son contenu et nationale par sa forme » selon Staline. Dans les pays du bloc soviétique, elle fut principalement développée après la Seconde guerre mondiale dans le cadre d'une politique de reconstruction des villes détruites par les bombardements. L'architecture socialiste promeut la grandeur, le rectiligne, la simplicité des formes, et devait être comprise par toute la population. Les figures du peuple et des travailleurs ont une place prégnante dans cette architecture, qui est construite pour eux et pour l'avènement d'une nouvelle société, en opposition à l'architecture bourgeoise des anciens centres historiques pré-socialistes. 

L'application du réalisme socialiste à Prague

Toutefois, le cas de Prague est singulier. En effet, la ville a été peu sujette aux bombardements de la Seconde guerre mondiale, seulement quelques milliers de logements furent détruits. Ainsi, le centre-ville demeure relativement épargné et les tractations politiques ayant lieu au lendemain de 1945 n'entrainent pas sa destruction par les autorités du Parti communiste tchécoslovaque désormais au pouvoir. Dès lors, l'empreinte socialiste dans la ville doit se construire ailleurs. Les autorités socialistes décident d'ériger des cités nouvelles (« Sídlište »signifiant « cités »en tchèque) aux abords de la ville. Ces cités sont également nommées panelák voulant littéralement dire « logement préfabriqué. » Une dichotomie se met en place entre le centre historique de Prague et ces nouvelles cités. En 1990, les cités nouvelles constituent 40% des logements à Prague et actuellement, un habitant sur deux y vit toujours. 

Les logements doivent répondre aux exigences de l'idéologie socialiste. Ils sont construits en préfabriqués, et permettent de faire face en quelques années à une pénurie de logement. Les sídliště prennent pour exemple les logements existant en Russie soviétique. Ils placent l'homme au centre de l'habitat qui devient un acteur et un créateur de son environnement. Le partage, le travail et l'égalité sont les caractéristiques principales de l'architecture socialiste planifiée. La construction de ces villes nouvelles met également en exergue l'industrie nationale tchécoslovaque qui fournit les outils et les matériaux nécessaires.              

A travers des logements, des villes nouvelles se créent composées de véritables infrastructures (écoles et hôpitaux). Elles incarnent l'idéologie socialiste et disposent de représentations mélioratives grâce à leur modernité. Les habitants de ces cités bénéficient d'appartements standardisés et modernes en comparaison de ceux du vieux centre-ville de Prague : l'eau est courante et les chambres sont séparées des pièces de vie.  Par ailleurs, ces cités ont des magasins de proximité, et elles ont accès aux transports (bus ou métro) qui ont été conçus pour que chacun des sídlištěsoit à moins de dix minutes de la première station. Il s'agit en cela de la construction d'un mode de vie égalitariste. Les individus sont amenés à participer à la vie de ces cités socialistes à travers des associations, des clubs, l'entretien des parties communes. Une véritable philosophie urbaine se développe au sein de ces cités.

Trois cités socialistes sont planifiées en dehors de Prague pouvant loger 100 000 habitants chacune. A partir de 1964, la construction de Severní město commence entre les quartiers de Bohnice, Kobylisy, Ďáblice et Prosek. Par la suite, Jižní město, le plus grand sídliště de Prague, est conçu à partir de 1973 jusqu'en 1983 . Il doit loger 100 000 personnes grâce à des immeubles allant jusqu'à 16 étages et des tours pouvant atteindre 24 étages. Il se divise en deux parties : Jižní město I et Jižní město II. Enfin, le dernier sídliště imaginé à partir de 1979 pour loger 130 000 habitants est Jihozápadní město. Ces cités sont construites sur d'anciennes zones agricoles vierges de toute habitation. En cela, elles s'imposent comme la seule architecture et donc l'unique mémoire urbaine de ces lieux. 

La chute du pouvoir socialiste en 1990 marque un tournant dans l'idéologie de ces sídliště et dans leur représentation. Dans un premier temps, la Tchécoslovaquie entame une transition politique, économique et culturelle l'amenant à vouloir se rapprocher de l'Europe occidentale. Ainsi, un rejet par la classe politique et par la société tchécoslovaque du passé socialiste et de ses réalisations s'installe. Le nouveau président de la République Tchécoslovaque depuis 1989, Václav Havel qualifie en 1993 ces immeubles de « cages à lapin. » Un désaveu s'installe dans la société tchécoslovaque. La population critique l'absence de commerces de proximité, la lenteur de la construction des métros, ou encorel'esthétisme des bâtiments. Ces cités qui étaient auparavant le symbole d'un bien-vivre et d'une modernité rappellent désormais une période rejetée.

La décommunisation des années 1990 et ses conséquences 

Ces cités ont été oubliées dans les années 1990 par les médias et la classe politique. Toutefois, elles logeaient encore la moitié de la population et étaient représentatives d'une époque que leurs habitants ne souhaitaient pas occulter, certains y vivant depuis les années 1960. Par ailleurs, des politiques de privatisations ont été engagées dans les années 1990. Les locataires de ces appartements appartenant à l'Etat ont pu devenir propriétaire et s'approprier cet espace. Les appartements furent souvent vendus à des prix assez bas en faveur des locataires.

Des politiques locales se sont mises en place à partir des années 2000 afin de repeindre les bâtiments et leur redonner une visibilité. Les lignes de métro finalisées au nombre de 3 ont permis l'arrivée de magasins de proximité dans les années 1990. Aujourd'hui, si ces cités sont rarement mentionnées par les guides touristiques, elles disposent néanmoins d'appartements spacieux avec de nombreux parcs et espaces de loisirs à proximité. Elles restent privilégiées par les familles, même si elles continuent à véhiculer une image négative. Les pragois voient leur passage de ces cités au centre-ville comme une évolution sociale marquante. 

La sociologie urbaine permet de comprendre le rapport de l'homme à son habitat, et les liens qui existent entre la mémoire et l'espace. Les cités socialistes ont été créatrices de symbole, de l'avènement d'une nouvelle société à travers une architecture égalitariste et commune à tous les habitants. La mémoire de ces cités socialistes développée au lendemain de 1989 constitue un domaine d'étude qui reste subjectif. Si certains habitants ont immédiatement rejeté cette architecture, comme souvenir d'un passé socialiste, d'autres continuent de vivre dans ces cités et elles font partie de leur identité.

Le rattachement au passé peut être étudié à l'aune du path dependancy (traduction « dépendance au sentier. ») Cette notion permet de comprendre comment le passé influence les politiques du présent. Ainsi, dans le cas de la mémoire socialiste appliquée à l'architecture, le rejet de la politique socialiste et du pouvoir communiste entre 1945 et 1989 s'est répercuté sur cette architecture qui est désormais oubliée par les pouvoirs politiques. Par ailleurs, sa position dans l'espace en dehors du centre-ville contribue à ce rejet. La société tchécoslovaque au lendemain de 1989 a entamé une politique de décommunisation des villes, en changeant les noms des rues, en enlevant les statues des personnalités socialistes. Dans le même temps, une désidentification s'est progressivement développée et les villes occidentales avec leurs centres commerciaux et leur modernisme ont été idéalisées. A partir de là, les politiques urbaines tchécoslovaques puis tchèques ont tendu vers ces constructions occidentales. 

La littérature scientifique sur la mémoire architecturale à Prague souligne la nécessité de ne pas homogénéiser cette mémoire en la rejetant unilatéralement. Les cités socialistes ont constitué un espace qui fut approprié par les habitants pendant la période socialiste. Depuis les années 2000 des ouvertures de la parole se mettent en place. Les habitants de ces cités ont des initiatives citoyennes pour faire visiter ces sídliště, et organisent des conférences autour de l'habitat socialiste. En 2016 l'Institut français à Prague a présenté une exposition sur ces sídlištěmontrant l'ouverture de la parole mémorielle autour de cette architecture.

 

 Photo: Ensembles d'immeubles se situant dans le centre du Sídlis̆tĕ Jihozápadní Mĕsto, 2016.

 

Pour aller plus loin :

Bazac-Billaud Laurent, De Jihozápadní Mĕsto à Prague 13: un sídlis̆tĕ de la banlieue de Praque dans les années 1990. 2003. Thèse de doctorat. Paris, EHESS.

Dušek Karel, « Česká architektura/Czech Architecture, 1945–1995. » Prague: Obec, 1995.

Halík Pavel, « L’avant-garde architecturale et les traditions de l’urbanisme fonctionnaliste tchèque », Cahiers du CEFRES, 1994, no 7f., p. 5.

Hirt Sonia, « Whatever happened to the (post) socialist city? », Cities, 2013, vol. 32, p. S29-S38. https://doi.org/10.1016/j.cities.2013.04.010

Lavabre Marie-Claire, Le Fil Rouge, Sociologie de la mémoire communiste, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1994, 319p.

Pommois Carole, « Dynamique urbaine à Prague de la fin de la période communiste à nos jours: l’importation du modèle occidental du commerce de détail », Revue Géographique de l'Est, 1999, vol. 39, no 2-3.

Les chiffres mentionnés dans cet article proviennent des ouvrages de la bibliographie.

Ajouter un commentaire