Les think tanks en Europe centrale et orientale, stratégies de soutien à l’intégration européenne ?

Par Capucine Goyet | 2 mai 2011

Pour citer cet article : Capucine Goyet, “Les think tanks en Europe centrale et orientale, stratégies de soutien à l’intégration européenne ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 2 mai 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1104, consulté le 16 décembre 2017

 

pepiniere-145.pngDemos Europa, EuropeumGKI : de qui ou quoi parle-t-on ? Ces noms ou acronymes ne sont autres que ceux de think tanks est-européens, dont le nombre s’est particulièrement accru ces dernières années. Ces groupes de réflexion appartiennent à ce que l’on appelle la société civile et contribuent grandement au débat public européen. Entrons au cœur de ces organisations pour en découvrir les ressorts…

« Union Européenne – Gouvernement – Société civile » : objectif triangulaire

« You have to empower civil society ! », tel est le conseil donné à la Présidence tournante espagnole, belge et hongroise, par Gaëtane Ricard-Nihoul, analyste politique à la représentation de la Commission européenne et auteur du rapport « Think Global – Act European » publié en 2010 par le think tank Notre Europe. Ce conseil n’est pas anodin, dans la mesure où les eurobaromètres actuels (sondages d’opinion réguliers conduits par la Commission européenne) affichent un euroscepticisme croissant de l’opinion publique. À l’exception de la Pologne, les nouveaux États-membres ont globalement perdu entre 10 et 20 % d’opinions favorables à l’appartenance à l’UE depuis leur adhésion.

Pour faire face à cet euroscepticisme grandissant, des think tanks et d’autres organisations de la société civile centre- et est-européenne se sont réunis dans une perspective de promotion de l’intégration européenne en avril 2008 à Ljubljana. Ils ont développé l’idée d’un triangle, dont les angles représentent trois acteurs européens essentiels : la société civile, l’Union européenne et les gouvernements nationaux. Chacun des acteurs se lie avec les deux autres selon des modalités spécifiques. Un espace de conseils, d’obligations, et d’influences forme le cœur du triangle. Les gouvernements nationaux ont des obligations légales quant à l’exécution de projets européens, en même temps que des membres de la société civile peuvent exercer des pressions à Bruxelles et auprès des instances nationales. Aux yeux des think tanks, c’est au cœur de ces interactions et influences triangulaires que se joue le soutien à l’Union européenne. Il faut alors en renforcer la construction. Tel est l’objectif que se sont donnés les think tanks est-européens à Ljubljana.

Think tanks de l’Est et cause européenne : un phénomène récent et rapide

Ce lien triangulaire, que les think tanks cherchent à renforcer, est récent. Bien que la décennie 1990 ait été témoin de l’explosion des think tanks en Europe centrale et orientale, c’est au cours de la décennie 2000 que des think tanks spécialement dédiés à la cause européenne ont vu le jour. Si, auparavant, il s’agissait d’aider les nouveaux gouvernements à mettre en œuvre la transition démocratique politique et économique (suivant les principes du "consensus de Washington"), il s’agit désormais de développer des positions européennes. Lorsque l’on regarde  de près leurs sources de financement, on s’aperçoit qu’outre des fonds apportés par les organisations internationales et par le secteur privé, ils sont nombreux à recevoir des apports financiers de la Commission européenne. Par exemple, CASE, le Centre polonais pour la Recherche Economique et Sociale, s’intéresse particulièrement à la politique de voisinage et à l’intégration économique.  Bien que le Centre ait également élargi ses horizons géographiques au Moyen-Orient et à l’Afrique, la qualité de ses policy papers d’orientation européenne intéresse plus particulièrement la Commission européenne, qui finance le Centre à 58 %.

Selon le recensement effectué en 2007 par le Foreign Policy Research Institute, les nouveaux États membres possédant le plus grand nombre de think tanks sont la Roumanie et la Pologne, avec respectivement cinquante et trente-cinq think tanks. Mais, cet essor numéraire n’est pas nécessairement synonyme de grande visibilité. Quelles stratégies sont alors développées par les think tanks pour soutenir l’intégration européenne et gagner en influence ? L’année 2011 est une année charnière entre deux présidences tournantes du Conseil de l’UE : la Hongrie clôtura celle qui avait commencé l’année dernière avec l’Espagne, puis la Pologne prendra la relève en juillet à la tête d’une nouvelle présidence tournante. Dans le cadre de cette actualité européenne, notre analyse se concentrera particulièrement sur le rôle des think tanks polonais et hongrois en matière de soutien à l’intégration européenne.         

Concurrence et changement de stratégie

Les années 2000 sont placées sous le signe des nouveaux défis pour les think tanks est-européens. Des concurrents inédits ou déjà existants ont commencé à acquérir de l’influence, tels que les chercheurs des partis politiques ou des universités. Face à la multiplication de ces ressources analytiques, lobbys et expertises, il est devenu plus compliqué d’accroître la visibilité. De surcroît, les think tanks ont commencé à se voir reprocher de ne fournir que des analyses critiques a posteriori. Or, les décideurs politiques souhaitaient des anticipations, des solutions à court ou long terme pour gérer les crises à venir. Face à ces critiques, des changements de stratégie ont été adoptés. C’est notamment le cas des think tanks polonais CASE et Demos Europa. Leurs activités actuelles mettent désormais en exergue leurs capacités à fournir des solutions rapides et pragmatiques. Ils sont devenus de véritables conseillers techniques et pragmatiques.

Cette nouvelle stratégie a probablement contribué à l’exception polonaise. Parmi les pays d’Europe centrale et orientale, son opinion publique est celle qui affiche le pourcentage le plus élevé non seulement en termes de connaissance des institutions européennes, mais aussi en termes de confiance et soutien à l’UE. Si 50 % des Polonais estimaient que l’adhésion à l’UE était une bonne chose en 2003, c’est désormais 62 % de la population qui s’y déclare favorable.

Directeurs de think tanks et décideurs politiques

Force est de constater que beaucoup d’hommes politiques utilisent volontairement les travaux des think tanks. Mais souvent, ils le font de manière implicite. C’est ce qu’expliquent Juliette Ebélé, spécialiste des pays d’Europe centrale et orientale, et Stephen Boucher, co-secrétaire Général de Notre Europe, dans leur article « Think tanks in Central Europe : from the Soviet legacy to the European acquis ». Pour se rendre compte de la réelle influence des think tanks actuels, une manière efficace de procéder consiste à étudier leurs réseaux et les parcours de leur président et de leurs membres.

 

Dans le cas des think tanks CENS et Demos Europa, les carrières politiques et européennes de leurs directeurs ont joué un rôle essentiel en matière de visibilité. Du côté du CENS, la participation de son directeur Péter Balázs au gouvernement lui a permis de se faire connaître en Hongrie et auprès des institutions européennes. Non seulement Balázs a exercé sur le plan intérieur les fonctions de Ministre des Affaires étrangères et de Secrétaire d’État à l’Intégration européenne, mais il a également été membre de la Commission européenne en 2004. Ce lien qui existe entre la personnalité du leader d’un think tank et les partis politiques favorise le soutien à l’intégration européenne.

De la même manière, le Polonais Paweł Świeboda, président de Demos Europa, est lui aussi, un homme d’importance sur le plan européen, comme en témoigne son parcours professionnel. Après un poste de Conseiller auprès de la présidence polonaise de 1996 à 2000, il est devenu directeur du Département pour les Affaires européennes dans le cadre du ministère des Affaires étrangères jusqu’en 2006. Cerise sur le gâteau : il a négocié l'adhésion de la Pologne à l'UE. À l’image d’un Jacques Delors, qui a donné ses lettres de noblesse au think tank Notre Europe, Paweł Świeboda donne les siennes à Demos Europa. Et il fait actuellement partie du groupe de conseillers qui aident le gouvernement polonais à se préparer à la présidence de juillet 2011. L’envergure politique du président d’un think tank joue donc un rôle majeur dans le positionnement de celui-ci sur la scène nationale et européenne.

 

 

La stratégie des réseaux

Pour étendre leur influence, une deuxième stratégie est privilégiée par l’ensemble de ces think tanks : c’est le réseau. Le développement croissant de partenariats répond à plusieurs objectifs. Le principal est d’acquérir une légitimité et d’accroître la renommée du think tank. Le rapport annuel de 2009 du think tank polonais CASE explicitait très clairement cet objectif : l’adhésion à deux réseaux internationaux de publication en 2009 devait faciliter la diffusion de leurs deux grandes revues (CASE Network Reports et CASE Network Studies and Analyses) à travers le monde. Le think tank fait également partie de Europe’s World. Plus qu’un réseau, Europe’s World est une plate-forme qui regroupe près de 150 think tanks et des personnalités européennes ou nationales reconnues telles que Mario Monti. Ce choix de personnalités accroît évidemment la visibilité et la crédibilité du réseau.

Dans cette même perspective, des think tanks se sont réunis autour de réseaux géographiquement spécialisés. Ils choisissent de mettre en commun leurs compétences internes pour élaborer un savoir géographique localisé et différencié. Régionaliser l’expertise permet en effet d’apporter précision et efficience aux solutions et analyses proposées. La spécialisation sectorielle des membres d’un think tank peut également être incluse dans cette perspective d’expertise locale. Par exemple, le CENS hongrois a recruté en novembre dernier une experte en questions balkaniques. Ce choix est bien sûr lié à l’adhésion très prochaine de la Croatie à l’UE. Mais il s’agit aussi d’anticiper tous les défis que poseront les candidatures des pays voisins : Serbie, Bosnie-Herzégovine etc. Le CENS aspire donc à devenir un acteur indispensable sur ces sujets brûlants que sont les élargissements dans les Balkans.

Face à l’opinion publique

On a vu que les think tanks ont un rôle à jouer entre les gouvernements et l’Union européenne. Or, le soutien à l’intégration européenne passe aussi par un troisième acteur-clef : le public. Celui-ci utilise les médias comme source principale pour s’informer des projets européens. Les eurobaromètres de 2010 indiquent que la proportion des citoyens conscients des projets financés par l’Europe vis-à-vis de leur région est bien plus élevée dans les nouveaux États membres que dans les anciens. Ce taux atteint même 69 % en Pologne et 59 % en Hongrie, alors qu’ils ne dépassent pas 25 % en France, ou encore 16 % au Danemark. La télévision et les journaux, à la fois nationaux et locaux, constituent des supports-clefs. C’est pourquoi Paweł Świeboda, président de Demos Europa, est également présent sur la scène médiatique. Outre son rôle auprès des décideurs politiques de la Pologne, il tient une colonne de politique étrangère dans Gazeta Wyborcza, le plus grand quotidien de Pologne. Il y écrit de nombreux articles sur l’intégration européenne et les relations internationales.

Dans les années 90, les think tanks se faisaient un devoir d’informer le public sur l’Europe et les processus d’intégration. On pourrait d’ailleurs déceler une belle allusion à la vox populi dans le terme « demos » du think tank Demos Europa. Ils restent nombreux à poursuivre cette politique pédagogique d’éducation du public, en particulier ceux qui participent au programme Jean Monnet mis en place par la Commission européenne afin d’éduquer et former dans le domaine de l’intégration européenne. Il s’agit ainsi de mettre l’Europe à la portée du citoyen. En 2007 par exemple, les eurobaromètres indiquaient que les Hongrois souhaitaient en savoir plus sur la monnaie unique, alors que les Polonais optaient pour les transports et la libre entreprise. Ces deux sujets pouvaient donc faire l’objet de conférences et colloques différenciés selon le pays concerné.

Néanmoins, cette mission éducative s’est beaucoup transformée. Au fur et à mesure que la notion de démocratie participative et représentative s’est affirmée, l’opinion publique a fait l’objet d’une attention particulière de la part des gouvernements et des medias. C’est pourquoi les think tanks ne cherchent plus seulement expliquer l’Europe au public, mais ils analysent les positions européennes du public afin de mieux les expliquer aux gouvernements et aux organisations internationales, comme le FMI ou la Banque mondiale. Il faut bien sûr préciser que ces priorités et préoccupations du public changent en fonction des pays. Par exemple, à la question de choisir les domaines dans lesquels l’UE devrait investir ses ressources en priorité, les Polonais placent les soins de santé avant la création d’emploi, alors que les Hongrois font l’inverse. Les think tanks attirent alors l’attention des gouvernements nationaux sur ces priorités citoyennes. Ils apparaissent donc comme de véritables porte-paroles de la société civile. Naturellement, ce rôle n’exclut pas qu’ils gardent néanmoins leurs propres agendas.

2011, une opportunité thématique

Enfin n’oublions pas que, depuis 1983, chaque année européenne est consacrée à un thème d’action choisi par l’UE. L’année 2011 a été déclarée « Année européenne du bénévolat et du volontariat ». D’une certaine manière, l’Europe a décidé de remettre la société civile sous les feux des projecteurs, de la revaloriser. Les think tanks, qui peuvent être considérés comme des acteurs particuliers de la société civile, se saisiront-ils de cette occasion européenne pour profiter des différents programmes et actions, et ainsi accroître leur visibilité ? Si c’est le cas, les angles du triangle de Ljubljana « UE-gouvernement-société civile » s’en accentueront davantage.

 

Pour aller plus loin


Sur Nouvelle Europe

À lire

  • FABRY E. et G. RICARD-NIHOUL (dir.), Think Global - Act European ; The Contribution of 14 European Think Tanks to the Spanish, Belgian and Hungarian Trio Presidency of the European Union, Paris, Notre Europe, 2010.
  • KRASTEV I., “Post-communist Think Tanks: Making and Faking Influence”, in Diane Stone (ed.) Banking on Knowledge, The Genesis of the Global Development Network, London and New York, Routledge, 2000.
  • BOUCHER S. et J. EBELE, Think Tanks in Central Europe and Asia – A Selective Directory, Budapest, Freedom House Europe, 2006.

Sur Internet (liste des think tanks référés)


Source photo : Idea Catalyst Kit, par Martin Whitmore, sur flickr

 

 

 

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