Les Slovènes, ces autres Autrichiens

Par Guillaume Griffart | 12 octobre 2010

Pour citer cet article : Guillaume Griffart, “Les Slovènes, ces autres Autrichiens ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 12 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/930, consulté le 18 novembre 2019

Les spectacles équestres de l’école espagnole de Vienne font partie des clichés traditionnels sur l’Autriche. En 2007, lorsque les chevaux lippizans (les chevaux traditionnels de l’école) apparurent sur les pièces de vingt centimes slovènes, on a crié au scandale, oubliant que les lippizans sont originaires de Maribor en Slovénie. Mais peut-être oubliait-on aussi que les Slovènes peuvent être Autrichiens ?

Les Slovènes d’Autriche

Les communautés slovènes sont principalement présentes dans les parties méridionales de l’Autriche, dans les Länder de Carinthie et de Styrie. Elles sont implantées dans les vallées alpines à la bordure de la frontière avec la Slovénie. Ces minorités représenteraient environ 13 000 personnes. Toute estimation plus exacte est difficile en raison de la complexité des méthodes de recensement et des revendications démographiques de chaque communauté. En Styrie, les  Slovènes seraient environ 6 000. Au total les Slovènes représenteraient la seconde minorité ethnique en Autriche, derrière la communauté croate (environ 30 000 membres). Néanmoins, c’est en Carinthie que la présence des communautés slovènes est la plus problématique, car la plus ancienne et la plus lourde d’un contentieux historique et politique. 

Un passé compliqué

Pendant de nombreux siècles, l’histoire de la Carinthie autrichienne s’est confondue avec celle de la Slovénie, les deux ne formant qu’une seule entité territoriale, le duché de Carantanie. Cette principauté fut fondée au VIIème siècle après Jésus Christ et elle s’étendait sur le Nord de la Slovénie, la Carinthie, la Styrie et le Tyrol de l’Est. La mémoire de ce duché fut particulièrement mise en valeur par l’historiographie de la période titiste, qui voyait en lui un État slave indépendant et précédant la formation des premières provinces germaniques d’Autriche.

En 788, la Carantanie fut conquise par les Francs de Charlemagne et placée sous le contrôle de la Bavière. Progressivement, l’influence germanique s’accentua alors que le pays se christianisait. Néanmoins, si les nobles étaient principalement germanophones, la majorité de la population n’en demeurait pas moins slave. Ce n’est qu’à la fin du Moyen-Âge que la frontière linguistique se déplaça progressivement vers le Sud, pour rejoindre approximativement l’actuelle frontière politique entre les républiques slovènes et autrichiennes. En 1456, la Slovénie fut rattachée à l’Empire des Habsbourg et l’histoire des populations slovènes se confondit avec celle de l’Autriche impériale.

Elle ne s’en distingua qu’en 1918 lorsque le comité des Slovènes, Croates, et Serbes décida de la séparation des territoires des Slaves du Sud d’avec l’Empire austro-hongrois et de leur fusion dans le nouveau Royaume des Slovènes, Croate et Serbes, premier avatar de la Yougoslavie. Cependant, 100 000 Slovènes demeuraient à l’intérieur de la nouvelle République d’Autriche allemande. Malgré des tentatives d’annexion par les troupes yougoslaves, lesquelles rencontrèrent la résistance des corps-francs germanophones, la communauté slovène se prononça le 20 octobre 1920, à près de 60%, pour le maintien de la Carinthie du Sud au sein de l’Autriche. Ce faisant, elle devenait une partie prenante du nouvel État et obtint par le traité de Saint-Germain de nombreuses garanties légales. Elles n’empêchèrent toutefois pas que la discrimination des Slovènes.

À partir de l’Anschluss de 1938, la situation des Slovènes s’aggrava et après l’invasion de la Yougoslavie par les nazis en 1941 un programme de déportation fut mis en œuvre avec le soutien des organisations ethniques allemandes de Carinthie. Dans le même temps, des mouvements de résistances slovènes s’organisèrent en coordination avec les communistes yougoslaves et débutèrent des actions de guérilla. Ces groupes furent les premiers mouvements importants de résistance armée contre les nazis sur le territoire du Reich allemand. Ils contribuèrent à  faire de l’Autriche, dans l’esprit de la déclaration de Moscou de 1943, une victime du nazisme. Lors de la libération de l’Autriche en 1945, les partisans communistes massacrèrent les SS locaux et les responsables nazis et oustachis dans la localité de Bleiburg (lieu devenu mythique pour les nostalgiques du régime d’Ante Pavelic ainsi que pour les pangermanistes).

Être une minorité dans la nouvelle Autriche

Lors de la fondation de la Seconde République, des garanties plus importantes sont accordées aux minorités. L’article 7 du traité d’État de 1955 (traité restaurant la souveraineté de l’Autriche) protège les minorités de Carinthie et de Styrie et prévoit aussi leur représentation au sein de ces provinces. Par ailleurs, la jurisprudence de la Cour constitutionnelle autrichienne favorise à de nombreuses reprises le droit des minorités et cherche à leur assurer la meilleure visibilité possible (des  quotas de population déterminent le seuil à partir duquel les affichages doivent être bilingues). Le traitement favorable des minorités apparaît dans l’après-guerre comme un gage de la respectabilité internationale de l’Autriche et une récusation des aspirations pangermanistes.

Pourtant, dans les faits, la cohabitation entre la communauté slovène et le reste de la population carinthienne est vécue sur un mode conflictuel. Les séquelles du passé ne s’effacent pas et de nombreux affrontements éclatent tandis que le droit n’est jamais appliqué. En 1972, le chancelier Bruno Kreisky décide de faire respecter l’article 7 du traité d’État, des panneaux bilingues sont mis en place à l’entrée des localités dans lesquelles vivent des Slovènes. Cette mesure provoque la colère des toujours influentes organisations pangermanistes, qui organisent le démontage des panneaux sans que les autorités ne réagissent. En 1975, il est finalement décidé que seules les communes dont la proportion de Slovènes est supérieure à 25% recevront de tels affichages, 77 seulement seront effectivement équipés. En 2001, la Cour constitutionnelle a ramené le quota minimum à 10% sans que cela n'ait eu un effet. Le conflit dure toujours.

La montée en puissance de Jörg Haider, le leader de l’extrême-droite autrichienne, au cours des années 1990, complique la situation des Slovènes de Carinthie. En 1999, il remporte les élections locales et redevient le gouverneur de la province (il l'avait déjà été brièvement au début des années 1990), il va alors s’attacher à en faire son fief. Or, Jörg Haider incarne la tendance pangermaniste et nationaliste de la politique autrichienne, il voit dans l’Autriche un État dont l’identité ne saurait se distinguer de ses racines germaniques. Les autres communautés ethniques sont alors considérées comme des éléments extérieurs qui doivent être tolérés sans être intégrés. Entre 1999 et 2008, la Carinthie devient la vitrine de la politique d’Haider. Officiellement, le gouverneur respecte les droits des minorités. Cependant, il mène en parallèle une politique qui conforte l’hégémonie culturelle germanique et minore la présence slovène. Quand il le faut, il n’hésite pas à jouer sur les clichés afin de mettre en scène un conflit séculaire entre communautés. Ainsi, il participe au démontage des panneaux en langue slovène dans la localité symbolique de Bleiburg ou installe la « pierre des princes » (pierre mythique sur laquelle était couronné les ducs de Carantanie) dans la salle d’honneur du Landhaus de Carinthie à Klagenfurt, accaparant de la sorte l’héritage de la principauté médiévale. La communauté slovène regroupée dans plusieurs organisations continue infatigablement à revendiquer des droits.

Le choc des civilisations ?

Un tel exposé de fait contribue facilement à entretenir l’image d’un conflit inextricable entre une minorité quasi-balkanique et la population d’un pays crispé sur son nationalisme désuet. Pourtant le contentieux autour de la présence slovène, si problématique et problématisé qu’il soit, ne doit pas apparaître comme l’unique mode de coexistence entre communautés ethniques différentes sur le sol autrichien.

La principale minorité ethnique d’Autriche est en fait constituée des Croates du Burgenland. Ils sont environ 30 000 à être installés dans ce Land, le plus oriental du pays, adossé à la frontière hongroise. Officiellement, les Croates disposent du même droit que les Slovènes ; dans les faits, leur situation est bien plus apaisée. La plupart des localités disposent d’un affichage bilingue, les enseignements scolaires sont très facilement dispensés en langue croate et l’intégration des populations, tant du point de vue social qu'a dans la politique locale est bien meilleure. Historiquement, la situation de cette communauté est différente, sa présence a toujours été vécue comme celle d’une minorité, qui n’en est pas moins ancienne. Les premiers immigrants croates se sont implantés à partir du XIVèmesiècle fuyant l’invasion des Turcs, peu à peu le lien qui les unissait à leur patrie s’est distendu. Ils ont développé une langue propre (le croate du Burgenland) et une identité culturelle originale, à cheval entre l’Autriche et leurs racines croates. S’ils subsistent avant tout c’est aussi en tant que particularité proprement autrichienne.

Il serait là encore très réducteur d’opposer la situation des Slovènes et des Croates comme un couple de contraires. Les Slovènes d’Autriche peuvent se targuer d’être un pont entre les deux nations. Le cas de la Carinthie ne doit tout d’abord pas résumer l’ensemble des minorités slovènes ; les difficultés des Slovènes de Styrie est moins problématique que leurs voisins et par ailleurs une part importante de cette population a émigré vers les grandes villes, Vienne en particulier. Ce faisant, ils continuent de participer au brassage qui fait la spécificité de la ville impériale. Elle fut et demeure un grand centre de rayonnement pour la culture slovène en Europe. En 1849, la première chaire d’études slaves de l’Université de Vienne fut mise en place par un Slovène, Franz Miklosisch. Aujourd’hui, les recherches sur la culture slovène sont toujours poursuivies dans la capitale, tandis que les travaux des traducteurs en font aussi une porte d’entrée des œuvres slovènes vers le monde germanique. C’est aussi par l’Autriche, proche voisin, que miroite la culture slovène. À l’inverse, la contribution d’hommes politiques et de diplomates autrichiens d’origines slovènes dans la gestion du conflit et de la reconstruction de l’ex-Yougoslavie ne doit pas être négligée, il n’est besoin que de citer Wolfgang Petritsch et Valentin Inzko, tous deux haut-représentants de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, pour mesurer ce qu’ils peuvent apporter à la crédibilité internationale de l’Autriche.

Les Slovènes de Carinthie dessinent une certaine histoire de l’Autriche : celle d’un pays aux héritages mêlés et compliqués. Un pays qui ne doit pas être compris comme un tout homogène mais plutôt envisagé à l’aune de ses minorités, c'est-à-dire inextricablement lié à d’autres histoires nationales et à l'Europe.

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • A. Pelinka, H. Sickinger, K. Stögner, Kreisky Haider, Bruchlinien Österreischischer Identitäten, Braumüller, 2008
  • L. Hermann, Aller-retour inachevé en ex-Yougoslavie, 2009  
  • B. Jesih, Ethnos und Politik, was wollen die Kärntner Slowenen?, Drava Diskurs, 2010
  • A.Bernard (ssd.), la Slovénie et l'Europe, l'Harmattan, 2005

Source photo : IMG_6206, par Prestwick, sur Flickr

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