Les Serbes, la Serbie, les Balkans occidentaux et le discours des grandes puissances

Par Antoine Lanthony | 6 mars 2008

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Les Serbes, la Serbie, les Balkans occidentaux et le discours des grandes puissances”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 6 mars 2008, http://www.nouvelle-europe.eu/node/433, consulté le 20 mai 2018

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Suite à la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, la Serbie s’est logiquement positionnée dans une opposition frontale à ce qui est, d’un point de vue purement juridique, une violation de son territoire. Dans la foulée, plusieurs manifestations ont montré à la fois nationalisme et exaspération de la part des participants. Au-delà de la violence, il est utile de s’interroger sur les raisons qu’ont les Serbes de refuser cette indépendance, et plus largement, sur les sentiments et les positions exprimés.

Le Kosovo : à la frontière du droit et de l’affectif pour les Serbes

Les manifestations et les heurts à Mitrovica (nord du Kosovo) ou à Banja Luka (République serbe de Bosnie), l’incendie de l’ambassade des Etats-Unis à Belgrade en marge de la manifestation géante parrainée par Vojislav Koštunica (Premier ministre) et Tomislav Nikolić (candidat nationaliste à l’élection présidentielle de février 2008) et la multiplication des visites officielles serbes au Kosovo sont pour le moment les événements les plus manifestes de l’opposition serbe à l’indépendance de la province.

Province du sud de la Serbie, le Kosovo (qui, au contraire du Monténégro ou de la Macédoine n’a jamais eu le statut de république au sein de la Yougoslavie mais a seulement possédé un statut de province autonome) est depuis la fin de l’intervention de l’OTAN en Serbie le 10 juin 1999 placé sous administration onusienne. De fait, le Kosovo n’est donc plus dirigé par les autorités serbes depuis près de dix ans. Et pourtant, juridiquement il est resté un territoire serbe durant cette période. La résolution 1244 des Nations Unies pose de ce point de vue un problème puisqu’elle a légalisé a posteriori une intervention armée illégale (non avalisée par le Conseil de sécurité des Nations Unies), et mis en place l’administration internationale d’un territoire dont elle rappelait en même temps l’appartenance à la Serbie.

Ce point de droit est crucial dans la revendication serbe de ne jamais céder le Kosovo et d’inciter les autres Etats à ne pas le reconnaître. Ce n’est néanmoins pas lui qui a réuni les foules dans les rues de Belgrade ou de Mitrovica. En effet, bon nombre de Serbes voient le Kosovo comme un double symbole : d’une part, la terre de leurs ancêtres, celle où les monastères témoignent du passé serbe orthodoxe de la province ; d’autre part, la résistance face à l’Empire ottoman, dont la bataille du « champ des merles » (1389) est l’étendard. Les Serbes du Kosovo ne font quant à eux aucune confiance aux autorités albanaises et craignent pour leur avenir, gardant en mémoire la « contre-épuration ethnique » de l’été 1999, avec la fuite d’environ 200 000 non-Albanais après le retrait des forces serbes.

Face à la légitime volonté d’indépendance des Albanais de la province suite à la répression et aux crimes des années Milošević et à l’exil temporaire dans les pays limitrophes, les Serbes mettent donc en avant une légitimité historique et légale. Dans la mesure où les événements des dix dernières années semblent interdire tout avenir aux Serbes et aux Albanais sur un même territoire kosovar, ces légitimités s’opposent obligatoirement.

Lever le voile sur la situation intérieure de la Serbie

Sans rejeter les arguments précédemment énoncés, tous les Serbes ne les positionnent cependant pas au rang de leurs priorités. L’élévation du niveau de vie ou les occupations quotidiennes sont en effet des préoccupations au moins aussi importantes pour beaucoup de Serbes. Il en est enfin qui considèrent que l’indépendance du Kosovo est peut-être un mal nécessaire pour réparer certains agissements du passé, ou tout simplement pour terminer un cycle et en entamer un nouveau.

La question du Kosovo n’a cessé d’habiter la vie politique serbe depuis les années 1980. Les tensions existant depuis longtemps dans la région la moins économiquement développée de la Yougoslavie ont alors été cristallisées par une partie du discours politique serbe comme une persécution délibérée à l’encontre des Serbes. Le Mémorandum de l’Académie serbe des sciences et des arts, paru en 1986, désigne les autres peuples composant la Yougoslavie comme les ennemis des Serbes. Au premier rang de ces ennemis, les Albanais du Kosovo. Or il est révélateur que cet ouvrage, pourtant rédigé par des intellectuels, pose avant tout le problème de la crise économique qui frappe alors la Yougoslavie. A ce problème, plutôt que de pointer les failles d’un système communiste vacillant, il était facile de jeter la pierre aux autres nationalités composant la Yougoslavie.

La situation économique de la Yougoslavie des années 1980 était particulièrement alarmante, notamment après la révélation de la dette extérieure qu’avait entretenue Tito pour perfuser l’économie. Devant cela, l’impuissance des dirigeants politiques à améliorer les conditions de vie s’est muée en accusation de « l’autre », seul responsable des misères de la société. On le sait depuis longtemps, la définition « purificatrice » d’un bouc émissaire est une des fictions politiques fréquemment usitées par les dirigeants politiques pour ne pas avoir à avouer aux électeurs leur incapacité à remédier à des problèmes qui dépassent leurs possibilités d’action.

Le fait est qu’en continuant d’utiliser ce type d’arguments, autrefois à l’égard de la Croatie ou de la Bosnie-Herzégovine, mais centrés exclusivement sur le Kosovo depuis 1999, une partie de l’opinion publique serbe a intégré ce réflexe nationaliste d’une manière qui peut sembler disproportionnée, le nationalisme devenant une des solutions pour restaurer une fierté personnelle parfois difficile à trouver dans un environnement où le chômage et la corruption dominent, situation tristement classique dans les Balkans. Pour ceux là, la classe politique jusqu’à Koštunica a su détourner les regards, en faisant oublier que le désastre majeur de la Serbie est son économie, même si la capitale Belgrade connaît un regain d’activité impressionnant depuis quelques années.

Mais ce n’est pas le cas de tous les Serbes. Pour beaucoup, les problèmes rencontrés au quotidien ne sont pas détournés par la catharsis nationaliste, mais demeurent, tels quels, les principales préoccupations de citoyens souvent désenchantés. Et pour eux, ce qui compte est avant tout d’accéder à des conditions de vie meilleures et à une plus grande liberté de mouvement en Europe, le Kosovo n’était qu’une préoccupation annexe.

Dans tous les cas, la position des Serbes sur le Kosovo ne peut en effet pas être déconnectée de la désintégration de la Yougoslavie, des différentes guerres et des discours et interventions occidentaux et russes.

L’attitude internationale envers la Serbie : un facteur clé souvent mis de côté

La Serbie est aujourd’hui, en tant qu’Etat, la perdante des conflits des Balkans. Belgrade, autrefois capitale de la Yougoslavie, puis de la Serbie et Monténégro, pourrait ne plus être capitale que d’un ensemble regroupant la Serbie en tant que région et la Voïvodine. En parallèle, nombre de Serbes ont le sentiment d’être en permanence placés sur le banc des accusés, y compris lorsqu’ils abordent des questions juridiques ou mettent en lumière des incohérences occidentales à leur égard. Au-delà d’un attachement au Kosovo lié à la présence historique des Serbes dans cette région, il ne faut pas rester à une vision naïve d’un sentiment national si exacerbé. Si beaucoup de Serbes manifestent contre l’indépendance du Kosovo, il faut bien y voir la dernière démonstration de fierté d’un peuple qui se sent profondément méprisé depuis 1991 par la communauté internationale.

En effet, laissant de côté la minorité d’ultranationalistes capables de défendre le massacre de Srebrenica (environ 8000 Bosniaques musulmans tués par des forces serbes dans l’est de la Bosnie-Herzégovine en 1995) et accusant aveuglément l’Occident de tous les maux des Serbes, il est essentiel d’entendre les critiques adressées par les Serbes aux grandes puissances, dont le comportement fût en de nombreuses occasions pour le moins ambigu, envoyant un message inaudible.

La traque de Radovan Karadžić et Ratko Mladić pour laquelle il est exigé des Serbes une coopération active alors même que des doutes sérieux pèsent sur la volonté occidentale et en premier lieu américaine de les capturer est un exemple de ce comportement occidental incohérent. Un accord aurait en effet été passé entre Richard Holbrooke (ancien envoyé spécial des Etats-Unis dans la région) et Radovan Karadžić, qui garantirait à ce dernier une impunité en échange de son retrait de la vie publique et politique. Des hommes chargés de la traque de l’ancien chef des Serbes de Bosnie se sont par ailleurs plaints d’entrave au déroulement de leurs opérations, notamment lorsqu’ils parvenaient à le localiser. En tout état de cause, même non prouvé formellement, le soupçon pesant sur cet accord et les quelques témoignages existants suffisent à saper la crédibilité occidentale, tant vis-à-vis des victimes Bosniaques, pour qui justice n’est pas faite, que vis-à-vis des Serbes, pour qui Karadžić se voit partiellement réhabilité, alors même qu’il jouit d’une réputation inférieure à celle du militaire Mladić à leurs yeux.

De même, le lien fait par de nombreux observateurs entre indépendance du Kosovo et ouverture réelle à la Serbie du chemin vers l’Union européenne est un exemple illustrant le sentiment de chantage dont les Serbes estiment être les victimes.

D’autre part, l’aversion dont Washington est aujourd’hui l’objet à Belgrade ou à Banja Luka s’explique aisément par l’appui inconditionnel apporté par les Etats-Unis à l’UCK (Armée de Libération du Kosovo, formée de combattants albanais) dès avant l’intervention de l’OTAN, par le souvenir des bombardements de 1999, et enfin par le sentiment global que les Etats-Unis sont l'un des artisans de l’éclatement progressif de la Yougoslavie, dont la Serbie s’est considérée à la fois le centre et l’héritière. De plus, les forces internationales de paix, présentes au Kosovo depuis une décennie, en Bosnie-Herzégovine depuis quinze ans, sont souvent considérées comme une autre forme d’occupation et comme la déconsidération la plus complète des peuples qui y habitent.

S’il est évident que le territoire du Kosovo a été une aubaine pour les Etats-Unis, leur permettant d’installer leur plus grande base hors sol étasunien (camp Bondsteel) depuis la guerre du Vietnam, et que les « vainqueurs » des conflits des Balkans, peuvent apparaître comme étant l’Allemagne, les Etats-Unis et la Turquie, il n’en demeure pas moins que les choix catastrophiques des années 1990 sont de la responsabilité des seuls dirigeants serbes (et dans une moindre mesure croates) et de leur intransigeance parfois aveugle.

A l’opposé des positions occidentales, dont on peut douter que la protection des populations bosniaques ou albanaises ait été la préoccupation première, la position russe est également l’objet d’interrogations.

En effet, se sentant trahis par les pays occidentaux, Etats-Unis et France en particulier (les Serbes rappellent volontiers que durant les deux conflits mondiaux, ils se sont trouvés aux côtés des Français et des Américains), les Serbes ont confié leur destinée à la Russie en 1999, ce qui fut une erreur d’appréciation manifeste. A nouveau, en 2008, le principal soutien de Belgrade s’avère être Moscou, qui, même s’il semble très peu disposé à lâcher prise et ne monnaiera vraisemblablement pas sa position (en témoigne la récente visite à Belgrade de Dmitri Medvedev), n’en cherche pas moins à faire valoir ses intérêts, en premier lieu dans le domaine de l’énergie.

Une implication régionale forte de la part des puissances occidentales : un vœu pieu ?

Aujourd’hui, le Kosovo indépendant ne sera vraisemblablement pas reconnu par certains Etats du monde, parmi lesquels la grande majorité des pays soumis à des poussées indépendantistes et de ceux où domine la religion orthodoxe. Les problèmes juridiques, sociaux, économiques resteront les mêmes après la proclamation de l’indépendance. De plus, les frontières de cet Etat à peine né sont déjà remises en cause et la sécession du nord est envisageable en vue de son rattachement à la Serbie, tandis que les minorités craignent pour leur sécurité.

La Serbie, de son côté, est la perdante des conflits. S’il n’est en aucune manière question d’oublier les crimes des forces serbes, il semble urgent d’offrir des perspectives à la Serbie, d’association puis d’adhésion à l’Union européenne, un rapprochement avec la Russie semblant assez largement vide de sens. Si la justice internationale a toujours été la justice des vainqueurs, elle doit se garder de l’humiliation des perdants, la politique adoptée envers l’Allemagne après la Première Guerre mondiale est là pour nous le rappeler.

La Macédoine et la Croatie sont pour leur part officiellement candidates à l’adhésion à l’Union européenne. Si pour la Macédoine, la consolidation de l’unité de l’Etat semble une priorité avec l’amélioration du niveau de vie, il en est autrement pour une Croatie de plus en plus unie et ouverte : depuis deux législatures, le HDZ, parti nationaliste réformé du défunt président Tuđman, invite des représentants de la minorité serbe à participer au gouvernement. Zagreb multiplie les appels du pied à Washington et Bruxelles en vue d’une adhésion rapide à l’UE, dont il serait difficile de comprendre qu’elle soit ajournée sine die, eu égard aux conditions d’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie. La Croatie a en effet déjà franchi l’étape de la construction et de la consolidation de son Etat-nation et dispose actuellement d’un niveau de développement économique supérieur à celui des deux derniers Etats entrés dans l’Union européenne. Ayant livré en 2005 Ante Gotovina, recherché pour crimes de guerres, elle s’est acquittée de sa principale « dette » envers la communauté internationale, tout en favorisant le retour des réfugiés serbes et le respect des minorités nationales.

La Bosnie-Herzégovine enfin, semble la grande oubliée des Balkans. Pays le plus meurtri, en proie à une crise politique durable – soumis à des volontés de sécession de la part des Serbes de Bosnie, qui pourraient suivre l’exemple des Albanais du Kosovo –, il tarde à s’ériger en Etat viable et vit toujours dans les faits sous un statut proche du protectorat avec comme problèmes majeurs pauvreté et chômage, corollaires de la lenteur de la reconstruction et du manque d’investissements, tandis que les Croates y consolident leurs liens économiques avec Zagreb et les Serbes avec Belgrade, et que tous vivent en partie grâce aux transferts de fonds effectués depuis l’Allemagne, l’Autriche ou la Suisse.

Aussi importants que soient la protection des ambassades à Belgrade et la mise en place d’une police unifiée en Bosnie-Herzégovine, les pays occidentaux, Union européenne en tête, ne devraient-ils pas, au-delà des mots et des questions diplomatico-administratives, assurer un soutien financier, matériel et logistique conséquent, une sorte de « plan Marshall » afin de remettre sur pieds une région, allant de la Croatie à l’Albanie, où plusieurs centaines de milliers de personnes ont trouvé la mort et plusieurs millions ont été déplacées au cours des vingt dernières années, où le chômage et le sous-emploi touchent près de 30% de la population active, et où se multiplient les trafics ? En témoignent les projets saoudiens en Bosnie-Herzégovine, l’appétit russe grandissant dans la région ou l’intensification de la présence chinoise en Afrique, lorsqu’une zone est délaissée par ceux qui seraient a priori à même d’aider à son développement, d’autres acteurs se positionnent, rarement dénués d’arrière-pensées.

 

Pour aller plus loin :

Sur Nouvelle Europe

 

Ailleurs sur Internet

  • Site de la radio-télévision serbe B92 (qui avait soutenu la contestation interne à Slobodan Milošević)
 

À lire

  • Dérens, Jean-Arnaud, Geslin, Laurent, Comprendre les Balkans : histoire, société, perspectives, Editions Non Lieu, 2007

Photo : Antoine Lanthony - Trebinje , Republika Srpska, Bosnie-Herzégovine, copie du monastère de Gracanica, dont l'original est situé au Kosovo, construite en 2000.

 

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