Les langues en Croatie, entre affirmation de soi et reconnaissance de l’autre

Par Emilie Proust | 23 avril 2007

Pour citer cet article : Emilie Proust, “Les langues en Croatie, entre affirmation de soi et reconnaissance de l’autre”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 23 avril 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/172, consulté le 16 novembre 2018

hpim0114A la formule de Descartes « je pense, donc je suis », on pourrait ajouter « je parle ma langue, donc articleje suis », en particulier lorsque l’on s’intéresse au monde balkanique, où les populations longtemps sans Etat qui leur soit propre ont rapidement fait de la politique linguistique un outil pour affirmer leur existence et leur légitimité dans la revendication d’un Etat-nation.

(photo : Emilie Proust. il est écrit dans les deux langues sur la première ligne : Eglise orthodoxe serbe) 

Une nation se cristallise autour de certains marqueurs culturels qui font son identité. Pour définir un « soi », il faut trouver des caractéristiques qui lui appartiennent et qui soient différentes de celles de ses voisins. La langue et la religion sont parmi les critères les plus distinctifs. Les peuples d’Europe centrale et orientale ont durant leur histoire pris conscience que ces spécificités font leur identité et qu’il faut par conséquent lutter pour leur maintien et parfois même travailler sur la langue elle-même pour renforcer la cohésion nationale.

L’exemple croate illustre la manière dont une nation peut ainsi revêtir le fait linguistique d’une vaste dimension politique.

Sortir du débat sur l’existence du serbo-croate

L’espace ex-yougoslave fait partie du groupe linguistique sud-slave, comprenant les catégories linguistiques suivantes : le slovène, le macédonien, le bulgare et le « serbo-croate ». Attardons-nous un instant sur ce dernier cas. Si par prudence nous tenons à l’écrire entre guillemets, c’est que ce nom recouvre une réalité unique pour les linguistes, mais multiple pour les citoyens qui le parlent.

Loin de nous l’idée de trancher ce débat, d’autant que celui-ci n’a pas lieu d’être : l’argumentaire fondé sur la science du langage et celui basé sur le ressenti des populations ne se situent simplement pas au même niveau. Certes un Serbe et un Croate se comprennent sans problème mais la véritable question est ailleurs. En effet, la plupart des noms de langue sont identiques au nom du peuple qui la parle. Le mot « serbo-croate » implique au moins deux nations différentes – sans compter les Bosniaques et les Monténégrins – d’où les revendications qui ont mené à la distinction entre serbe, croate et bosniaque.

La naissance de la culture linguistique croate

Le slavon qui constituait la matrice linguistique des Slaves du Sud a donné naissance à plusieurs dialectes internes au groupe serbo-croate : le kajkavien, le čakavien et le štokavien. Géographiquement, on constate que le kajkavien est parlé dans le Zagorje, c’est-à-dire la région nord de Zagreb, le čakavien est utilisé en Istrie et dans les îles dalmates alors que le štokavien est le dialecte du reste de la Croatie, mais aussi de la Bosnie-Herzégovine et de la Serbie. La Croatie comporte donc à elle seule trois idiomes, les deux premiers étant encore parlés localement alors que le dernier s’est imposé.

Face à cette diversité linguistique dans la zone croate de l’empire austro-hongrois, Ljudevit Gaj, un des pionniers du mouvement illyrien, entreprend d’unifier la langue croate à l’instar de Vuk Karadžić qui a unifié la langue serbe quelque temps plus tôt. Les travaux de Gaj aboutissent ainsi à la fixation grammaticale et orthographique du croate, et ce principalement autour de dialecte štokavien.

L’initiative de Ljudevit Gaj n’est cependant pas un acte linguistique « gratuit », mais guidé par le désir d’une part de définir une langue que pourraient s’approprier tous les Croates, et d’autre part qui les rapprocherait des Serbes. C’est ainsi qu’en 1850, Gaj et Karadžić signent ensemble un accord de rapprochement de leurs langues respectives. Cet acte manifestement politique veut promouvoir le yougoslavisme, l’union des Slaves du Sud dans une seule et même entité territoriale, en dehors des empires austro-hongrois et ottoman.

Le réveil de la langue croate 

Les langues définies par Gaj et Karadžić ne se fondront pourtant jamais complètement. Les Serbes conservent le cyrillique et l’ékavien et les Croates l’alphabet latin et l’iékavien.[1] Des différences dans le vocabulaire existent également, sans que cela entrave en aucune façon la compréhension.

Le projet yougoslaviste porte ses fruits puisqu’au milieu du XIXe siècle. La langue serbo-croate est créée, puis devient langue officielle du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes en 1918, et ce jusqu’en 1991 à la dissolution de la Yougoslavie communiste.[2]

Pour les Croates, la langue serbo-croate n’apporte que des frustrations, elle est généralement considérée comme presque exclusivement serbe par les tournures de phrase et le vocabulaire. En même temps que les Croates critiquent l’hégémonie serbe en Yougoslavie, ils dénoncent leur impérialisme linguistique. Tito cependant avait désigné le serbo-croate comme langue officielle du pays dans le but de contrer ce type de sentiment national. Durant tout le temps où il reste au pouvoir, il est interdit aux citoyens yougoslaves d’évoquer l’existence d’une langue croate ou d’une langue serbe.

Néanmoins la contestation monte en Croatie : en 1967, l’élite intellectuelle rédige la "Déclaration sur le nom et la situation de la langue littéraire croate", dans laquelle elle appelle à une plus grande considération de la variante croate dans le pays. La condamnation de cette publication, puis du mouvement national du « Printemps croate » de 1971 font taire les expressions publiques de ce mécontentement, alors que la frustration perdure.

La croatisation après l'indépendance. 

A l’indépendance de la Croatie en 1991, il est décidé que le croate deviendrait la langue officielle du pays. Dès lors la politique linguistique croate mérite une attention particulière. La modification du nom n’est pas tant une surprise et se comprend aisément dans le cadre de la prise d’indépendance. Ce qui est le plus remarquable est la politique de redéfinition du croate.

Non content de se débarrasser de la partie visible de la variante serbe, le gouvernement emploie ses linguistes à redécouvrir la langue croate. Dès lors, les dictionnaires sont réécris en toute hâte pour coller à la nouvelle réalité : cette précipitation entraîne d’ailleurs des imprécisions, ainsi les dictionnaires franco-croates et croato-français qui font actuellement figure de référence sont remplis d’expressions et de significations aujourd’hui obsolètes. Un important travail sur ce point mériterait sans doute d’être effectué dans les années à venir.

La réforme du croate ne s’arrête pas là. Jugeant qu’il y avait de fait trop de mots qui se ressemblaient entre les deux nouvelles langues, les gouvernements successifs de Tuđman mettent en place une croatisation du vocabulaire. Cette politique passe notamment par la slavisation des termes empruntés à l’étranger, ce que ne font pas les Serbes, qui au contraire intègrent une part importante de la terminologie anglophone. Les mesures de modification arrivent parfois à une certaine absurdité : le mot « helikopter » a un temps été abandonné au profit d’une expression périphrasée décrivant les caractéristiques de cet appareil. Les changements officiels ne furent pas massivement suivis dans le quotidien par la population qui généralement ne comprenait pas l’utilité de supprimer certains mots alors qu’ils étaient utilisés depuis des décennies.

Les politiques linguistiques envers les minorités.

Si Tuđman fait inscrire dans la Constitution que la langue officielle du pays est le croate, il faut bien entendu se préoccuper de celle des minorités qui, avant que la guerre commence, représentaient une importante part de la population, avec notamment 12% de Serbes dans la Croatie de 1991.

La Constitution prévoit cependant une certaine législation sur les minorités, ce qui par ailleurs est une des conditions imposées au pays pour que son indépendance soit reconnue en 1992. Le conflit va cependant mettre ces mesures de côté pendant quelques années avant que la législation puisse à nouveau être appliquée.

Les conditions fixées par les accords de Dayton exigent le respect du droit des minorités, en particulier dans la pratique de leur culture et de leur langue. L’article 5 de l’Acte sur les minorités nationales mentionne clairement que chaque minorité doit avoir la pleine possibilité de vivre selon sa culture propre et que celle-ci doit absolument être préservée. Ainsi, dans les zones où les groupes minoritaires, notamment les Serbes, sont assez concentrés, l’usage de la variante serbe est égal à celui de la langue officielle du pays. De ce fait, il y a un double affichage en alphabet latin et cyrillique sur les documents et bâtiments publics, mais aussi des écoles pour chaque communauté, des journaux et associations culturelles serbes qui sont présentes.

Pour les régions où les minorités représentent une proportion plus faible de la population locale ou sont disséminées géographiquement, la question se pose d’une façon toute autre, puisqu’il ne s’agit pas de s’adresser à un groupe en tant que tel mais à des individus isolés. Cela est toutefois prévu par les autorités qui tiennent à affirmer la préservation des identités même si leurs représentants sont peu nombreux.[3] Elles ont certes accès à une presse communautaire, et peuvent s’exprimer dans la variante linguistique qu’elles préfèrent, cependant, il est difficile pour elles de revendiquer des droits plus précis comme le double affichage lorsqu’elles ne sont pas représentatives à l’échelle locale.

Cette politique multiculturelle n’est pas sans poser des problèmes pour autant. Si le multiculturalisme a l’avantage de donner à chacun la chance de pouvoir exprimer son identité, la contrepartie est le risque de marginalisation des groupes minoritaires. Leur visibilité et leur existence dans des poches spécifiques de la société contiennent à terme le danger d’un manque d’intégration dans la société. Citons à ce titre la ville de Vukovar qui jusqu’en 2006 possédait une école différente pour les enfants croates et serbes, avec des enseignants et des programmes distincts : cette politique n’augurait pas favorablement le renouveau du vivre ensemble dans une région douloureusement frappée par la guerre.

A l’évidence, le respect des cultures nationales doit se doubler d’une préoccupation supplémentaire, celle de veiller à l’intégration de tous les citoyens dans une seule et même cité, quelles que soient leurs différences. L’actuelle politique linguistique croate donne des bases très positives en matière de respect des langues minoritaires, et à bien des titres elle peut être un modèle de multiculturalisme. La législation en vigueur a la vertu de pouvoir rassurer les minorités sur leurs droits linguistiques, et ce d’autant plus qu’elle est globalement bien respectée.

 

 

[1]    Ekavien et iékavien désignent une des différences visibles entre les deux variantes linguistiques. Elle consiste pour l’iékavien à écrire –je ou –ije là où l’ékavien écrirait un –e.

[2]    Pour être tout à fait exact, il faut toutefois mentionner l’épisode de l’Etat oustachi qui a banni la variante serbe ainsi que le vocable « serbo-croate ».

[3]Article 7 de l’ Acte constitutionnel sur les droits des minorités nationales dans la République de Croatie.

 

Pour aller plus loin:

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GARDE Paul, Le discours balkanique, Des Mots et des Hommes, Paris, Fayard, 2004, 483 pages.
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Acte Constitutionnel sur les droits des minorités nationales dans la République de Croatie, 19 décembre 2002. 

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