Les jeunes du bassin méditerranéen : combien de divisions ?

Par Antoine Lanthony | 1 mars 2011

Pour citer cet article : Antoine Lanthony, “Les jeunes du bassin méditerranéen : combien de divisions ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 mars 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1035, consulté le 17 juillet 2019

Que se passe-t-il autour de la Mare Nostrum ? Grèce au bord du gouffre financier, Espagne au point mort, Albanie sous tension, Maghreb et Mashrek théâtres de révoltes plus ou moins sanglantes... La liste est longue et relègue pour une fois le conflit israélo-arabe au second plan. Dans tous les cas, la jeunesse joue un rôle déterminant dans les événements en cours. Mais peut-on parler d'une jeunesse euroméditerranéenne ?

Méditerranée et arrière-pays : état des lieux démographique

L'espace méditerranéen est démographiquement hétérogène. Les pays du Sud et de l'Est de la Méditerranée n'ont pas achevé leur transition démographique, tandis que ceux du Nord sont en voie de vieillissement. Des exceptions existent cependant. Au Nord, la France, mais aussi le Kosovo et dans une moindre mesure l'Albanie font figure d'exceptions grâce à leurs taux de natalité. Au Sud et à l'Est, la Tunisie est le pays dans lequel la transition démographique est la plus avancée, avec l'indice de fécondité le plus bas d'Afrique et du monde arabe. À l'opposé, la bande de Gaza fait figure de poudrière avec la population la plus jeune de la région.

La population des États du Sud et de l'Est du bassin a explosé au cours des deux dernières décennies : l' Égypte, pays arabe le plus peuplé avec 80 à 85 millions d'habitants aujourd'hui, a gagné environ 25 millions d'habitants en 20 ans. Sur la même période, la Turquie a gagné 20 millions d'habitants, l'Algérie et la Syrie 10 millions chacune, Israël près de 3 millions pendant que la population des territoires palestiniens doublait.

Ces pays sont en outre très jeunes. Depuis plus de deux décennies, la seule tranche 15-24 ans représente souvent plus de 20 % des habitants de ces pays. Les révoltes qui éclatent en cet hiver 2010-2011 arrivent donc non seulement en situation de crise économique, d'essor des moyens de communication, mais surtout dans des États où les plus à même de se révolter sont les plus nombreux. À titre de comparaison, le nombre de jeunes a très rapidement chuté en Europe du Sud, notamment en Italie et en Espagne, pays dans lesquels les 15-24 ans sont passés en 20 ans de 16-17 % de la population à environ 10 %.

En termes d'âge médian, la différence est encore plus criante. En 2010 celui-ci était de moins de 20 ans dans les territoires palestiniens, se situait entre 22 ans (Syrie et Jordanie) et 30 ans (Israël et Tunisie) pour tout le Sud et l'Est de la Méditerranée, mais atteignait 40 ans ou plus dans les  États d'Europe du Sud à l'exception de l'Albanie, du Kosovo, de la Serbie, du Monténégro et de la Bosnie-Herzégovine.

Enfin, le bassin méditerranéen est le lieu de nombreuses traditions religieuses : principalement catholicisme, christianisme orthodoxe, islam sunnite et judaïsme. Recul du catholicisme et expansion de l'islam sunnite sont les deux principales tendances de la région depuis plusieurs décennies, conséquences de la démographie (migrations, natalité) et des évolutions diverses selon les pays des relations entre religion et politique. L' Égypte est le pays arabe avec la plus importante population chrétienne (coptes) et la France le pays ouest-européen avec les plus importantes populations musulmanes et juives.

Les migrations : du Sud vers le Nord, mais pas seulement

Conflits, mais surtout chômage et pauvreté des jeunes : les causes d'émigration sont classiques. Depuis plusieurs décennies, elles ont concerné non seulement le Sud et l'Est du bassin, mais aussi l'ensemble des Balkans. Serbes, Croates, Bosniaques et Turcs vers l'Europe germanique et nordique ; Albanais vers l'Italie, la Grèce et la Suisse ; Maghrébins vers la France, l'Espagne et l'Italie ;  Égyptiens, Palestiniens, Jordaniens, Libanais ou Syriens vers les  États du Golfe ; Juifs séfarades du Maghreb et ashkénazes d'ex-URSS vers Israël... : les routes traditionnelles sont connues. Mais de nouvelles migrations émergent, qui peuvent surprendre.

Des travailleurs turcs se sont tournés vers la Russie, l'Ukraine ou le Kazakhstan. Israël, de façon paradoxale, a connu des mouvements d'émigration. Les pays pétroliers (Libye et Algérie) ont commencé à accueillir des centaines de milliers de travailleurs étrangers : Asiatiques, Subsahariens, Turcs, ex-Yougoslaves, Bulgares ou tout simplement voisins arabes et berbères. Dans ces deux pays au chômage et au sous-emploi endémiques, cette émigration encouragée par les  États a eu pour conséquences une exacerbation du racisme et de l'exaspération vis-à-vis du pouvoir. La fuite des étrangers de Libye montre par exemple à quel point la présence chinoise est massive en Afrique du Nord.

Enfin, l'Europe du Sud-ouest, qui continue d'accueillir les immigrés de l'autre rive, redevient terre d'émigration à la faveur de la crise économique. Si cette situation n'avait jamais totalement cessé pour un Portugal qu'il convient de ne pas assimiler au monde méditerranéen de par son ouverture atlantique multiséculaire, le cas de l'Espagne est d'école. Avec 40 % de ses jeunes au chômage, elle voit une partie des immigrés latino-américains retraverser l'Atlantique, accompagnée parfois de jeunes Espagnols diplômés, partant comme il y a un siècle tenter leur chance en Argentine, quand d'autres privilégient l'Allemagne, la France ou le Royaume-Uni. Tout plutôt que cette Espagne ne sachant que faire des chantiers à l'abandon dont les ouvriers roumains, équatoriens ou marocains sont au chômage...

Des problèmes économiques, sociaux et moraux en commun

Quel pays du bassin méditerranéen peut aujourd'hui se dire en bonne santé économique ? Israël ? Mais qu'en serait-il sans l'aide des  États-Unis ? La Turquie ? Mais qu'en serait-il sans les revenus de la diaspora et l'absorption, par l'Allemagne notamment, d'une partie des chômeurs turcs ? La Slovénie ? Mais est-ce réellement un pays méditerranéen ? La France ? Mais qu'en pensent les jeunes chômeurs, les agriculteurs criblés de dettes ou les plus de 55 ans que les entreprises rejettent ?

Quel pays peut se dire en bonne santé morale ? Si tous se paraient de vertu, l'épreuve des faits serait sans doute cruelle.

Se contenter de données macroéconomiques et de notes d'agences de notation ne permet pas de comprendre le terrain. La Tunisie présentait une feuille de statistiques d'assez bonne facture, qui indiquait une hausse des diplômés de l'enseignement supérieur... mais oubliait de mentionner que nombre de ces diplômés, chômeurs ou vendeurs à la sauvette, étaient avant tous floués et frustrés, alors que l'indécence était au pouvoir et s'affichait, sous le regard bienveillant de l'étranger.

 

 

La frustration devant la difficulté à trouver un emploi et un minimum de stabilité et de perspectives a éclaté avec la crise économique et financière. L'argent envoyé par les travailleurs immigrés a diminué, les bulles spéculatives explosé, la réalité de la situation économique et sociale locale s'est révélée au grand jour et n'est brillante nulle part. Grèce, Algérie, Tunisie, Lybie et  Égypte ont été les pays de la région les plus touchés par des manifestations et révoltes radicales, qui ont toutes vu le facteur économique et social jouer un rôle clé.

Si la croissance tunisienne s'était traduite par une insertion effective des diplômés et si la famille Trabelsi n'avait pas accaparé les richesses, il est fort à parier que la majorité de la population aurait continué à supporter les portraits de Ben Ali et le règne du RCD. Si deux familles ne se partageaient pas le pouvoir en Grèce depuis la chute des colonels et si les prix n'y étaient pas parmi les plus élevés d'Europe, sans doute la frustration serait-elle moins grande.

Perspectives, meilleures conditions de vie, fin de situations politiques et économiques monopolistiques ou oligopolistiques, minimum de décence de la part des dirigeants, ces demandes, basiques, sont à la source des revendications et pourraient être, avec bien sûr de grandes nuances, celles des jeunes de tous les Etats du bassin.

Liberté et démocratie

Le degré de liberté varie fortement d'un  État à l'autre de la Mare Nostrum. En  Égypte ou en Tunisie, la parole a été libérée car la censure, bien qu'existante, est devenue difficile à exercer sur Internet. Mais que signifie la liberté d'expression sur Internet si aucune prise en compte ne suit. On en arrive à la fameuse formule : « la dictature, c'est ferme ta gueule ; la démocratie, c'est cause toujours ». D'où une immense frustration.

Plus qu'un hypothétique appel à la démocratie, dont Fareed Zakaria entre autres rappelle dans L'avenir de la liberté qu'à force de devenir une norme made in USA dont la reproduction est imposée, la démocratie a été galvaudée et a perdu sa signification pour devenir la plupart du temps « illibérale » y compris en Europe en en Amérique du Nord, ces révoltes sont un appel à la liberté, indivisible, et à une plus grande décence. Selon Ghassan Salamé, « les insurrections aujourd'hui ont une dimension essentiellement morale, éthique ». Dimension qui sonne comme un appel à une certaine normalité : travail accessible, mesure des choses, minimum de droits, prise en compte de la parole...

Nul ne connaît l'issue des mouvements de révolte, applaudis à Bruxelles, Washington et Téhéran. Plusieurs observateurs comme Olivier Roy font état de révoltes post-islamiques portées par une jeunesse nombreuse, relativement éduquée, assez peu religieuse, souhaitant voyager et présente sur Twitter. En outre, les médias occidentaux n'ont eu de cesse de relever le caractère bon enfant des manifestations en famille au Caire, de mettre en avant le côté festif de celles-ci à la moindre musique et de compter les femmes et les foulards dans les cortèges. Cette vision d'une jeunesse qui serait identique partout dans le monde confine à ces révoltes un parfum post-historique dangereux car peut-être éloigné de la réalité et surtout représentatif d'un imaginaire qui aime à plaquer des schémas préconçus sur d'autres populations et peine à se figurer la violence.

Dans ces logiques d'accompagnement de cette jeunesse vue inconsciemment comme pro-occidentale et porteuse d'émancipation, plusieurs  États ainsi que l'Union européenne viennent d'annoncer des sommes financières et une reconsidération de l'Union pour la Méditerranée, dont, rappelons-le, Hosni Moubarak était censé être le coprésident du Sud.

Si ces analyses et intentions sont louables, il serait dommage d'oublier, volontairement ou non, deux éléments essentiels concernant ces insurrections et cette jeunesse. D'une part, une large partie de la jeunesse ne correspond pas forcément à l'image occidentalisée que peut renvoyer la jeunesse francophone ou anglophone mise en avant par les médias. D'autre part, il faut insister sur le poids qu'ont joué la frustration née du chômage et de l'exclusion des jeunes, mais aussi le comportement indécent des dirigeants et le reproche qui leur a été fait, notamment dans le cas de l'Égypte, d'une trop grande proximité avec les  États-Unis et Israël. Sous cet angle, si ces révoltes apparaissent toujours post-islamiques (ce qu'il conviendra de confirmer ultérieurement), elles n'apparaissent ni post-historiques ni post-nationales, mais sociales et porteuses d'une critique politique.

Plusieurs pays du Sud de l'Europe comptent également une jeunesse connaissant chômage et exclusion, outrée par l'indécence de ses dirigeants. C'est une raison, selon les points de vue, pour prendre en compte ou occulter ces éléments propres aux révoltes arabes. Que faire : monter le volume de la musique dans un bar branché pour couvrir le bruit ou passer le nez à la fenêtre voire  descendre dans la rue et confronter les idées ? Le monde arabe devra-t-il à nouveau et toujours, comme l'a écrit Philippe Muray suite au 11 septembre 2001 dans Chers djihadistes... craindre

« la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car » et représentant ceux, nombreux, prêts à lutter « comme des lions pour protéger [leur] avilissement » ? Et donc monter le volume de la musique, après les quelques jours de sourdine réglementaire qu'accordait Muray aux Occidentaux après le 11 septembre, pour ne pas entendre le second message envoyé en 10 ans par le Grand Moyen-Orient cher aux Américains et récupérer, édulcorer, rendre présentables les révoltes au moins autant que les autocrates amis ?

Et maintenant ? Tous Espagnols ou tous Egyptiens ?

Envisager des révoltes tout autour de la Méditerranée n'est sans doute rien de plus qu'un fantasme peu souhaitable de révolutionnaire de salon. Alors que la situation y est sous certains angles propice et même si la Grèce voire l'Italie connaissent des contestations, la situation reste relativement stérile dans ces pays, faute de jeunes assez nombreux notamment.

Mais les jeunes Européens sont-ils motivés et poursuivent-ils un but ou sont-il déjà tous ceux décrits par Muray ? Les contestations en Grèce et en Italie ont laissé apparaître une grande frustration, une opposition totale aux dirigeants, mais aussi un manque de conviction et de propositions, au contraire de manifestants arabes visant clairement un départ de leurs dirigeants et une libéralisation des régimes et capables de marcher sur un quartier général réel ou symbolique, au prix du sang.

Plus à l'Ouest, malgré des taux de chômage très élevés, la jeunesse française a partiellement manifesté sur un tout autre sujet (les retraites) tandis que la jeunesse espagnole semble apathique. Et partout, assez peu de débat, de conflit d'idées. Comme si ces jeunes n'espéraient rien pour leur pays et pour eux à peine mieux : de quoi payer le pain quotidien et l'abonnement Internet, peu importe que ce soit en restant chez les parents ou en allant de pays en pays.

Plus qu'un problème de mobilité, bien réel, il semble en réalité exister dans cette Méditerranée actuelle un clivage entre les jeunes ayant encore la foi en une action politique et ceux l'ayant perdue. Or, placée dans le contexte méditerranéen, l'action politique nécessite un minimum d'espoir et de ferveur, la confrontation des idées et l'intérêt pour la situation des voisins de quelque rive que ce soit...

Mobiles mais résignés, les jeunes Espagnols semblent inaugurer par leur absence de discours, de manifestation ou de revendication quelque chose de nouveau. Plus européens que la moyenne, ayant côtoyé à domicile des étudiants Erasmus de tout le continent, ils aspirent à le découvrir et ne se sentent que peu concernés par une Méditerranée dont ils perdent les codes : débat d'idées, oralité, passion, conservatisme sociétal... La situation n'est pas si différente en France ou les binationaux et biculturels, les pieds-noirs ou encore la région Provence-Alpes-Côte d'Azur assurent ce lien méditerranéen avec peine. Même le Maroc, économiquement intégré à la France et à l'Espagne et pour le moment très en retrait des mouvements de contestation, semble s'éloigner encore du cœur de la Méditerranée, celui où la ferveur s'illustre tous les week-ends dans les stades de football et de basket, mais aussi celui, on ne le répétera jamais assez, de Rome et d'Athènes, de Jérusalem et de Byzance, de Carthage et d'Alexandrie.

Les plus résignés et désenchantés, donc « les plus morts » pour reprendre la terminologie de Muray, peuvent-ils vaincre sur toutes les rives de la Méditerranée ? Il est évidemment permis de souhaiter le contraire et cela dépendra de la récupération ou non des révoltes, de la nature de ces récupérations et de l'attitude des  États-Unis, mais surtout de l'Europe, en premier lieu l'UE. À la faveur des événements tunisiens et égyptiens, peut-être serait-il utile de s'interroger sur le besoin de réhabilitation de la décence ordinaire chère à Orwell, sur un possible déplacement vers l'Est du centre de gravité de la Méditerranée et sur la nécessité de repenser totalement la mobilité et les échanges dans un bassin qui met à proximité des pays aux écarts de revenus abyssaux et aux démographies radicalement différentes. Réflexions qui pourraient s'étendre à la Russie et aux bassins de la mer Noire et de la mer Caspienne. Toutes les régions ne sont pas aussi calmes et dociles que la Baltique et il pourrait par exemple être utile à l'UE de mener un exercice de simulation à partir de la situation suivante : révolte massive en Azerbaïdjan et départ du président Aliev pour le Turkménistan...

 

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • BEGOUT B., De la décence ordinaire. Court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell, Paris, Allia, 2008
  • BRAUDEL F., La Méditerranée. L'espace et l'histoire, Paris, Flammarion/Champs, 2009
  • BRAUDEL F., DUBY G., La Méditerranée. Les hommes et l'héritage, Paris, Flammarion/Champs, 2009
  • MURAY P., Chers djihadistes..., Paris, Mille et une nuits, 2002
  • ZAKARIA F., L'avenir de la liberté. La démocratie illibérale aux Etats-Unis et dans le monde, Paris, Odile Jacob, 2003

Sur Internet

Source Photo : Arabic GoOnYoungPeopleBanner, par Essam Shafar, sur wikimedia commons

 

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