Les hauts et les bas de la vie politique autrichienne : Interview avec Caspar Einem

Par Annamária Tóth | 7 décembre 2013

Pour citer cet article : Annamária Tóth, “Les hauts et les bas de la vie politique autrichienne : Interview avec Caspar Einem”, Nouvelle Europe [en ligne], Samedi 7 décembre 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1766, consulté le 22 février 2017

L'Autriche, pays méconnu en Europe ? Caspar Einem, Vice-Président du Forum européen d'Alpbach et ancien Ministre de l'Intérieur autrichien ainsi que de la Science et des Transports, répond aux questions de Nouvelle Europe. Interview réalisée et traduite de l'allemand par Annamária Tóth. 

Le passé politique de l'Autriche est souvent assimilé pour les étrangers à l'extrême droite – on pense notamment à des noms comme Adolf Hitler, Kurt Waldheim ou Jörg Haider. Pourquoi est-ce le cas?

J'ai eu le plaisir de voyager aux Etats-Unis en 1990 et de visiter la France après 2000, l'année de l'élection du gouvernement noir-bleu en Autriche [on désigne les partis politiques autrichiens le plus souvent par leurs couleurs politiques ; ainsi, le parti conservateur ÖVP est noir et le parti de l'extrême droite FPÖ est bleu, NDLR]. Lors de ces deux voyages, en 1990 et en 2000, la question qui se posait à l’étranger était la suivante : le national-socialisme reviendra-t-il? C'était une analyse plutôt simpliste de la situation et, surtout, loin de la réalité politique autrichienne. J'ai donc essayé d'expliquer qu'il ne s'agissait pas du retour du nazisme mais de l'instrumentalisation par l’extrême droite des peurs de la population, en utilisant des paroles populistes. En fait, si on regarde le développement du parti d’extrême droite de Le Pen en France, on n'a plus besoin de se demander pourquoi on observe les mêmes faits en Autriche.

Je crois aussi qu'il y a un manque d'intérêt pour l’Autriche à l’étranger. C'est aussi la raison pour laquelle on est moins bien informé sur l’Autriche en Europe et dans le monde et que l’on tombe sur beaucoup de stéréotypes. Dans le même temps, on remarque que les partis autrichiens eux-mêmes s'orientent beaucoup plus vers une politique intérieure qu’une politique extérieure. Il existe donc une explication interne à ces observations.

L'Autriche n'a pas seulement connu une longue tradition de Grande Coalition entre le SPÖ et l'ÖVP mais ces deux partis ont également exercé une grande influence à tous les niveaux du gouvernement et du service public. Le mot « Proporz » n'est pas facile à comprendre pour les étrangers. D'où vient-il ?

Après 1945 et le retrait du communisme, les deux grands partis autrichiens [SPÖ et ÖVP, NDLR], qui rassemblaient 90 % des votes, ont dirigé le pays sous forme de coalition. Après le nazisme et surtout à cause de l'expérience partagée qu'ont vécue les hauts fonctionnaires de ces deux partis dans les camps de concentration, ils ont décidé de distribuer les postes de la fonction publique entre eux. La logique qui sous tend tout cela est que l’on souhaitait embaucher des personnes de confiance pour établir un système qui éviterait le retour du nazisme.

Or, ce système de coalition a dès le début dysfonctionné. Pourquoi ? En tant qu'ancien président de la Fédération des universitaires, intellectuels et artistes (Bund sozialdemokratischer Akademikerinnen, Intellektueller und Künstlerinnen, BSA), je peux donner un exemple précis. Cette Fédération a été établie après la Seconde Guerre mondiale pour engager des personnes qualifiées et capables de mettre en place la social-démocratie. Or les intellectuels de gauche étaient majoritairement juifs avant la guerre, et ils étaient de ce fait morts ou expatriés. Comment alors recruter dans cette Fédération des diplômés de l'enseignement supérieur qui n'étaient pas conservateurs ? Il ne restait que le groupe de ceux que l'on appelle « deutschnational » en allemand, ou littéralement allemand-national, c'est-à-dire des anciens nazis.

Pourquoi était-ce nécessaire? Parce que le système du Proporz nécessitait que pour chaque poste de responsabilité soit désigné un membre de l’un des deux partis, à la fois dans l’administration étatique mais aussi dans les entreprises nationalisées. Par exemple, qui serait responsable de la santé? Si en Haute Autriche [l'un des 9 Länder autrichiens similaires aux Länder allemands, NDLR] c'étaient les « rouges », on avait besoin d'un médecin social-démocrate dans tous les postes de médecin-chef. Comme on n’en trouvait pas, on recrutait des anciens nazis. C'est de cette manière que s’est forgé le passé controversé de la social-démocratie autrichienne, mais à l’inverse des autres partis politiques, nous l'avons assumé.

Quel est le rôle du « Proporz » aujourd'hui ?

En principe, ce système existe toujours mais il est loin d'être aussi influent qu'autrefois. Aujourd'hui, les ministres d'un gouvernement recrutent du personnel qualifié et compétent. Bien sûr, les personnes dans le cabinet du ministre sont des personnes de confiance et dans la plupart des cas, elles sont issues du parti du ministre ou sympathisent avec ses idéaux. En ce qui concerne les entreprises publiques, j'ai rencontré des difficultés en tant que Ministre de la Science et des Transports. Par exemple, l'ÖVP exigeait qu'à l'étage des comités directeurs ou des commissions des finances il y ait au moins un représentant « noir ». J'ai essayé de m'y opposer, mais dans certains cas cela apparait difficile quand on gouverne en coalition [sous le gouvernement du Chancelier Viktor Klima entre 1997 et 2000, NDLR].

En somme, ce système est encore une règle du jeu politique autrichien mais où l'on perd de plus en plus, ce que je trouve juste. Après tout, il ne s'agit pas de la couleur politique d'une personne mais de ses compétences et de sa qualification.

La Grande Coalition sort en tête du scrutin de septembre dernier. Or, selon certains sondages, le FPÖ gagnerait les élections si elles avaient lieu maintenant ou sortirait en deuxième position. Peut-on donc dire que la victoire de la Grande Coalition est légitime aux yeux de la population ?

La Grande Coalition n'existe plus vraiment depuis longtemps [elle a existé dans toute l'histoire de l'Autriche de l'après-guerre, à part 1966-1987 et 2000-2007, NDLR]. Ceux qui ne gouvernent pas ont l'avantage de ne pas être responsables de la politique du pays. Cela ne veut pas dire que le FPÖ soit mieux mais il n'est pas tenu responsable de la politique menée par le gouvernement.

... mais son influence est assez grande pour déterminer la politique?

Même le FPÖ n'est plus ce qu'il était autrefois. Il n'a pas beaucoup d'idées à part des discours xénophobes ou eurosceptiques. La xénophobie est un fait assez largement répandue dans la société autrichienne et on la trouve même présente dans les discours d’autres partis, excepté chez les Verts. La question qui se pose est plutôt si en tant que gouvernement on doit suivre cette tendance ou pas. En Autriche il est possible pourtant de suivre une politique d'immigration plus ou moins « décente » à l’égard des immigrants et sans pour autant se salir les mains [Caspar Einem a introduit une réforme dans la politique d'asile autrichienne en tant que Ministre de l'Intérieur sous le 5ème gouvernement du Chancelier Franz Vranitzky entre 1995 et 1997, NDLR]. Mais il faut oser la porter politiquement et il faut générer un soutien dans la population, ce qui n'est pas le cas actuellement.

Peut-on se permettre de ne pas promouvoir une politique positive d'immigration dans une période où l'Europe a besoin d'immigration au niveau démographique et économique?

Le problème principal est tout autre : si les citoyens ont l'impression que leurs besoins sociaux sont négligés à cause de l'immigration et si cette perception est confirmée au niveau politique, ils ne seront pas du tout prêts à accueillir de nouveaux arrivants. Cette perception est peut-être loin de la réalité mais il existe néanmoins une peur qu’on ne peut pas surmonter en parlant de besoin démographique et économique.

… et elle n’est pas surmontée aujourd’hui.

Malheureusement un tel discours n’est tenu ni dans la politique, ni dans les médias autrichiens. Néanmoins l'apogée du populisme à la Haider est dépassé, il a eu lieu dans les années 90. Les raisons à cela étaient diverses. D'abord, la chute du rideau de fer en 1989, qui a généré une certaine insécurité au sein de la population. Ensuite, l'entrée dans l'Union européenne en 1995. On ne savait plus qui décidait du sort de l’Autriche. Autrefois, quand il y avait des problèmes dans une entreprise, on allait demander l'aide du Chancelier. Serait-il toujours à même d’aider ? La population avait l'impression d'être soumise à l'ouverture des marchés et à leur libéralisation et que leurs enfants n'auraient pas de travail assuré. Ce sentiment fut notamment fort chez les employés de la Poste et des chemins de fer. Cette peur, couplée à la crainte des ouvriers venant de l'Est, a suscité un renforcement du contrôle des frontières. Cette peur de l'ouverture des frontières n'est aujourd’hui plus aussi forte. La situation s’est certes un peu améliorée à l’égard de ces craintes mais elle n’est pas réglée.

On explique le succès des partis populistes dans toute l'Europe en disant que les partis traditionnels n'ont plus de message clair à transmettre. Est-ce le cas en Autriche aussi ?

Oui, aussi. Nous savons maintenant que M. Spindelegger [l'actuel Vice-chancelier et Ministre des Affaires européennes et internationales, NDLR] soutient les 8 années de lycée en Autriche [la réforme du système scolaire en Autriche est l'un des sujets controversés du gouvernement actuel ; l'ÖVP voudrait garder le système actuel avec 8 années de lycée tandis que le SPÖ soutient l'idée d'un collège regroupant toute l'éducation primaire et secondaire, NDLR] mais ce n'est pas un propos fort pour un parti politique. Il n'y a pratiquement plus de politique extérieure en Autriche ; ni de politique sociale consentie par le gouvernement dans sa totalité : le Ministre des Affaires sociales est seul à se battre sur son front ; on cherche, sans succès pour l’instant, une politique économique durable. La seule chose qu'on voit réellement est le désaccord des partis, mais on ne sait pas ce que sont leurs intérêts (communs ou pas). La volonté de faire avancer l’Autriche ensemble semble absente.

De même, il est difficile de définir l'identité propre du SPÖ et du ÖVP. Autrefois, on disait que l'ÖVP était le parti des fonctionnaires et des agriculteurs. Aujourd'hui, peu de personnes travaillent dans l'agriculture et il y a moins de fonctionnaires. Le SPÖ était considéré comme le parti des ouvriers mais il y a maintenant seulement 5% d’ouvriers au sens classique du terme [travail industriel, NDLR] à Vienne. En fait, le SPÖ est devenu le parti des retraités mais 40.000 d’entre eux meurent par année, ce qui est un problème pour un parti qui veut garder son électorat. 

En somme, l'électeur est confronté à deux partis qui n’ont pas de public cible vraiment défini et dont l’électeur ne connait pas les positions clairement. Dans le cas de l'extrême droite, on sait, au moins, qu'ils sont contre l'immigration et contre l’intégration européenne.

… et les jeunes votent pour les partis qui restent : les Verts, Neos.

Les jeunes votent « au pif » pour les Verts, Neos ou bien, s'ils sont des jeunes hommes issus de modestes conditions, l'extrême droite : le FPÖ ou encore l'Équipe Stronach pour l'Autriche. [Neos – La Nouvelle Autriche est un parti libéral, tandis que l'Équipe Stronach est libéral, mais aussi populiste et eurosceptique. Fondés en septembre 2012 , les deux partis sont entrés au Conseil national lors des élections en septembre, NDLR.]

Les négociations pour la formation du gouvernement sont toujours en cours. Le Père Noël donnera-t-il un nouveau gouvernement aux Autrichiens ?

Nous avons actuellement un gouvernement responsable des affaires courantes et je crois qu'il restera le même, avec des noms différents. Il n'y aura pas de changement fondamental dans la politique autrichienne dans les 5 années à venir.

Est-ce qu'on est trop occupé à raccommoder le déficit budgétaire ? [Un déficit de plusieurs milliards d'euros a été découvert dans le budget autrichien en novembre ; les partis du gouvernement prétendaient n'en rien savoir avant les élections, NDLR.]

Le problème des restrictions financières a toujours été présent en politique. Le souci est plutôt autre. Le gouvernement a exercé ses fonctions jusqu'au 29 septembre, péniblement. La campagne électorale a été, comme toujours, un effort considérable pour tous, surtout pour les membres du gouvernement. Les résultats enfin atteints, le SPÖ et l'ÖVP ont commencé les négociations. La question est désormais: quand est-ce que quelqu'un a eu le temps de penser à comment gouverner ? Quand est-ce qu'il y a eu la décision que cette fois, les problèmes de l'Autriche seraient affrontés ensemble et que la politique serait différente ? Jamais – il faut croire qu’il n'y avait pas assez de temps.

Nous avons prochainement de nouvelles élections en Autriche, cette fois au niveau européen. Qui ira voter ? Le taux d'abstention s’élève déjà à un tiers aux législatives et le taux de participation aux élections européenne se situe toujours loin derrière les élections nationales.

Il est à craindre que le taux de participation soit minime et que les résultats s'orientent vers la droite, d'autant plus que le gouvernement n'a pas manqué l'occasion de tenir des discours au détriment de l'Europe, comme sur le budget ou sur les décisions prises à Bruxelles. Or, il y a des exceptions étonnantes. Par exemple, j'ai été très surpris par la Ministre des Finances [Maria Fekter, NDLR], qui est connue pour ses propos et positions décalées, mais qui est très cohérente et constructive sur la question des dettes des Etats membres du Sud. Cela ne veut malheureusement pas dire qu’il y a eu une politique européenne active et stimulante ces cinq dernières années.

Est-ce une nouveauté ? Y-a-t-il une identité européenne de l'Autriche ?

J'ai lu une étude d'Eurobaromètre récemment. Les Autrichiens se voient dans deux tiers des réponses en tant qu'Européens, ce qui est un résultat plus élevé que dans d'autres pays. Mais quand il s'agit des questions de subsidiarité et de prise de décisions, les réponses sont différentes (environ moitié-moitié). Au niveau émotionnel, la génération âgée ne se sent pas très proche de l'UE. Les jeunes trouvent super qu'il y ait Erasmus et la libre circulation des personnes. Mais il y a néanmoins un besoin de communiquer mieux sur cet outil qu'est l'UE et que l'on peut utiliser pour faire les choses d'une meilleure façon ensemble parce qu'on ne peut pas le faire aussi bien tout seul.

Pour aller plus loin

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Sur Internet

Photo: (c) Peter Mayr / European Forum Alpbach

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