Les femmes hongroises, entre famille et emploi

Par Annamária Tóth | 5 décembre 2011

Pour citer cet article : Annamária Tóth, “Les femmes hongroises, entre famille et emploi”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 5 décembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1334, consulté le 20 avril 2019

La Hongrie possède un système de congés parentaux conservateur, incitant les femmes à assumer leur rôle de « mères à plein temps » au moins jusqu'à ce que leurs enfants aient 3 ans. Avec un manque significatif de structures d'accueil de la petite enfance et d'emplois flexibles, elle a des difficultés à répondre à la fois aux exigences européennes de taux d'emploi à 75% et à combattre son déclin démographique.

Dans la Stratégie Europe 2020, fondée sur une croissance "intelligente", le taux d'emploi visé est de 75% ; l'un des buts principaux est l'intégration croissante des femmes au marché de travail. La Hongrie est encore loin de ces objectifs. Le taux d'emploi des personnes âgées entre 20 et 64 ans était d'environ 60% en 2009 et 2010. Ce chiffre était plus bas pour les femmes, à environ 55% dans la même période. Le taux d'emploi des femmes baisse d'ailleurs au fur et à mesure que le nombre de leurs enfants s'accroît : en 2007, le taux d'emploi des femmes avec un ou deux enfants âgé(s) de moins de 15 ans tournait autour de 50%, tandis que le taux n'était qu'à 23% pour les mères avec trois enfants ou plus. Ce sont les taux les plus bas des pays de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques, qui regroupe essentiellement des pays développés). D'autre part, la Hongrie a longtemps connu une baisse du taux de fertilité : le rapport de l'OCDE Doing better for families montre qu'en 2009, il s'élevait à 1,33 soit en avant-dernière position parmi les pays de l'UE, juste devant le Portugal.

Les femmes hongroises se trouvent donc face à un double défi entre le travail et leur rôle maternel. Pour pouvoir remplir ces deux rôles, il y a un besoin d'infrastructures de garderies, des horaires de travail qui facilitent la conciliation, le partage égale des tâches familiales entre les genres, et des politiques publiques actives pour encourager tout cela. Or, moins de 10% des enfants hongrois sont dans une crèche, bien plus bas que le tiers visé par la Stratégie de Lisbonne. 79% sont en école maternelle, comparée aux 90% de la stratégie. Les possibilités d'emploi en temps partiel ou de flexibilité dans les horaires de travail sont minimes, même si des règlements ont récemment été faits pour inciter la création de tels postes.

La transition : du travail au ménage

Comment est-on arrivé à la situation actuelle ? Pendant le régime soviétique, la majorité des hongroises travaillaient : leur taux d'emploi se situait entre 80 et 90%. Leur rôle social était celui de la mère et de la travailleuse. La conciliation des deux rôles était plus facile qu'aujourd'hui : le congé parental GYES (Gyermekgondozási segély, "allocation pour le soin de l'enfant") a été introduit en 1967 et les entreprises (étatiques) fournissaient des structures d'accueil de la petite enfance. Il y avait, comme on pourrait dire aujourd'hui, des infrastructures « family-friendly ».

Après la chute du mur, le marché du travail hongrois a connu un choc considérable, poussant le chômage à augmenter. Entre 1989 et 1992, le pays a perdu environ 1,1 million d'emplois – soit moins 20% en taux d'emploi. Ce déclin a continué dans une ampleur moins considérable jusqu'en 1997 et ne s'est enrayé qu'en 2000. Prenant en considération cette chute de l'emploi et le fait que le taux des femmes employées n'a plus rattrapé celui des hommes, quelques auteurs voient le choc de transition comme un évènement déterminant des différences hommes/femmes sur le marché du travail aujourd'hui.

Éva Fodor souligne dans un rapport présenté au Parlement européen que le rôle des femmes a été détérioré sous de nombreux aspects : en plus d'un taux d'emploi réduit, les places dans les garderies des enfants ont été coupées. Les congés prolongés ont été encouragés dans le but de motiver les femmes à rester plus longtemps à la maison et ainsi lutter contre le chômage par diminution de l'offre de travail. Márta Korintus, quant à elle, explique dans un article sur les (dés)avantages des congés parentaux que le discours officiel essayait de convaincre les parents des bénéfices d'une telle stratégie pour le développement des enfants.

La transition a donc réduit le rôle de l'État dans le soin (care) des enfants et a conduit au renforcement des clivages sociaux. En outre, Márta Korintus et Luca Koltai démontrent dans leur article « Work-life balance policy in Hungary » qu'un autre aspect de la transition a été l'adoption progressive des modèles occidentaux : en Hongrie, comme en Europe occidentale en général, les nouvelles structures familiales sont de plus en plus nombreuses, le nombre de mariages est en déclin tandis que celui des divorces monte, les femmes se marient de plus en plus tard et le taux de fertilité est en baisse.

Les failles du système des congés parentaux

Face à ces développements, aucun des gouvernements hongrois n'a su développer une politique de conciliation adéquate pour lutter contre les problèmes du déclin démographique et le gender gap. Malgré la mise en place de plusieurs directives européennes depuis 1997, la situation ne s'est pas suffisamment améliorée. La base de la politique familiale en Hongrie accentue la possibilité d'une longue absence du marché de travail pour les femmes : le congé de maternité est de 24 semaines, payé à 70%, le congé de paternité à 5 jours, payé à 100%. Le congé parental des parents employés peut durer jusqu'à ce que les enfants aient 2 ans (GYED, Gyermekgondozási díj, "pprovisionnement pour le soin de l'enfant), il porte l'indemnité à 70% du salaire (jusqu'à un certain seuil toutefois). Les parents peuvent ajouter un an de congé payé à un flat rate (un taux appliqué uniformément, sans considérations de niveau de revenu) jusqu'à l'âge de trois ans. Les parents chômeurs prennent cette option à partir de la fin du congé de maternité (GYES). Pour les familles avec trois enfants ou plus, il y a possibilité d'un congé parental payé jusqu'à ce que le plus jeune enfant atteigne 8 ans (GYET, Gyermeknevelési támogatás, "soutien pour l'éducation de l'enfant").

Ce système peut être critiqué à plusieurs niveaux. Premièrement, les congés parentaux de longue durée ont un impact négatif sur la participation des femmes au marché d'emploi. Les congés parentaux longs sont en effet corrélés à un taux de reprise du travail faible. En Hongrie, le retour au marché du travail est le plus bas dans le rapport de la Commission « Reconciliation of work and private life », avec un chiffre de 45%.

Deuxièmement, il y a un biais sexué dans l'utilisation des congés parentaux : présentés comme neutres, ils sont pris dans la plupart des cas par les mères. Mária Frey montre dans son article sur la mise en place de la Stratégie de Lisbonne en Hongrie (2009) qu'avoir des enfants est corrélé négativement à l'emploi des femmes mais positivement à l'emploi des hommes. : les hommes avec des enfants âgés de moins de 12 ans ont un taux d'emploi plus haut que leurs concitoyens qui n'ont pas d'enfant (86,1% contre 79,1% en 2007). Ces chiffres sont à 76,1% pour les femmes sans enfants et à 49,8% pour les femmes avec enfant dans la même période.

 

 

Les (ré)actions récentes des gouvernements hongrois

C'est dans le but d'améliorer cette situation et sous la pression européenne que le gouvernement hongrois précédent a introduit plusieurs mesures encourageant le retour des femmes vers l'emploi. Tout d'abord, il a introduit depuis janvier 2005 la possibilité de travailler tout en restant bénéficiaire du GYES à partir du moment où l'enfant atteint un an (contre un an et demi auparavant). En outre, depuis 2006 la possibilité de travailler en plein temps, et non en mi-temps, a été introduite. Enfin, toujours en 2006, le gouvernement a étendu la protection contre le licenciement jusqu'à la fin du GYES, même si le bénéficiaire a exercé un travail entretemps à côté du GYES.

Des mesures adressées aux employeurs furent mises en place. Un exemple est le programme START plusz dont le but principal s'inscrit dans les priorités de la Stratégie de Lisbonne : c'est le soutien de l'embauche après le congé parental ou le traitement préférentiel des personnes appartenant aux groupes désavantagés.

En mai 2010, le gouvernement socialiste (MSZP) a réduit la période du GYES à deux ans et permis le travail à temps plein durant cette même période, afin d'inciter la reprise du travail des femmes. Le gouvernement conservateur du Fidesz, élu peu de temps après, est revenu à l'ancien modèle : droits aux allocations les allocations  maintenus 3 ans, limitation du travail de la bénéficiaire à 30 heures par semaine. C'est un reflet parmi d'autres des opinions conservatrices du gouvernement actuel sur le rôle des femmes et de la famille.

Conclusion

Les congés parentaux longue durée, le manque de structures d'accueil et d'horaires de travail flexibles ou de temps partiel contribuent à une situation très inégale entre les hommes et les femmes. Frey cite dans son article sur la Stratégie de Lisbonne et l'égalité des genres les recommandations de l'OCDE dans le chapitre 4 « Augmenter le taux d'emploi : mieux concilier vie professionnelle et vie familiale » des Études économiques de l'OCDE : La Hongrie (2007). Dans ce rapport, l'OCDE recommande entre autres la réduction des congés parentaux à un an et l'investissement de l'argent ainsi économisé dans les structures de garde des enfants. Certes, ce rapport a créé du débat public, mais des obstacles importants restent à prendre en compte. En particulier, le fait qu'il n'y a tout simplement pas assez de centres d'accueil et que leur construction nécessite du temps et des investissements. Bien que le gouvernement précédent ait investi dans des projets de financement de crèches et d'écoles maternelles, les résultats sont, pour l'instant, minimes.

Enfin, les nouvelles politiques du gouvernement actuel doivent être examinées d'un œil critique : dans la nouvelle Constitution hongroise, le gouvernement conservateur a défini la famille comme source de puissance principale de la nation hongroise et sa garantie de survie. Les points de vue traditionalistes du gouvernement renforcent une mentalité qui voit la famille comme union entre un homme et une femme, l'homme jouant le rôle du gagne-pain et la femme se consacrant aux enfants et au ménage. Cette vision de la famille semble rétrograde au regard des exigences européennes actuelles.

 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

  • Dossier de décembre 2011 :

Sur Internet

À lire

  • DUMAN, A., HORVÁTH, A., « Familialism in flux : Role of Europe and reconciliation in Hungary, » European Journal of Social Security 2011, 13:1, pp. 143-160.

 

Source photo : nagy cívis családi kép - big family picture from Debrecen Hungary, par fotobarat3, sur flickr

 

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