Les Balkans occidentaux: petits pays, grands sportifs

Par François Dupré | 16 novembre 2011

Pour citer cet article : François Dupré, “Les Balkans occidentaux: petits pays, grands sportifs”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 16 novembre 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1313, consulté le 14 août 2020

Les Balkans ont connu une histoire très troublée et sont toujours considérés comme une « poudrière » en raison de la multiplicité des ethnies et religions qui y sont représentées, la question de la place du sport apparaît primordiale : s’agit-il d’un moyen de catharsis commune, nécessaire et salutaire, ou bien au contraire d’un risque supplémentaire susceptible de rendre la situation explosive ?

Pour certains, le sport est juste un moyen pour des nations belliqueuses de régler leurs conflits sans effusions de sang (ou bien en limitant ces dernières au maximum). Pour d’autres, c’est un vecteur de rapprochement des peuples et de cohésion internationale. Si la suspension des compétitions sportives lors de conflits graves à l’instar des deux Guerres mondiales semble corroborer l’hypothèse d’une activité liée aux temps de paix, on ne saurait cependant sous-estimer les enjeux liés au sport, comme l’ont tristement soulignés la mise en scène aryenne des Jeux olympiques de 1938 par les nazis ou plus récemment la compétition acharnée pour la domination sportive mondiale menée par les deux grandes puissances de la Guerre froide.

Basketball : concourir pour les Balkans ou partir à l’étranger ?

La République fédérale de Yougoslavie a gagné la médaille d’or de l’Euro de basketball en 1991… avant de se voir interdire de participation aux Jeux olympiques par l’ONU l’année suivante, même punition en 1993 pour l’Euro et en 1994 pour les championnats du monde. La situation intérieure étant peu propice pour l’exercice de ce sport à très haut niveau, la plupart des joueurs ont préféré continuer en NBA - le fameux championnat américain - ou bien en Grèce ou en Espagne. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la Yougoslavie, dont l’équipe de Serbie a officiellement pris la place et ainsi hérité du palmarès, était l’une des nations dominantes du basketball européen et la seule équipe avec l’URSS à avoir pu rivaliser avec la puissante équipe américaine. Darko Miličić, Predrag Stojaković, Vlade Divac sont des exemples de joueurs serbes ayant officié ou jouant toujours en NBA, mais certains à l’instar de Dejan Bodiroga ont préféré rester en Europe.

En outre, l’équipe serbe présentait une équipe très jeune (22,3 ans de moyenne) à l’Euro 2009… où elle termina médaille d’argent. Les résultats de l’Euro 2011 (une huitième place) furent décevants par rapport à cette prestation, mais la Macédoine réussit le tour de force de se placer à la quatrième place suite à une défaite face à la Russie en demi-finale. Ainsi, on peut dire que les Balkans regorgent en matière de basketball de « grands » sportifs (dans les deux sens du terme).

Football et hooliganisme

Mais qu’en est-il des autres disciplines ? Si l’on s’intéresse au football, objet inégalé de la ferveur populaire, le bilan est bien plus contrasté. En effet, la Croatie, la Bosnie et le Monténégro vont devoir jouer les barrages en novembre 2011 pour tenter de décrocher une qualification pour l’Euro 2012, alors que la Serbie a été purement et simplement éliminée. Seule la Grèce réussit à se qualifier directement. Le problème ne réside cependant pas dans les mauvais résultats sportifs des uns ou des autres mais plutôt dans la violence autour du jeu.

En effet, le football dans les Balkans est gangréné par le hooliganisme. On citera à titre d’exemple l’assassinat du toulousain Bice Taton en 2009 par des supporters serbes alors que celui-ci était venu encourager son équipe à Belgrade. Un an après ce déni absolu de tout ce qui définit les valeurs sportives, la violence des supporters serbes obligeait l’arbitre d’une rencontre Serbie/Italie à arrêter le match à la huitième minute. Les Serbes ne disposent cependant pas du monopole de la violence dans les stades : en 2009, des supporters ont brûlé un drapeau macédonien au cours d’un match entre deux équipes du Kosovo.

Certaines analyses décrivent le stade de football non plus comme un lieu de spectacle mais comme le lieu où s’expriment les tensions politiques et communautaires à travers notamment un agencement des supporters par couleur (celle de son équipe), mais aussi par classe sociale. Ainsi, le football ne semble guère présenter de valeur de catharsis, mais semble avoir plutôt des effets délétères sur les sociétés que la compétition sportive affranchit de toute limite.

Novak Djoković : vertu de l’image ou récupération politique ?

S’il y a actuellement un sport où les Balkans ont gagné une forte notoriété, c’est bien le tennis où le joueur serbe Novak Djoković domine sans partage les plus grandes compétitions. Depuis la coupe Davis gagnée par la Serbie contre la France en décembre 2010, ce dernier a remporté tous les tournois du Grand Chelem auxquels il a participé à l’exception de Rolland Garros, et personne ne semble aujourd’hui à même de remettre en question son statut de numéro 1 mondial.

Djoković a donc fait beaucoup pour la promotion de la Serbie et des Balkans, néanmoins on peut se permettre de douter du caractère vertueux de l’image qu’il véhicule. En effet, à Belgrade alors qu’il s’adressait à une foule de 100 000 personnes, il prit le temps de remercier son sponsor chinois et de saluer le « peuple frère chinois ». En outre, le ministre des Affaires étrangères serbe Vuk Jeremić a eu une forte tendance à s’afficher aux côtés du tennisman prodige, sans doute pour faire oublier qu’il déclarait le 18 janvier 2010 que « le Kosovo est notre Jérusalem ». On observe ainsi une récupération politique certaine de l’image du jeune joueur. On peut enfin rappeler les conditions déplorables dans lesquelles s’est déroulée la finale de la Coupe Davis entre la France et la Serbie en décembre 2010 : les supporters s’étaient montrés extraordinairement bruyants et avaient oublié tout esprit sportif lors des jeux de service français en essayant de déconcentrer le joueur par tous les moyens possibles. Le capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis, Guy Forget, avait d’ailleurs déposé une plainte auprès de la Fédération internationale de tennis peu après la défaite, ce qui, dans un sport où le fair play et une attitude noble sont censés être la norme, en dit long sur le comportement des spectateurs.

Cette brève plongée dans le sport balkanique montre qu’il s’agit effectivement d’un vecteur de fierté nationale pour les populations meurtries par tous les conflits passés. Cependant s’y ajoute une dimension politique et économique, qui tend à transformer ce moyen de catharsis collective en facteur de tensions ethniques. Or, pour grandir, les sportifs ont souvent utilisé leur aura pour soutenir la paix : ce ne serait donc pas la première fois que le sport pourrait se montrer plus à même de transformer les mentalités que les autorités politiques.

 

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Source photo: Teniseri Srbije par Eklektekuria Machocarioca sur wikimediacommons

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