Le Triangle de Weimar (1/2), un réflexe politique qui n'a rien d'anodin

Par Francis Masson | 11 avril 2016

Pour citer cet article : Francis Masson, “Le Triangle de Weimar (1/2), un réflexe politique qui n'a rien d'anodin”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 11 avril 2016, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1939, consulté le 25 mai 2017

Les ministres des Affaires étrangères français et allemand ont effectué un déplacement conjoint à Kiev les 22 et 23 février derniers. Deux ans plus tôt, un déplacement similaire avait lieu au format Weimar, associant la Pologne. L'intervention du Triangle de Weimar dans la crise ukrainienne avait alors permis de débloquer la situation très tendue à Kiev. Quelles réalités se cachent derrière le concept du Triangle de Weimar qui fêtera, le 29 août 2016, ses 25 ans ?

 

L'expression Triangle de Weimar, qui a la caractéristique de disparaître plus rapidement des radars médiatiques qu'elle n'y fait surface, désigne les relations trilatérales privilégiées entre la France, l’Allemagne et la Pologne, initiées à la fin de la Guerre froide. Pour en donner une définition, le Triangle de Weimar est un forum de consultation trilatérale informelle. Il se fonde sur une déclaration commune faite à Weimar le 28 août 1991 par les ministres des Affaires étrangères français, allemand et polonais de l’époque : Roland Dumas, Hans Dietrich Genscher et Krzysztof Skubiszewski. Il est communément admis que le Triangle de Weimar est le résultat de l'exportation du modèle de la réconciliation franco-allemande aux relations germano-polonaises.

Avant toute chose, précisons que le Triangle de Weimar en tant qu'objet des relations internationales regroupe deux réalités. D'une part un versant politique englobant plusieurs forums de consultation informelle entre la France, l'Allemagne et la Pologne, que nous traitons ici dans un premier temps. D'autre part, le Triangle de Weimar désigne, dans son versant sociétal, les nombreux liens existant au niveau de la société civile, visant à favoriser le rapprochement et la compréhension mutuelle des citoyens des trois Etats.

D'hier à aujourd'hui : Une brève histoire du Triangle de Weimar de 1991 à 2003

Le Triangle de Weimar n'opère pas sur la base de documents fondateurs juridiquement contraignants. Il s'agit donc d'une structure informelle de coopération multilatérale. C'est une structure sui generis, puisqu'elle ne s'appuie sur aucun texte fondateur ratifié par les parlements nationaux et qui aurait une valeur juridiquement contraignante. Le Triangle de Weimar avait initialement un double objectif qui fut réalisé en 2004. Le premier objectif était l'intégration de la Pologne au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et son entrée dans l'Union européenne (UE). Le second était d'apporter un cadre à la réconciliation germano-polonaise.

Pour comprendre ce qu'a été le Triangle de Weimar au début de son existence, il faut revenir aux motifs de sa création. La fondation du Triangle de Weimar s'inscrit dans le contexte de la fin de la Guerre froide et de la disparition du monde bipolaire. Il s'agit autant pour la France et l'Allemagne d'intégrer la Pologne dans les structures supranationales existantes (OTAN et UE) que pour la Pologne de parvenir à ces objectifs en bénéficiant des puissants soutiens que lui offrent la France et l'Allemagne, considérés alors comme le couple moteur de l'intégration européenne. En même temps, cette coopération devait permettre à la France et l'Allemagne d'avoir une plus grande influence dans une Europe centrale et orientale alors en pleine transformation. Cette influence recherchée devait permettre de stabiliser économiquement et politiquement la région.

Pour Hans-Dietrich Genscher, la Déclaration commune des ministres des Affaires Etrangères de France, de Pologne et d'Allemagne, sur la responsabilité de ces trois pays dans l'avenir de l'Europe et l'aide aux pays de l'Est du 29 août 1991 devait permettre de favoriser les relations entre les trois peuples pour leur propre bien, mais aussi dans l'intérêt de l'intégration du continent européen. Ainsi, ce texte affirme la « responsabilité commune de la France, de la Pologne et de l'Allemagne » dans les domaines allant de la coopération régionale à l'intégration européenne incluant le rapprochement des sociétés et des peuples jusqu'aux niveaux local, régional et national.

Mais le Triangle de Weimar est aussi le résultat d'une réflexion franco-allemande commune pour éviter un tête-à-tête germano-polonais potentiellement stérile et aider les deux Etats à surmonter les épreuves du passé. Intégrer la France au rapprochement germano-polonais devait permettre de dépasser le poids d'une lourde histoire commune. Finalement, la flexibilité qui caractérise le Triangle de Weimar est liée à la volonté des pères fondateurs d'avoir un outil souple, activable selon la conjoncture, mais ne contraignant pas les États à coopérer au-delà des structures préexistantes.

Cette structure souple de consultation devait en effet inciter la France et l'Allemagne à considérer les problèmes centre-européens comme une affaire commune nécessitant un comportement solidaire. De plus, le dialogue tripartite devait permettre de dépasser la méfiance partagée par la France et la Pologne envers la nouvelle « Grande Allemagne » puisque la réunification de l'Allemagne avait redéfini l'équilibre des forces sur le continent européen.

Le 12 mars 1999, la Pologne entre dans l'OTAN. Le 1er mai 2004, elle entre dans l'Union européenne. Un peu plus de 12 ans après le lancement de la consultation tripartite informelle, le Triangle de Weimar a rempli son rôle historique. La question du futur du Triangle de Weimar, qui avait déjà été posée et débattue en amont, devait être résolue. La redéfinition du rôle de la coopération trilatérale n'avait rien d'évident et a débouché, pour certains observateurs, sur un compromis a minima. Sur le papier, elle semble pourtant ambitieuse, mais caractérise une des faiblesses du Triangle de Weimar : un décalage criant entre les déclarations d'intention et ce qui est, par la suite, réalisé.

Cette redéfinition est inscrite dans la déclaration commune du Sommet de Weimar (réunion des chefs d’États et de gouvernements des trois pays) de mai 2003 à Wroclaw. Y est prévu, d'une part la poursuite et l'intensification du travail commun, et d'autre part, un élargissement à de nouveaux domaines de coopération tels que les transports, les affaires intérieures ainsi que le renforcement de l'ancrage du Triangle de Weimar dans la société civile. Les voix officielles (Bernard Kouchner) désignent cette transition comme un passage d'une fonction d'instrument de «lobbying» au service de l'intégration de la Pologne dans les structures transatlantiques et européennes, à celle d'instrument de concertation au service du dialogue européen.

La « Traversée du désert » : le Triangle de Weimar de 2003 à 2007

Cette volonté affichée de travailler ensemble à l'avenir de l'UE a très rapidement été contredite par une « re-nationalisation » des politiques des trois Etats, c'est à dire le recul des consultations trilatérales dans la définition des politiques, notamment dans le cadre de la politique étrangère et de sécurité. Pour les politologues Kai-Olaf Lang et Daniela Schwarzer, la raison principale de l'échec de la mise en place des intentions exprimées en 2003 est l'absence de volonté politique dans les trois capitales. De 2004 à 2007, le Triangle de Weimar vit, dans son versant politique, une « traversée du désert », avant d'être réellement relancé en 2011, mais pas de manière durable.

Ces divergences d'intérêts nationaux ont été renforcées par le retour du poids de l'histoire au sein du Triangle de Weimar, qui a contribué à la mise à mal des relations germano-polonaises. Plus généralement, on constate qu'à partir de 2005, le nouveau gouvernement ultra-conservateur de Jaroslaw Kaczynski en Pologne ne favorise pas les relations germano-polonaises, ce qui entraîne un recul du Triangle de Weimar de la scène européenne, et une perte de sa capacité à enrichir le débat européen.

Un exemple du blocage du fonctionnement politique du Triangle de Weimar est celui du traitement de la guerre d’Irak de 2003. En effet, la consultation tripartite ne permet pas de désamorcer les craintes et les divergences d'opinions entre les trois Etats. Face à la politique hyper-interventionniste des États-Unis dans le cadre de la guerre contre le terrorisme, la volonté américaine d'intervenir en Irak concerne alors toute la communauté internationale. Alors que la France et l'Allemagne font front commun contre une intervention armée, arguant que le recours à la force ne réglerait pas durablement la crise, la Pologne adopte la position américaine en rejoignant le groupe des huit États européens favorables à une intervention armée (l'Italie, l'Espagne, le Portugal, le Royaume-Uni, le Danemark, la Pologne, la Hongrie et la République tchèque, signataires d'une lettre remise le 29 janvier 2003 dans laquelle le lien transatlantique est réaffirmé).

La Pologne démontre ainsi sa position atlantiste et s'affirme face à ce qui est perçu à l'époque comme une prétention franco-allemande de dicter une ligne de conduite européenne générale. Le problème est que cette position franco-allemande commune va de pair avec celle de la Russie sur la question, un alignement qui suscite la méfiance polonaise. Cette crise est renforcée par le commentaire du Président français Jacques Chirac, qui déclare, à propos des trois Etats candidats à l'UE ayant signé la lettre des Huit, « qu’ils ont manqué une bonne occasion de se taire », une remarque qui par la suite marque négativement les relations franco-polonaises.

Ici, c'est donc l'idée d'un conflit entre une « vieille Europe » qualifiée d'anti-américaine et une « nouvelle Europe » pro-américaine, la Pologne en figure de proue, que l'on remarque. Cette crise montre donc des divergences de perception et de sensibilité persistantes au sein du Triangle de Weimar, malgré plus d'une décennie de coopération, et reste le symbole de l'incapacité du Triangle de Weimar à désamorcer les conflits internes lors de ce type de crises.

Cette crise illustre également une autre caractéristique du Triangle de Weimar, celle du poids prédominant des relations franco-allemandes, qui est régulièrement illustré par la métaphore d'un Triangle de Weimar isocèle. Ce phénomène est inhérent à la première fonction du Triangle de Weimar, mais s'explique aussi par la longue histoire des relations franco-allemandes, qui sont institutionnalisées depuis plus de 50 ans. À cette prédominance des relations franco-allemandes s'ajoute un sous-développement des relations franco-polonaises au sein du Triangle. Ce poids inégal des différents bilatéralismes composant le Triangle de Weimar explique en partie son incapacité depuis 25 ans à rester un acteur durable du débat sur l'intégration européenne.

Le Triangle de Weimar a donc traversé, entre 2004 et 2007, une phase que l'on peut qualifier de "traversée du désert" avant d'être réellement relancé en 2011. Les causes conjoncturelles de cette relance sont multiples, mais on citera notamment : l'arrivée en Pologne au pouvoir de Donald Tusk en 2007, le bon fonctionnement du couple Tusk-Merkel, et la présidence polonaise du Conseil de l'Union européenne de 2011. De même, avec l'arrivée de François Hollande à la présidence française en mai 2012, on observe une certaine revitalisation de la politique franco-polonaise.

Le Triangle de Weimar aujourd'hui : Un ensemble de mécanismes intergouvernementaux de consultation politique, élargis à de nombreux domaines

Depuis sa création en 1991 et l'entrée de la Pologne au sein de l'UE en 2004, le Triangle de Weimar a vu ses finalités évoluer, et a traversé un certain nombre de crises qui ont démontré ses atouts mais aussi ses faiblesses.

En termes de fonctionnement institutionnel, les mécanismes de consultations existant entre les trois Etats concernent de nombreux domaines de la vie politique et prennent vie à différentes échelles. C'est donc d'une collaboration multiple et originale que nous traitons ici.

Nous l'avons observé, la finalité première du Triangle de Weimar a d'abord été de favoriser les relations entre les trois peuples pour leur propre bien, mais aussi dans l'intérêt de l'intégration du continent européen. Les moyens de la réalisation de cette responsabilité sont présentés en une phrase dans la Déclaration sur l'avenir de l'Europe de 1991 : « Les ministres ont décidé de se réunir à l'avenir une fois par an et de prévoir une réunion supplémentaire lorsque la situation en Europe le requiert. » Ainsi, le Triangle de Weimar reposait initialement uniquement sur une rencontre annuelle des ministres des Affaires étrangères. Cependant, des rencontres spontanées étaient envisagées, permettant de réagir à la conjoncture. Le Triangle de Weimar a donc été, et demeure, une structure flexible voulue par ses fondateurs, reposant essentiellement sur la consultation régulière entre ministres des Affaires étrangères des trois Etats. Ces rencontres entre ministres des Affaires étrangères sont aujourd'hui complétées par des rencontres des ministres et secrétaires d’États chargés des Affaires européennes.

Le 21 septembre 1993 a lieu, sous impulsion de la partie polonaise, une première rencontre informelle des chefs d’État des trois pays (François Mitterrand, Richard von Weizsäcker et Lech Walesa). Néanmoins cette pratique du Sommet de Weimar n'est officialisée qu'à partir de 1998 avec la rencontre, le 21 février à Poznan, de Jacques Chirac, Helmut Kohl et Alexander Kwaśniewski. Cependant, le rythme des rencontres officielles des chefs d’États et de gouvernements ralentit après 2004, le dernier Sommet de Weimar en date étant le Sommet de Varosvie du 7 février 2011 dans le cadre des célébrations des vingt ans du Triangle de Weimar.

L'action du Triangle de Weimar, initialement dirigée vers une œuvre de réconciliation germano-polonaise et vers une intégration européenne plus poussée de la Pologne, est officiellement élargie au domaine militaire en 1994, lors de la première rencontre officielle des ministres de la Défense le 3 mars à Paris. D'une manière beaucoup plus ponctuelle et contextuelle, des rencontres trilatérales des ministres des Finances, de la Justice, des Affaires sociales et du Travail, de l'Environnement ou encore de l'Agriculture montrent que l'ensemble des domaines politiques sont concernés par les consultations trilatérales. De même, une coopération entre les parlements des trois Etats voit le jour en novembre 1992 à Bonn par une rencontre entre commissions des affaires étrangères. Ces rencontres ont toujours lieu aujourd'hui et sont complétées par des rencontres trilatérales des commissions parlementaires des Affaires européennes.

La coopération trilatérale au niveau sociétal est aussi favorisée par le politique. Un approfondissement notable de ces relations trilatérales a lieu lors de la rencontre des ministres des Affaires étrangères du 3 février 1997, à Varsovie, où une volonté politique d'intensification des liens culturels est exprimée. À ce titre, la collaboration entre l'Office franco-allemand pour la jeunesse (OJAF) et l'Office germano-polonais pour la jeunesse (OGPJ) illustre un phénomène propre au projet du Triangle de Weimar : le passage de la bilatéralité franco-allemande à la trilatéralité germano-franco-polonaise. 

Aussi, des coopérations interrégionales du Triangle de Weimar se développent, par exemple celle entre le Nord-Pas-de-Calais, la Rhénanie-du-Nord-Westphalie et la Silésie visant à surmonter des difficultés économiques structurelles équivalentes dues à une passé industriel semblable. Ces coopération interrégionales sont généralement le résultats d'une "weimarisation", d'un élargissement à une partie polonaise de structures de coopération franco-allemande pré-existantes. 

Finalement, le Triangle de Weimar étant une structure flexible, un de ses atouts en tant qu'outil de coopération politique en Europe est sa capacité d'élargissement à de nombreux domaines, comme nous l'avons montré précédemment dans le cadre de rencontres inter-gouvernementales.

Un autre exemple caractéristique de cette capacité est le dénommé format « Weimar + ». Ce format apparait en décembre 2010 à la suite d'une lettre conjointe adressée à C. Ashton, alors « Haute représentant de l'Union pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité ». Il s'agit d'une initiative commune des pays membres du Triangle de Weimar pour un approfondissement de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), qui est, par la suite, soutenue par l'Espagne et l'Italie. Ce «Weimar package» contenait des propositions concrètes, dont la création d’un quartier-général permanent de l’Union européenne et traite de la coopération UE-OTAN.

Bien que la réalisation de ces propositions est avortée par un veto Britannique, le format « Weimar + » a perduré, principalement sur les questions d'approfondissement de l'UE de la défense. Ainsi, le 15 novembre 2012, une rencontre des ministres des Affaires étrangères et des ministres de la Défense au format "Weimar +" associant à nouveau l'Espagne et l'Italie a porté sur l'avenir de la politique de sécurité et de défense commune. Depuis, deux autres lettres communes du Triangle de Weimar élargi ont été adressées en 2013 et 2015 pour exprimer une volonté des Etats signataires d'approfondir l'intération européenne dans des domaines donnés. 

Une coopération politique au bilan mitigé : l’exemple de la crise ukrainienne (2014) et de l’actuelle crise migratoire

Du fait de sa disparition fréquente des radars médiatiques, de la prédominance des relations franco-allemandes et des décalages flagrants entre déclarations d'intention et réalisations concrètes, le bilan de l’action du Triangle du Weimar est à juste titre extrêmement mitigé.

L'action du Triangle de Weimar dans la gestion de la crise ukrainienne illustre parfaitement ces critiques et permet de comprendre les limites de son action politique.

Les 20 et 21 février 2014, les ministres des Affaires étrangères des trois Etats représentent l'UE à Kiev afin de servir de médiateur entre Viktor Ianoukovitch, alors président ukrainien, et l'opposition au régime rassemblée sur la place Maïdan. Le Triangle de Weimar n'avait pourtant pas été mandaté explicitement par la « Haute représentante de l'UE » Catherine Ashton. C'est le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, qui avait tout d'abord été mandaté. Celui-ci a ensuite impliqué son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, lequel a associé leur homologue français, Laurent Fabius.

Ici, l'action du Triangle prend une nouvelle forme. Il n'a plus pour objectif de servir le dialogue entre ses membres, mais plutôt de désamorcer une crise interne à un pays tiers non membre de l'UE et qui affecte l'Union. Leur rencontre avec l'ancien président ukrainien débouche sur un accord qui met fin à la répression sanglante des manifestants.

La réactivation du Triangle de Weimar est donc réellement visible les 31 mars et 1er avril 2014. En effet,  à la veille de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN du 1er avril 2014 portant sur la crise ukrainienne, les ministres du Triangle de Weimar se rencontrent à Berlin le 31 mars. Dans leur déclaration commune, ils dénoncent l'annexion de la Crimée par la Russie comme étant un « acte d'agression » violant « la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine ». Appelant à une réponse européenne commune face au défi que représente cette crise, ils réaffirment leur rôle de médiateurs. De plus, ils inscrivent l'action du Triangle de Weimar dans le cadre plus large de l'OTAN, en s'affirmant comme forces de proposition.

Pourtant, si le format Weimar a été réactivé en février et mars 2014 pour exprimer « la voix de l'Europe » face aux événements ukrainiens, ce rôle de catalyseur semble n'avoir fonctionné qu'à court terme, démontrant un fragile équilibre. L'Allemagne semble par la suite prendre le leadership dans la gestion de la crise ukrainienne, tandis que la Pologne est délaissée au profit du format "Normandie", un mécanisme de consultation regroupant l'Allemagne, la France, l'Ukraine et la Russie. Le Triangle de Weimar ne s'est donc pas imposé durablement comme forum de négociation pour tenter de résoudre la crise ukrainienne.

Sans préjuger des raisons de changement de format, on remarque que les divergences entre les intérêts nationaux des trois Etats du Triangle de Weimar refont surface dans le cadre de la gestion de cette crise. La Pologne semble s'être rapprochée des pays baltes sur les questions de défense, notamment de la Lituanie. Fin 2014, tandis que l'Allemagne est défavorable à l'installation de bases de l'OTAN dans les pays de l'Est membres de l'UE, les positions pro-atlantistes regagnent en force en Pologne alors que la France se trouve dans une position ambiguë avec la question alors non résolue des navires de guerre Mistral.

L'évolution du rôle du Triangle de Weimar dans la gestion de la crise ukrainienne illustre l'idée selon laquelle le trilatéralisme apparaît tout au mieux comme un instrument ponctuel de gestion commune des crises qui ne permet cependant pas d'orienter une politique commune dans le cadre de l'Union européenne.

L'actualité récente montre de même l'effacement complet du Triangle dans la gestion des crises intra-européennes, précisément parce que le Triangle ne parvient pas à être le lieu de désamorçage des blocages suscités au niveau communautaire par les divergences d'intérêts nationaux des trois Etats, lesquels vont alors chercher un soutien auprès d'autres partenaires européens.

L'image d'une UE incapable de trouver une réponse commune à la crise des réfugiés est renforcée par les divergences entre la France, l'Allemagne et la Pologne sur la question. Alors que l'Allemagne pratique une politique de l'accueil et que la chancelière semble prête à tout pour donner un caractère européen au traitement de cette crise, la Pologne refuse - et ce avant même le changement de gouvernement d'octobre 2015 - toute répartition contrainte des réfugiés allant à l'encontre de sa souveraineté nationale. Depuis l'arrivée au pouvoir du parti ultraconservateur polonais Droit et justice (PiS), le pays s'est de nouveau aligné sur les positions de ses partenaires du Groupe de Visegrád (la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie). La position française sur la question n'est néanmoins pas plus lisible. Alors qu'un axe franco-allemand semblait se dessiner à la fin de l'année 2015, les déclarations du premier ministre Manuel Valls en marge de la conférence sur la sécurité de Munich à la mi-février 2016 ont profondément pénalisé les relations franco-allemandes. 

Autre facteur d’achoppement politique au sein du Triangle de Weimar, les relations qu’entretient chaque État avec la Russie. Cette variable a notamment influé sur l'orientation de la politique européenne de voisinage (PEV) dans les années 2000. Le politologue Martin Koopmann montre que sur ce sujet, le Triangle de Weimar n'a pas été l'instrument permettant de désamorcer une crise en initiant une concertation constructive. Tandis que l'Allemagne doit conjuguer ses intérêts dans son voisinage oriental avec ses relations privilégiées avec la Russie, la France peut traditionnellement entretenir des relations bilatérales avec Moscou du fait d’une politique de voisinage avec l'Est peu développée sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et ce au risque de froisser son partenaire polonais.

Ainsi, pour Philippe Doliger, « les relations des trois pays avec la Russie concernent essentiellement les questions énergétiques et la problématique du voisinage oriental de l'UE », ces relations ne laissant apparaître aucun consensus au sein du Triangle de Weimar. La France est peu concernée par la problématique énergétique dans ses relations avec la Russie, tandis que l'Allemagne préfère négocier directement avec la Russie sur ces enjeux, sans consulter son voisin polonais, comme l'a montré la réalisation du projet de gazoduc Nord Stream. Le forum de consultation initialement mis en place pour les domaines des Affaires étrangères n'a donc pas permis de désamorcer la prédominance de la défense des intérêts nationaux dans ces nombreux domaines.

Que retenir de 25 ans de coopération trilatérale politique ?

Plusieurs reproches sont souvent adressés au Triangle de Weimar, les plus récurrents étant le faible impact des déclarations effectuées dans son cadre, ainsi que l'écart entre déclarations d’intentions et réalisations concrètes. De manière générale, on peut mentionner également que cet outil de coopération trilatérale laisse beaucoup de place aux réactions unilatérales de ses membres et souffre d'un primat des relations franco-allemandes.

La très grande souplesse du Triangle de Weimar explique donc le bilan mitigé de son action. Cependant, une autre explication peut être apportée: les attentes des observateurs face aux actions du Triangle du Weimar sont parfois disproportionnées par rapport aux mécanismes souples et flexibles qui le régissent, ce qui peut conduire à un sentiment de déception. Pourtant, il semble important de déplorer ce bilan mitigé, car ce constat de faiblesse contribue à la nécessaire réaffirmation de l'importance de cette consultation trilatérale.

Les moyens d'une relance durable du Triangle de Weimar au niveau politique sont donc un sujet récurrent des analyses du Triangle de Weimar, notamment chez les think tanks. Considérant les difficiles débuts des relations franco-allemandes et la relative jeunesse du Triangle de Weimar, il n'est pas à exclure qu'il soit réformé pour rendre son action plus efficace. Cependant, il ne le sera vraisemblablement pas dans un avenir proche et il est peu probable que cette relance prenne la forme d'une institutionnalisation de la coopération trilatérale semblable à celle des relations franco-allemandes.

Ainsi selon Martin Koopmann, si le Triangle de Weimar souffre en effet d'un déséquilibre entre ses composantes bilatérales, il ne peut ni ne doit, pour son propre bien, chercher à égaler ou supplanter les relations franco-allemandes. De plus, s'il peut être un moteur de la construction européenne, il n'a pas pour vocation et ne peut prétendre à être hermétique aux débats européens à 28. Autrement dit, la consultation au sein du Triangle de Weimar doit permettre de desamorcer des divergences d'opinions susceptibles de bloquer le débat à 28, rien de plus.

Sur un ton plus positif, on remarque qu'une des raisons de la longévité du Triangle de Weimar réside dans la persistance des liens existant entre les acteurs de la coopération, autant au niveau sociétal qu'au niveau politique, ainsi que dans le caractère souple de la coopération. Les années de coopération ont tout d'abord permis à des liens forts de se tisser entre les administrations des trois Etats, qui persistent malgré les changements politiques. Aussi, la flexibilité de la relation garantit la pérennité de la coopération, puisque les acteurs ne lui sont pas exclusivement dédiés et n'agissent pas sous le joug de contraintes juridiques. Pour autant, cela n'empêche pas la coopération d'être très dépendante des volontés politiques divergentes des trois Etats, qui peuvent nuire à la bonne entente et au bon fonctionnement du Triangle.

Le Triangle de Weimar, un réflexe politique

Le journaliste polonais Piotr Buras définit justement le Triangle de Weimar comme un « réflexe », différemment ressenti et exprimé dans les trois capitales, visant au débat régulier sur les intérêts et les positions propres à chaque partenaire et qui doit permettre d'entretenir un dialogue structurel entre l'Allemagne, la France et la Pologne. Le Triangle de Weimar n'est aujourd'hui, comme hier, ni plus ni moins que ce réflexe européen de la consultation, du pas vers l'autre, quand nous sommes confrontés à des défis dont les suites sont forcément européennes.

La citation suivante de Miriam Schader semble résumer l'impression générale de 25 ans de coopération franco-germano-polonaise : « Eu égard aux divers changements de gouvernements et à l'importance des défis politiques, la continuité de cette coopération constitue à elle seule un succès, même si ce dernier semble de nature symbolique ».

Finalement, si le Triangle de Weimar tel que nous venons de le présenter, à savoir dans son versant politique, souffre d'un bilan mitigé, l'analyse du Triangle de Weimar comme mécanisme de coopération privilégié entre Etats membres de l'UE ne peut être limitée à son versant politique. En effet, au niveau de la coopération sociétale, l'engagement pris dès 1991 par les pères fondateurs du Triangle a permis la mise en place d'un réseau non-négligeable de relations entre les citoyens des trois Etats. Ces relations sociétales sont l'objet de la deuxième partie de cette analyse.

Aller plus loin 

À lire

  • « France, Allemagne, Pologne : un ménage à trois ? », ParisBerlin. La magazine de l'Europe germanophone et francophone , n°100. Juillet-Aout 2014.
  • Buras Piotr, « Ein Lob auf den Weimarer Minimalismus », Welt Trends. Das außenpolitische Journal n°110, Nomos, Décembre 2015. p. 21-25.
  • Doliger Philippe, « Le triangle de Weimar à l'épreuve de la crise ukrainienne. », Allemagne d'aujourd'hui, n°209. Villeneuve d'Ascq, Juillet-Septembre 2014. p. 3-16.
  • KoopmannMartin, « Des instruments complémentaires dans la nouvelle Europe : Les relations franco-allemandes et le triangle de Weimar. », Allemagne d'aujourd'hui, n°201. Villeneuve d'Ascq, Juillet-Septembre 2012. p. 176-184.
  • StandkeKlaus-Heinrich (dir), Trójkąt Weimarski w Europie – Das Weimarer Dreieck in Europa – Le Triangle de Weimar en Europe. Toruń Wydawn, Adam Marszałek, 2009.

Sur Internet

 

Crédit illustration: Panneau de la ville de Weimar ; Générateur de cartes eurostat

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