Le SP néerlandais: 40 ans d'existence, 40 ans d'opposition et un espoir

Par Sophie Rauszer | 9 septembre 2012

Pour citer cet article : Sophie Rauszer, “Le SP néerlandais: 40 ans d'existence, 40 ans d'opposition et un espoir”, Nouvelle Europe [en ligne], Dimanche 9 septembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1519, consulté le 29 avril 2017

Ce visage sera-t-il celui des Pays-Bas à compter du 12 septembre prochain ? Un parti pourrait enfin accéder au pouvoir après 40 ans de patience et de détermination. En effet, le Socialistische Partij est donné grand vainqueur de ces prochaines législatives néerlandaises. Les sondages sont fluctuants, mais il est néanmoins certain que la constante amélioration des résultats de ce parti pourrait bien donner des ailes à l’autre gauche en Europe, “la gauche de la gauche”. Espoir de gouvernement ou espoir pour l’autre gauche ? Quoi qu’il en soit, dans le pays du Traité de Maastricht (TUE 1992), le ton de cette campagne est plus que jamais européen, et mérite que l’on se penche sur ses enjeux.

Données générales

  • Nom officiel : Royaume des Pays-Bas
  • Nature du régime : Monarchie constitutionnelle à régime parlementaire (Chambre des Etats généraux).
  • Chambre basse du Parlement (Tweede Kamer) = 150 députés élus à la proportionnelle intégrale
  • Chef de l’Etat : Reine Béatrix (depuis le 30 avril 1980)
  • Chef du Gouvernement : Mark RUTTE (VVD, parti libéral) depuis le 14 octobre 2010. Coalition avec l'Appel chrétien-démocrate (CDA), puis d’octobre 2010 à avril 2012 avec le Parti de la liberté (PVV).

Données économiques

  • PIB (Md €) : 607,4 en 2011
  • Taux de croissance  : – 3,5% en 2009 ; 1,7% en 2010 ; 1,2% en 2011 ; -0,9% prévu en 2012
  • Taux de chômage : 3,4 % en 2009 ; 4,5 % en 2010 et 2011, 6,2% en avril 2012.
  • Déficit budgétaire : 4,7% du PIB en 2011, 4,6% prévu pour 2012.
  • Dette publique : 64,5% (63,1% en 2010)

Les Pays-Bas font encore partie d’un des rares pays notés AAA par les agences de notation. La dette publique est maîtrisée.

Principaux partis en présence et leur dirigeant :

  • Parti du travail (PvdA) : Diederik SAMSOM
  • Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) : Mark RUTTE
  • Parti de la liberté (PVV) : Geert WILDERS
  • Appel chrétien-démocrate (CDA) : Sybrand van Haersma BUMA 
  • Parti socialiste / Socialistische Partij (SP) : Emile ROEMER

Tableau source :  « la gauche de la gauche, favorite des élections législatives néerlandaises », http://www.robert-schuman.eu/oee.php?num=795

Contexte politique :

       ► Spécificité politique néerlandaise : l’extrême nécessité des coalitions

Le régime néerlandais est marqué par une grande instabilité. Les six derniers gouvernements ont démissionné avant la fin de leur mandat. Les coalitions se font de plus en plus grandes ; 4 voire 5 partis sont nécessaires pour assurer une majorité parlementaire aujourd’hui.

22 partis au total sont en lice pour les élections législatives du 12 septembre prochain, dont 12 nouveaux (le Parti anti Europe, le Parti pirate…), pour 12,5 millions d’électeurs.

      ► La démission du gouvernement : le coup politique de Geert Wilders

Le 5 mars 2012, les partis du gouvernement entamaient des négociations autour des réformes nécessaires à la réduction du déficit budgétaire. Parmi les mesures prévues dans le projet de budget 2013 figuraient une hausse de 2 points de la TVA, un gel du salaire des fonctionnaires, une réduction du budget alloué au secteur de la santé et de l'aide aux pays en développement. Sept semaines de négociation n’ont pas suffi ; Geert Wilders refuse de voter « des mesures dictées par Bruxelles qui pénalisent trop le pouvoir d'achat des Néerlandais », insistant pour ne pas « soumettre nos pensions de retraite à une saignée ».

À la suite de la démission de Mark RUTTE, cinq partis politiques (VVD, CDA, Démocrates 66, la Gauche verte (GL), l'Union chrétienne (CU)) ont signé le 26 avril unaccord sur le budget d'austérité de 2013. Les principales mesures étaient :

  • L'augmentation du taux de la TVA (de 6% à 7% et de 19% à 21%)
  • La réduction du budget de la santé (qui représente 10% du PIB en 2012), notamment par l'augmentation de la franchise de 200 à 400 € et la diminution du remboursement des médicaments ;
  • L'assouplissement du droit de licenciement (en échange du maintien de la durée de l'allocation de chômage)
  • Le relèvement progressif de l'âge légal de la retraite à compter de 2013 (celui-ci devrait passer à 66 ans en 2020 et à 67 ans en 2025) ;
  • Le gel (durant deux ans) des salaires de la fonction publique et des prestations sociales.

Un panorama succinct qui suffit à comprendre l’inquiétude grandissante des ménages néerlandais pour leur pouvoir d'achat.

         ►  Les récentes prises de positions des différents partis : un durcissement des positions sur l’UE

Le ton de cette campagne est éminemment européen.

Les discussions tournent principalement autour des choix des secteurs dans lesquelsles dépenses doivent être réduites. Les propos sur les pays du Sud, en premier lieu duquel la Grèce, sont parfois plus durs que ceux qui peuvent être entendus en Allemagne.

Le programme du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD) place ce parti parmi les droites libérales les plus dures de toute l’Europe. Baisse des allocations chômage et augmentation de la franchise médicale vont de pair avec une volonté politique d’allégement des charges et de hausse de la sécurité. Tous les secteurs clefs de l’État Providence sont touchés : protection sociale, santé, fonction publique. En outre, le VVD est le seul parti à prévoir une réduction du déficit en une seule législature.

Sur les questions européennes, M. Rutte, jusqu'ici allié indéfectible de la chancelière Angela Merkel, assure être opposé au transfert de compétences vers Bruxelles et à de nouveaux plans d'aide à la Grèce.

« Les Pays-Bas plus sociaux, plus forts » : Le parti travailliste est au centre gauche de l'échiquier politique. Le PvdA regrette que le gouvernement s’accroche au seuil des 3% du Pacte de stabilité et de croissance pour 2013. Néanmoins, il s’est fixé pour objectif d'atteindre un déficit budgétaire de 1% en 2015 et affirme avec fermeté que « cette crise ne peut pas être combattue hors du cadre européen ». Leur programme est centré sur des mesures censées tenir compte des inégalités de revenus et une taxation plus lourde des revenus les plus élevés ainsi que la préservation du budget consacré à l’éducation. Le PvdA souhaite également l'annulation de l'augmentation de la TVA, l'imposition à 60% des revenus supérieurs à 150 000 €, ou encore la création d'une banque nationale d'investissement pour les petites et moyennes entreprises. Enfin, à l’image de leurs homologues socio-démocrates français en campagne, les travaillistes souhaitent renégocier le pacte budgétaire pour inclure des mesures de croissance.

Enfin, si son leader cite parfois en exemple l’efficacité des municipalités socialistes dans la province du Brabant Septentrional, il refuse néanmoins de se positionner clairement sur les alliances possibles à sa droite comme à sa gauche.

Le programme de la Gauche verte (GL) oscille entre mesures écologiques (100% d’énergies propres en 2050) et mesures sociales allant de l’évaluation de la prime d’assurance de santé en fonction des revenus à une demande de contribution des revenus les plus élevés des retraités au régime de retraite. Ce parti veut gouverner avec les travaillistes et les socialistes.

Le programme des Démocrates 66 tourne autour d’une volonté d’Europe fédérale. La crise serait l’opportunité de créer « une véritable union politique européenne ». Comme pour la GL, ils pourraient payer le prix de leur accord d’avril sur le budget d’austérité 2013 aux prochaines élections.

En baisse constante dans les urnes depuis dix ans, l’Appel chrétien-démocrate tente malgré tout de se positionner sur la crise en proposant de réformer quelque peu la gestion du système bancaire, en créant notamment un conseil de l’ordre de cette profession.

« Leur Bruxelles, nos Pays-Bas ». Le parti de la liberté (PVV) poursuit sur ses thématiques de sécurité et d’identité mais alors que l’islamisation était jusqu’à présent la principale frayeur des extrémistes, l’opposition à l’Union européenne est désormais leur presque unique leitmotiv. Ils prônent la sortie de l’euro (pour un nouveau florin), le rejet du Pacte budgétaire, voire « sortir de l’Europe », alors même que Geert Wilders avait signé fin 2010 un accord avec les partis du gouvernement fixant à 2,8% du PIB le déficit budgétaire maximal et ne s'est jamais opposé aux mesures allant dans le sens d'une plus grande intégration. Le leader du PVV souhaite un referendum à l’image de 2005 où son parti défendait le « non » au TCE et prévoit une hausse du chômage avec le Pacte budgétaire. Bureaucrates non élus, diktats de Bruxelles sur les coupes budgétaires et l'immigration, Mécanisme Européen de Stabilité et euro constituent le ciment de ses invectives. Le PVV propose de rejoindre l'accord de libre-échange liant notamment la Suisse et la Norvège.

Le programme du SP : Instaurer une « Nouvelle confiance »

Le slogan Nouvelle Confiance doit incarner une volonté de rupture avec les libéraux. Le SP accuse la politique du gouvernement sortant d’avoir taillé la part belle aux marchés financiers, aux profits à court terme et aux bonus, au détriment de l’intérêt général. Le refus des coupes budgétaires dans l’éducation et la santé ainsi que dans les services publics plus généralement sont ses principales revendications.

Sa remarque « On ne peut pas continuellement dépenser plus que ce qui ne rentre » marque bien la limite de sa politique. Il a condamné dans un entretien « les coupes trop rapides ou trop importantes ». Pour autant, Roemer ne fait pour le moment qu’évoquer quelques coupes budgétaires, comme réduire les coûts de la bureaucratie ou encore ne « pas acheter des bombardiers alors que nous n’avons pas d’ennemis ».

Ses principales mesures sont :

  • Imposition à 65% des personnes qui possèdent plus de 150 000 euros de revenus et lutte contre la fraude fiscale.
  • Établissement des allocations et de l'assurance santé en fonction des revenus de chacun.
  • Gel des salaires des fonctionnaires percevant deux fois le salaire moyen
  • Investissement de 3 milliards € dans l'entretien des infrastructures pour créer des emplois.
  • Préservation du pouvoir d'achat des classes moyennes
  • Suppression de la réforme prévoyant la retraite à 66 ans dès 2013. 
  • Retour de la TVA à 19%
  • Taxer les principales grandes entreprises pour mieux aider les plus petites.
  • Ramener le déficit au-dessous des 3% exigés par le Pacte de stabilité et de croissance européen pour 2015
  • Placer les marchés financiers sous le contrôle de l’État
  • Contrôle démocratique de la BCE qui doit également participer à la stimulation économique et à la création d’emplois
  • Signature de nouveaux accords sur les conditions de la relance économique en UE
  • Referendum sur le pacte budgétaire

Concernant l’Europe particulièrement, E. Roemer affirme que « Plus de Bruxelles n'est pas la solution pour sortir de la crise de la zone euro » et rejette l’austérité imposée aux peuples. Loin de la caricature d’eurosceptique présentée dans un certain nombre de médias, il défend au contraire « une solidarité avec les gens ordinaires à travers l’Europe, avec ceux qui ont subi les plus grands coups de la crise économique ». « L'Europe doit faire ce pour quoi elle a été créée : coopérer ! ».

Les socialistes aimeraient introduire un salaire minimum européen proportionnel au revenu national. Ils veulent assurer à l’Europe du Sud qu’ils mettront un terme aux tactiques des grands groupes de cette région qui se servent des Pays-Bas pour faire de l’évasion fiscale. Ils tiennent également à rassurer les pays de l’Est sur les discriminations (d’origine et de salaire) qu’ils ont subies sous le gouvernement Rutte. Enfin, ils s’affirment proches de « partis frères du SP » qui prennent part à des gouvernements de coalition en Finlande et au Danemark pour consolider des alliances « contre le vent néolibéral qui souffle encore à travers Bruxelles ».

Histoire du Parti socialiste néerlandais : du marxisme à la « vraie » sociale-démocratie

Le SP ne tient pas grâce à la personnalité de son leader actuel -d’ailleurs d’autres ont su se faire un nom avant lui (comme Jan Marijnissen) – mais par une implantation de longue durée dans le paysage politique national et local.

Le Parti socialiste a été fondé en octobre 1971 à la suite d’une scission d’un parti communiste, le KEN. Le maoïste Parti communiste néerlandais marxiste-léniniste change de nom l’année suivante pour Parti socialiste.

Le SP a su se tisser un réseau de partis locaux, avec un fort enracinement local, ce qui se perçoit encore aujourd’hui dans certains conseils communaux comme Oss ou dans la province du Brabant-Septentrional.

La première campagne, en 1977, et les suivantes sont de pénibles épreuves. Les résultats électoraux arrivant à peine à atteindre les 0,5%. Les références au marxisme-léninisme sont effacées. En 1994, le SP obtient deux sièges à la Tweede Kamer. Le parti, tout comme celui de la Gauche verte, profite du repositionnement centriste du Parti travailliste (PvdA) mais reste largement un parti de contestation, avec comme principal slogan « Stem tegen » (« Votez contre »). La fin des années 90 marque le début d’une progression constante (sauf recul de 2010).

En 1998, le SP remporte le double de ses suffrages précédents. En 1999, il obtient un eurodéputé. En 2002, alors qu’il change son slogan en « Stem Voor » (« Votez pour »), il réalise la meilleure progression de tous les partis en lice. Aux nouvelles législatives de 2003, il confirme sa tendance encourageante mais est bien en dessous de ce que les sondages prédisaient (6,3% contre 16% pronostiqués), victime du « vote utile » en faveur du Parti travailliste.  

Lors du referendum sur la Constitution européenne (2005), le SP est le seul parti de gauche au Parlement à se prononcer pour le non (il s’était également positionné contre l’introduction de l’euro).

2007 entérine les succès et la permanence du SP dans le paysage politique avec une meilleure représentation à la chambre haute du Parlement.

Le reflux de 2010 (-6,7%) semble s’expliquer par une campagne plaçant trop la réduction des dépenses publiques sur un piédestal, ce qui pourrait expliquer une partie du flou sur le sujet actuellement.

Interrogé sur l'absence de nationalisation dans son programme, l'un des cofondateurs du SP, Remi Poppe, clarifie la position du SP : « beaucoup de marxistes ont du sang sur les mains…Nous sommes les vrais sociaux-démocrates ».

Gauche de la gauche à la néerlandaise avec son programme offensif, ou au fond social-démocratie ? La question reste posée. L’exercice du pouvoir pourrait clarifier bien des choses.

Perspectives de victoire et de gouvernement SP : la coalition, talon d’Achille du SP

Le « danger populiste », comme il est déjà décrit en France, s’est placé en tête de la majorité des enquêtes d’opinion jusqu’à peu de temps.

Les médias présentent une corrélation entre la percée des socialistes et la baisse du PVV dans les sondages. La seule réalité tangible tient pour le moment aux élections de 2010, durant lesquelles le SP avait perdu 10 sièges tandis que le PVV en avait gagné 16 (sur 150) par rapport à 2006. Par ailleurs, il semble que le SP attire de nombreux travailleurs du secteur public et une partie des élites intellectuelles du pays.

Jusqu’à la semaine dernière encore, les sondages donnaient le SP gagnant, avec entre 37 et 30 sièges selon les instituts. Les pronostics pour le VVD oscillaient entre 34 et 31 sièges. Le Parti de la liberté de Geert Wilders obtenait autour de 17 députés ; les Démocrates 66, 16 ; le PvdA, 15 et le CDA, 14. Un sondage de lundi donne le PvdA travailliste devant le SP -30 sièges contre 24- pour la 1ère fois depuis des mois. Depuis, le SP n'a de cesse de baisser parmi les différents sondages.

En cas de victoire, l’alliance avec les travaillistes semble inéluctable. Fin août, l'un des cofondateurs du SP, Remi Poppe, a rappelé qu’il ne fallait pas « de nouveau se laisser mettre hors-jeu par les sociaux-démocrates », tout en affirmant : « Nous restons opposés au libéralisme et contre les fondamentalistes de la loi du marché. Mais il faut être pragmatique ». Reste encore à connaître le pragmatisme côté travaillistes si ce sont ces derniers les vainqueurs de cette échéance politique.

Pour aller plus loin

A lire

  • DE VOOGD, Christophe, Histoire des Pays-Bas - des origines à nos jours, Fayard, 2003.

Sur Internet

Source photo: Roemer plakt eerste “HET KAN” megabanners in Boxmeer par SP Foto's sur Flickr

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