Le rêve national slovène

Par Maxime Staelens | 4 avril 2013

Pour citer cet article : Maxime Staelens, “Le rêve national slovène”, Nouvelle Europe [en ligne], Jeudi 4 avril 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1669, consulté le 13 août 2020

Obtenue en 1991, l'indépendance de la Slovénie est le fruit d'un long processus et d'une longue maturation socio-culturelle. Les premiers écrits en slovène - Brižinski spomeniki ou Brižinski rokopisi, les Feuillets de Freising – ont été rédigés entre 972 et 1039. La langue nationale, longtemps restée langue du peuple et utilisée par les élites sous forme écrite dans un seul objectif d'évangélisation, n'a pris son envol au sein de toute la société qu'au cours du XIXème siècle. Suite à la publication de la première grammaire de langue slovène par Jernej Kopitar (1808), une tradition littéraire slovène est née. Prenant conscience du fait national slovène et de la pacification – relative – de la région durant le XIXème siècle, des auteurs comme Matja Čop, France Prešeren, et plus tard Ivan Cankar, éduqués dans d'autres provinces de l'empire austro-hongrois (à Lviv, en actuelle Ukraine pour Čop; et Vienne, en Autriche, pour Prešeren et Cankar), ont commencé à faire l'éloge de la singularité du peuple slovène. En se concentrant sur les écrits de Prešeren et de Cankar, nous pouvons percevoir les premiers soubresauts de la construction d'une culture nationale ayant conduit, à terme, à la naissance d'un Etat souverain.

Le romantisme de Prešeren

Poète incarnant le romantisme régnant en Europe durant la première moitié du XIXème siècle, France Prešeren est devenu un symbole du peuple slovène. Né en 1800 à Vrba et décédé en 1849, Prešeren a contribué à forger l’identité slovène. La date de sa mort, le 8 février, est connue dans le pays depuis 1945 sous le nom de Prešernov Dan (“Jour de Prešeren”) ou de Slovenski kulturni praznik (“Jour de la culture slovène”). Devenu férié en 1991, ce jour est l’occasion de célébrer, au sein du pays mais aussi au sein des communautés expatriées, la culture et la singularité de la nation slovène. Aussi, une statue de Prešeren trône au cœur de la capitale Ljubljana, à proximité du singulier Triple-Pont caractéristique de la ville, réaffirmant l’importance et le symbole que représente le poète dans les esprits.
Se sentant investi d’ “une responsabilité vis-à-vis de son peuple”, Prešeren a combiné les thèmes de l’amour, du destin et du patriotisme dans son oeuvre (Gow et Carmichael, p. 71). On retiendra spécifiquement deux écrits qui illustrent cette conception, mélanges de romantisme et de patriotisme: l’épopée Krst pri Savici (Baptême à Savica), datée de 1835-1836, et le poème "Zdravljica(“Un Toast”), composé en 1844.

Hommage à son mentor Matja Čop décédé dans les eaux de la rivière Sava, Krst pri Savici évoque la christianisation des païens slovènes. L’épopée se concentre tant sur l’histoire de la nation que sur celle du héros, le leader Črtomir, contraint de se faire baptiser (à Savica, une chute d’eau située à proximité du Triglav) par amour pour Bogomila. Faisant le lien entre les destins individuel et national, la portée de ce texte est telle que le récit est considéré comme “épopée nationale slovène”.
Faisant l’apologie du désir de liberté du peuple slovène (“Comme aux âges de nos aïeux / Libre soit le pays slovène / Que chacun / De ses mains / Aide à briser les derniers liens !”), "Zdravljica" est devenu en 1989 l’hymne national slovène. Plus précisment, c’est une strophe faisant l’éloge de la fraternité des peuples indépendants, qui a été retenu comme hymne :

Vivent tous les peuples

Qui aspirent à voir le jour,

Où le soleil suit son cours,

La querelle du monde sera bannie,

Où tout citoyen

sera libre enfin,

Et pas un ennemi, mais le frontalier sera voisin!

Peu de temps avant la mort de France Prešeren, le mouvement "Zedinjena Slovenija" (Slovénie unifiée) voi le jour en 1848. Réclamant entre autres la réunification de tous les Slovènes dans une même entité administrative (les Slovènes étaient alors partagés entre différentes provinces de l'Empire austro-hongrois), la reconnaissance de la langue slovène comme égale à la langue allemande et la fondation d'une université à Ljubljana, ce mouvement donne une forme politique à une réalité culturelle préexistante.

Ivan Cankar, le réaliste

L'oeuvre de promotion de la culture et de la langue slovène est poursuivie par Ivan Cankar. Philologue, il a acquis durant ses études une connaissance approfondie des différents courants littéraires et philosophiques. Auteur, dramaturge, poète et essayiste, Ivan Cankar s'implique également dans la vie politique, cherchant à plusieurs reprises et sans succès à obtenir un siège au Reichstrat autrichien.

Porte-drapeau du modernisme littéraire slovène en littérature, il a lui aussi joué un rôle central dans la promotion de l’idée nationale. Né à Vrhnika (20 km au sud-ouest de Ljublajna) en 1876, Ivan Cankar est, aux côtés de France Prešeren, le plus célèbre écrivain slovène.

Membre d’un peuple slave “prisonnier” de l’Empire austro-hongrois, Ivan Cankar découvre la littérature grâce aux écrits de France Prešeren et d'Anton Askerc, deux auteurs slovènes aux accents patriotiques. Après des études en philologie slave à l’université de Vienne, le jeune Cankar évolue et ses prises de position politique s’affirment et se durcissent. Rejetant tant le conservatisme clérical que le libéralisme slovène, il rejoint le Parti social-démocrate yougoslave, une formation marxiste active dans les Territoires slovènes et en Istrie. Au sein de cette formation politique, Cankar défend l’idée de la spécificité de la nation slovène parmi les populations slaves du sud. Auteur influent, habile politicien, Ivan Cankar a laissé de nombreuses traces de ses prises de position défendant la spécificité du fait slovène.

Que ce soit au cours de conférences ou dans ses écrits, Ivan Cankar a toujours promu ses positions. Un exemple illustrant cela est la nouvelle “Hlapec Jernej in njegova pravica”, évoquant l’histoire de Jernej, serviteur slovène d’un aristocrate viennois. Suite au décès de son maitre, Jernej est renvoyé par le fils, héritier et nouveau maitre de la maison. Refusant d’accepter son sort, Jernej part à la recherche de justice, n’étant pris au sérieux par personne dans sa quête. Symbole de l’oppression de la classe populaire par l’aristocratie viennoise, les aventures de Jernej sont aussi le miroir de la position des Slovènes, peuple minoritaire au sein de l’Empire austro-hongrois.

Certaines conférences données par Cankar sont aussi restées comme des symboles de la prise de conscience nationale slovène. L’illustration la plus éloquente reste le discours intitulé “Le Peuple slovène et la Culture slovène”, donné à Trieste en 1907. Faisant l’éloge de la spécificité socio-culturelle slovène dans une perspective socialiste, Ivan Cankar termine son exposé avec les mots suivants:

"La seule voie est la lutte du peuple, une lutte sans merci qui se poursuivra jusqu’à la chute de la dernière barricade, jusqu’à la réalisation de l’objectif fixé! La lutte pour une libération sociale et politique - la liberté culturelle ne peut pas exister sans liberté sociale et politique. Tant que les peuples seront des esclaves de la société, esclaves de cette nation anonyme, ils continueront à vivre emprisonnés et la culture sera humiliée et vidée de ses droits. La lutte pour la libération du peuple est une lutte culturelle, et quiconque parle de culture, quiconque avance que les buts sont malhonnêtes, ces personnes sont des ennemis du peuple et des ennemis de la culture."

L'indépendance comme un aboutissement

Présentant un visage modéré depuis le début du XIXème siècle, le patriotisme slovène n'a eu de cesse, principalement via la littérature et ses auteurs-phares tels Prešeren et Cankar, de se renforcer et de se développer. Après des années de demandes, de revendications et de timides progrès (comme la création d'un Royaume des Croates, des Serbes et des Slovènes en 1918, et la création de la République socialiste de Slovénie au sein de la Yougoslavie), le mouvement pacifiste a atteint son but le 25 juin 1991, lorsque la Slovénie se libéra du joug yougoslave.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

A lire

  • James GOW, Slovenia and the Slovenes: a small state and the new Europe.
  • Antonia BERNARD, Petite Histoire de la Slovénie.
  • Antonia BERNARD (sous la direction de), La Slovénie et l’Europe: contributions à la connaissance de la Slovénie actuelle.
  • Ivan CANKAR, The Slovenian people and Slovenian Culture. http://www.livesjournal.eu/library/lives5/ivaca5/slovene5.htm

(biographie de l'auteur:

Titulaire d'une Licence en sciences sociales et d'un Master en Journalisme de l'Université Catholique de Louvain, Maxime Staelens a réalisé son mémoire sur l'image de l'Union européenne dans les journaux belges francophones et français.

Très intéressé par l'Europe centrale et les Balkans occidentaux, il a pu assouvir une partie de sa soif de connaissances au cours d'un échange Erasmus à l'Université de Ljubljana (Slovénie). Une fois les études terminées, il s'installe en Pologne pour pouvoir y découvrir la réalité de la région, avant de mettre le cap sur Montréal et le Canada.

Toutes ces expériences lui ont permis de développer un regard plus critique vis-à-vis des questions socio-politiques européennes, tout en renforçant son sentiment d'appartenance à la communauté européenne et ses convictions européistes. 

Source photo: © France_Prešeren_by_Vavpotič.jpg et Ljubljana, Triple Bridge par Arian Zwege sur wikimedia commons

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