Le prix de l'homme en Europe : la traite des êtres humains (TEH) et le crime organisé

Par Charlotte Guériaux | 27 juillet 2012

Pour citer cet article : Charlotte Guériaux, “Le prix de l'homme en Europe : la traite des êtres humains (TEH) et le crime organisé”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 27 juillet 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1507, consulté le 30 mars 2017

La traite des êtres humains en Europe demeure une activité extrêmement lucrative pour les réseaux criminels. Si les routes européennes du trafic des êtres humains ont évolué, les logiques du crime demeurent les mêmes : exploitation sexuelle, travail forcé, esclavage domestique et mendicité forcée.

Chaque année, près de 2,5 millions de victimes sont recrutées et exploitées à travers le monde. En Europe, ce sont des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants qui sont ainsi exploités par des réseaux criminels (selon EUROPOL). Troisième marché mondial après le trafic de drogue et le trafic d’armes, la traite des êtres humains (TEH) est l’une des activités criminelles les plus répandues et les plus profitables, générant près de 39 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an (selon INTERPOL). La TEH est une forme grave de criminalité qui touche aujourd’hui tous les États membres de l’Union Européenne (UE), que ce soit en tant que pays d’origine, de transit ou de destination. Phénomène méconnu du grand public, il est temps de repenser aussi bien cette menace pour l’homme que pour la sécurité européenne dans son ensemble.

La traite des êtres humains en Europe: un marché à plusieurs visages

La définition de la traite des êtres humains est plurielle : elle comprend notamment l’exploitation de la prostitution d’autrui ou d’autres formes d’exploitation sexuelle, touchant essentiellement femmes et enfants ; le travail ou les services forcés ; la servitude ; l’esclavage ou des pratiques semblables ; ou encore le prélèvement d’organes.

Chacun de ces crimes constitue un abus de la vulnérabilité de la victime, alors considérée comme un bien à marchander, la « propriété » des trafiquants. Le quotidien de multiples « trafiqués » est ainsi l’expérience routinière de violences physiques comme morales et psychologiques, de menaces et de harcèlement, de précarité et d’exclusion sociale.

Les nouvelles tendances sur le marché des êtres humains

Les différentes formes d’exploitation de la TEH diffèrent dans leur proportion et dans leur développement. Si l’exploitation sexuelle demeure la forme la plus répandue et la plus médiatisée de la traite des êtres humains (plus des deux tiers de la TEH), l’exploitation économique du travail est également un phénomène préoccupant, bien souvent occulté.

Depuis une dizaine d’années, le marché du sexe en Europe connaît de grands changements, avec notamment un glissement des formes visibles d’exploitation sexuelle vers des formes plus dissimulées de prostitution, à l’exemple de services sexuels offerts dans des salons de massage ou dans des clubs privés.

Par ailleurs, les trafiquants s’essaient à de nouvelles pratiques, notamment du type « gagnant-gagnant » où la victime comme le criminel s’entendent sur un bénéfice commun, qui s’avère souvent bien discutable pour la partie la plus vulnérable. Cette « prostitution économique » est volontaire et bien consciente, à l’instar de centaines de jeunes filles bulgares consentantes. A Sliven, l’ancien berceau de l’industrie bulgare, il est considéré comme normal pour les jeunes filles de partir se prostituer à l’étranger. Cette activité est alors conçue comme temporaire, leur assurant un meilleur niveau de vie lors de leur retour en terre natale. En raison de cette situation « gagnant-gagnant » et de leur situation de séjour légale, beaucoup de prostituées ne se rendent pas compte qu’elles sont alors victimes de la traite et qu’elles disposent de leviers pour mettre à fin à des situations d’exploitation sexuelle non désirées.

Dans un second temps, le phénomène d’exploitation économique s’est étendu à la plupart des secteurs économiques. Les restaurants asiatiques, l’horticulture, le textile, le travail domestique, les boulangeries bulgares et turques ou encore les magasins de nuit étaient considérés comme des domaines traditionnels de l’exploitation économique. Ils se voient aujourd’hui complétés par des secteurs atypiques, comme la construction et la rénovation de bâtiments, le transport, le nettoyage, le lavage de voiture, l’élevage de volaille ou la production de marchandises de contrefaçon. Malgré leur absence du débat public, d’autres formes d’exploitation méritent d’être mentionnées comme la mendicité forcée, les transplantations d’organes ou encore la contrainte à commettre des infractions.

Enfin, une nouvelle tendance a récemment été identifiée : l’utilisation de la traite des êtres humains dans le dessein de revendiquer frauduleusement des prestations sociales et des allocations familiales, notamment en Belgique. En général, les victimes de ce type de criminalité ignorent qu’elles sont en droit de revendiquer de telles subventions.

La nouvelle Europe des routes du crime

Les transitions, parfois tumultueuses, des pays d’Europe centrale et orientale vers la démocratie et l’économie de marché ont transformé ce marché européen des êtres humains. Un véritable bouleversement dans les routes de la traite en Europe s’est également opéré avec la mise en œuvre du principe de libre circulation des personnes dans l’UE élargie. En conséquence, les contrôles d’identité et les poursuites à l’encontre des réseaux criminels sont alors devenus plus périlleux.

Les routes du crime en Europe ont changé. A l’exemple de la Pologne, des pays d’origine de la traite d’êtres humains dans les années 2000 sont devenus progressivement des lieux importants de transit en raison de leur situation géographique centrale entre les anciens pays de l’Union soviétique, et le marché d’Europe de l’Ouest. La Pologne se distingue également aujourd’hui comme une nouvelle destination du commerce sexuel.

Les vagues d’êtres humains en provenance de Russie et d’Ukraine, si abondantes ces dix dernières années, se voient désormais largement surpassées par la traite d’êtres humains en provenance d’Europe du Sud-Est, en particulier de la Bulgarie et de la Roumanie. C’est ainsi que les principaux réseaux de prostitution en Belgique sont d’origine bulgare. Cette nouvelle offre de prostitution se révèle très mobile, les jeunes femmes et leurs proxénètes séjournant temporairement d’une ville à l’autre, transitant notamment entre l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas.

Enfin, alors que de multiples victimes subissent toujours une traite transfrontalière, la traite interne ou nationale est en nette augmentation. Les trottoirs ukrainiens ne comptent plus ces milliers de jeunes filles exploitées et forcées à la prostitution. De surcroît, le trafic domestique des enfants s’est largement développé, les études démontrant que près de 30% des prostituées en Ukraine sont des jeunes filles âgées entre 11 et 18 ans.

Logiques sous-jacentes : crime organisé et corruption

Les réseaux de criminalité organisée sont clairement les premiers impliqués dans ce commerce des hommes, se distinguant par leur capacité d’adaptation, de professionnalisation et par les contacts durables qu’ils ont su maintenir avec des autorités nationales.

L’exemple bulgare est frappant. Ces dix dernières années, les réseaux bulgares sont devenus particulièrement actifs dans la TEH, notamment dans le commerce sexuel des femmes. Bien organisés en Bulgarie, quasi intouchables au sein de leurs quartiers généraux à Sliven ou aux alentours de Varna, ces réseaux professionnels sont difficiles à combattre car ils ont infiltré le système social bulgare à tous les niveaux. Assistés par des autorités locales corrompues et des représentants d’Etats étrangers compromis (délivrance de faux visas), les principaux chefs de la « mafia » bulgare demeurent tranquillement au pays tandis que leurs « lieutenants » relaient leur volonté, et les filles, en Europe de l’Ouest.

Les réseaux roumains sont également bien organisés en groupes de « loverboys » et de bandes organisées, toujours en contact avec leur clan en Roumanie. La corruption est également très présente dans le pays, mais dans une moindre mesure qu’en Bulgarie.

Autre figure du crime, les réseaux criminels « roms » en Bulgarie sont eux réputés pour la violence de leurs méthodes et le trafic des leurs, notamment de jeunes enfants destinés à l’exploitation sexuelle.

Corruption et crime organisé agissent ainsi de concert partout en Europe, se renforçant mutuellement.

Un crime odieux et une menace pour la sécurité de l’Europe

La TEH est avant tout une odieuse violation des droits de l’homme, une atteinte à l’intégrité de l’être humain et l’exploitation d’un état de vulnérabilité. La TEH à des fins d’exploitation constitue un crime au regard du droit international, souvent dépeint comme une forme moderne d’esclavage. C’est aussi une réalité méconnue, bien souvent occultée, où les victimes sont silencieuses et difficiles à dénombrer. Dans une société se voulant de progrès, d'ouverture et de transparence, les valeurs de respect et d'égalité ne sont pas compatibles avec la violence, la criminalité et la lente destruction de l'être humain inhérentes à l’exploitation économique et à la prostitution.

De surcroît, les réseaux d’affaires criminels spécialisés dans la traite d’êtres humains sont souvent associés à d’autres aspects de la criminalité grave, comme le trafic d'armes. Ces organisations professionnelles de criminalité organisée représentent une grave menace pour la sécurité européenne.

Une lente prise de conscience

La communauté internationale demeure peu sensibilisée à la traite des êtres humains, limitant la mobilisation de la société civile, malgré de multiples appels et actions spécifiques d’organisations non gouvernementales. Pour protéger les populations vulnérables comme les femmes et les enfants, les Nations Unies ont franchi une première étape dans la reconnaissance de la traite. En 2000, elles lui ont consacré la « Convention de Palerme », un Protocole additionnel à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée.

En 2005, le Conseil de l’Europe a poursuivi ces efforts en adoptant la Convention sur la lutte contre la traite des êtres humains, dont le principal objectif est de mettre un terme à la TEH en Europe continentale. Entrée en vigueur le 1er février 2008, cette Convention n’est pas réservée aux seuls États membres de l’institution. Un groupe d'experts sur la lutte contre la traite des êtres humains (le GRETA) a été mis en place pour évaluer le suivi des obligations liées la Convention.

Par ailleurs, l’UE a combattu la traite en renforçant progressivement la coordination et la coopération des autorités judiciaires et policières de ses Etats membres. Récemment, l’Union a aussi adopté la directive 2011/36/UE concernant la prévention et la lutte contre la traite des êtres humains, ainsi que la protection des victimes. L’Union n’attend pas que tous ses Etats membres aient ratifié l’ensemble de ces textes internationaux pour agir, comme le démontre la récente Communication de la Commission sur « La stratégie de l’UE en vue de l’éradication de la traite des êtres humains pour la période 2012-2016 ». Publiée le 19 juin 2012, cette Stratégie comprend plusieurs volets: prévention, protection, soutien aux victimes et poursuite des trafiquants. Pour chacune de ces priorités, la Stratégie propose toute une série de mesures concrètes, comme la création d'équipes européennes communes d'enquête, chargées des poursuites dans les dossiers transfrontières. Cette nouvelle Stratégie de la Commission est porteuse d’espoir et de réponses pratiques au problème de la traite, elle devrait limiter le phénomène de la TEH sur les cinq prochaines années. Lors de sa 14e réunion (25-29 juin 2012), le Groupe d'experts GRETA a d’ailleurs salué cette Stratégie de l'UE.

 

Aller plus loin

 A lire

  • EUROPOL, Trafficking in Human Beings in the European Union, Europol public information, The Hague: EUROPOL, septembre 1, 2011

Sur internet

A voir

  • León  J., 10 min (10 min. relate l’horreur vécue par une jeune bulgare dans le milieu de la prostitution belge)

 

Sources photos : Johannessen, Forced into prostitution, 1915 on Wikimedia commons 

                       Bolivar Toala, 2011 on Wikimeda commons

 

 

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