"Le populisme au féminin" : l'extrême droite européenne a-t-elle un nouveau visage ?

Par Rose Lemardeley | 19 novembre 2012

Pour citer cet article : Rose Lemardeley, “"Le populisme au féminin" : l'extrême droite européenne a-t-elle un nouveau visage ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 19 novembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1585, consulté le 21 octobre 2018

Les femmes peuvent-elles plus facilement transmettre des idées extrêmes ? C’est à cette question que le documentaire « Le populisme au féminin » réalisé par de jeunes journalistes, Hanna Ladoul, Matthieu Cabanes et Marco La Via, se propose de répondre. Mais en partant à la rencontre des femmes leaders d’extrême-droite en Europe, il en soulève d’autres.

Du paradoxe des femmes à la tête de partis sexistes

Suite au score élevé de la candidate du Front National aux élections présidentielles françaises de 2012, les auteurs du documentaire sont partis à la rencontre de cinq autres cheffes de partis populistes à travers l’Europe. En effet, malgré la persistante sous-représentation des femmes en politique, le point commun entre Siv Jensen, leader du Parti du progrès en Norvège, Pia Kjærsgaard, présidente du Parti Populaire Danois, Krisztina Morvai eurodéputée du parti hongrois Jobbik, Anke van Dermeersch, sénatrice belge du parti nationaliste Vlaams Belang, Céline Amaudruz présidente de l’Union Démocratique du Centre (UDC) du canton de Genève, et Marine Le Pen est évident. Pourtant, elles présentent des différences : Pia Kjærsgaard a une longue carrière politique – elle est notamment la première femme en Europe a avoir créé son propre parti, le Parti du peuple danois, en 1995 –, tandis que Céline Amaudruz, 33 ans, n’est présidente de l’UDC que depuis 2010, et qu’Anke van Dermeersch, ancienne Miss Belgique 1991, promettait de poser nue en cas de victoire aux élections européennes de 2004. Malgré la diversité de leurs parcours et de leurs motivations personnelles, toutes se retrouvent derrière des valeurs misogynes et des mesures rétrogrades comme le salaire parental ou le déremboursement de l’avortement. Quelle stratégie peut justifier ce double paradoxe que des femmes représentent des partis sexistes, et qu’en retour, ces partis acceptent d’être représentés par des femmes ?

La double stratégie du populisme au féminin : entre vieux stéréotypes et nouvel anti-islamisme

En réalité, le véritable point commun de ces leaders n’est pas d’être des femmes mais de jouer sur les stéréotypes associés aux femmes. S’appuyant sur les analyses de Nonna Mayer, Dominique Reynié et Caroline Fourest, les réalisateurs soulignent combien ce phénomène de la promotion de femmes à la tête de partis extrémistes s’appuie sur l’essentialisme et ses poncifs. Ils collent aux femmes une image de « douceur », censée compenser en l’occurrence la violence véhiculée par les partis considérés – comme le rappelle à l’écran la magistrale intervention du vice-président de l’UDC Oskar Freysinger, se félicitant de l’élection d’une jolie blonde et justifiant la difficulté de trouver des femmes pour des postes à responsabilité par leur tendance naturelle à fuir l’exercice du pouvoir dont la violence les effraie. Cette misogynie affichée explique donc la féminisation du visage du populisme européen, mais celle-ci s’appuie aussi sur une réalité, selon Janine Mossuz-Lavau qui souligne la nécessité de lutter contre les inégalités réelles pour éradiquer les clichés. Cette stratégie « féministe » des extrêmes est selon Caroline Fourest une « conversion récente » liée à la montée de l’islam. Ainsi, la féminisation du populisme s’appuie sur une double stratégie qui consiste à la fois de chercher à adoucir les vielles rengaines extrémistes et de légitimer une critique radicale de l’islam sous un angle féministe.

Un voyage en eaux troubles : la fallacieuse défense d’une identité européenne

A plus d’un titre, les extrémismes européens utilisent donc des femmes, entre images du féminin et de féminisme, pour adapter leur idéologie xénophobe aux nouveaux besoins de leur croisade européenne anti-islam. Ils s’appuient, comme pour les stéréotypes féminins, sur une réalité déformée : comme le souligne Caroline Fourest, l’islamisme politique n’est pas favorable aux droits des femmes, mais considérer le fondamentalisme seul, qu’il soit politique ou religieux, relève de l’amalgame. Pour autant,  le film fournit de nombreux exemples d’autres sujets dont se sont emparés les partis extrémistes et qui montrent que le « féminisme anti-islamique » n’est pas le seul objectif de ces femmes : l’adoption au Danemark de la « règle des vingt-quatre ans » limitant par l’âge le droit de se marier pour les immigrés, la votation suisse sur les minarets en 2009, les 300 Roms hongrois évacués de leur village par une milice civile d’extrême droite en 2011, l’appel à la délation d’immigrés à Anvers en 2012… Cet échantillon d’initiatives xénophobes dépasse l’anti-islamisme pour revêtir les habits de la défense d’une identité européenne définie exclusivement. La récente montée des extrémismes à travers l’Europe a multiplié les références nationalistes au nom de l’identité européenne, à l’image de la Constitution hongroise adoptée par la majorité Fidesz du Président Orban en avril 2011 qui contraint la liberté religieuse et les droits des minorités. On voit combien la place de l’islam en Europe, opposée à « l’islam dans le désert », joue un rôle pivot.

L’avenir de l’Europe ? Les femmes et les jeunes

Les attentats d’Oslo en 2011 ont montré jusqu’où la récupération de l’idée de « résistance » face à l’islam pouvait aller : d’une « résistance au féminin» à une résistance terroriste, dont le massacre d’Utøya ayant coûté la vie de plus de quatre-vingt jeunes.  Les jeunes sont en effet l’autre cible des mouvements d’extrême droite européens. Selon N. Mayer, il s’opère un double mouvement amenant plus de jeunes à être attirés par les extrêmes d’une part, et qui sont eux-mêmes davantage mis en scène par les partis d’autre part. Encore une fois, la réalité de la crise qui a ravagé les économies européennes peut expliquer ce phénomène, lorsqu’on sait que 22,7% des jeunes Européens étaient au chômage en août 2012 (Eurostat) et que les femmes sont les plus durement frappées par la précarité. C’est en priorité à cette population fragilisée que le populisme ethno-socialiste s’adresse, d’après N. Mayer, à l’image du FN qui allie des revendications xénophobes et sociales. Si l’on peut être en désaccord avec l’idée que la nouvelle plus jeune députée de France, Marion Maréchal-Le Pen, 22 ans, incarne selon les réalisateurs « l’expression même du populisme au féminin », on peut s’accorder à penser avec eux qu’elle représenterait bien un « nouveau défi » pour l’Europe, en ces temps d’euroscepticisme et d’accusation de défaut de légitimité démocratique envers l’UE.

L’extrémisme a-t-il alors vraiment un nouveau visage en Europe ? Il semble en effet que les extrêmes aient choisi de faire porter à des femmes des discours xénophobes et sexistes dans le but de justifier partiellement leur anti-islamisme. Les femmes et les jeunes sont à la fois les nouveaux acteurs et les cibles convoitées par les extrêmes, notamment à cause de la dégradation de leur situation économique et sociale dans une Europe en crise. Aussi, il semble encore une fois que la lutte contre les idéologies populistes passent par une lutte contre les inégalités réelles.

« Le populisme au féminin », bien qu’il tende parfois à la naïveté lorsque les auteurs s’y mettent eux-mêmes en scène, s’attaque avec entrain à des questions complexes et propose des pistes de réflexion particulièrement urgentes en ces temps agités pour l’Europe. Pour aller au-delà de cette série de portraits doux-amers on appréciera sans doute une autre série, télévisée et danoise cette fois, pour suivre les aventures, fictives mais réalistes et autrement plus sympathiques, d’« une femme au pouvoir » : c’est le sous-titre de la série politique Borgen, dont l’héroïne, Birgitte Nyborg, leader du Parti centriste danois, devient Première ministre et affronte la dureté de l’exercice du pouvoir avec bien plus d’intelligence que de douceur.

Aller plus loin

A lire

  • FOUREST C., et VENNER F., Marine Le Pen, Paris, Grasset, 2011
  • KOVÁCS K., and TÓTH G.-A (2011). “Hungary's Constitutional Transformation”. In: European Constitutional Law Review, 7, pp. 183-203
  • MINKENBERG, M. (2010), “The radical right in Europe today: trends and patterns in East and West”. In: Is Europe on the “right” path? Right-wing extremism and right-wing populism in Europe, Nora Langenbacher, Britta Schellenberg (ed.), Forum Berlin, Friedrich-Ebert-Stiftung
  • REYNIÉ D. Populismes: la pente fatale, Paris, Plon, 2012

Sur internet 

A voir

  • « Le populisme au féminin », Hanna Ladoul, Matthieu Cabanes et Marco La Via, Outside the Box Production, en coproduction avec LCP Assemblée nationale, avec le soutien du CNC, 2012:

                      ► Bande annonce sur Youtube

                      ► Documentaire visionnable sur Daily motion

Source photo : © Hanna Ladoul, Matthieu Cabanes, Marco La Via; Outside the Box Production

Ajouter un commentaire