Le passé au présent : Tony Judt et le XXe siècle

Par Philippe Perchoc | 31 janvier 2011

Pour citer cet article : Philippe Perchoc, “Le passé au présent : Tony Judt et le XXe siècle”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 31 janvier 2011, http://www.nouvelle-europe.eu/node/995, consulté le 26 septembre 2017

Il faudrait consacrer sûrement beaucoup plus que le compte-rendu de « Retour sur le XXe siècle : Une histoire de la pensée contemporaine » pour épuiser toute la richesse du rapport de Tony Judt avec le XXe siècle. Pourtant ce recueil d'articles publiés entre 1994 et 2006 permet de revenir sur la variété des apports de ce penseur à l'histoire intellectuelle du siècle.

Un parcours européen

Il faut tout d'abord noter que la biographie même de Tony Judt, Juif d'origine russe né en Angleterre d'un père belge et d'une mère anglaise, épouse bien d'autres trajectoires européennes. Après des études à Cambridge et à l'École Normale Supérieure de la rue d'Ulm, il se spécialise longuement dans l'histoire du Parti socialiste français auquel il consacre sa thèse. Alors sioniste et communiste, il effectue des séjours estivaux réguliers dans des Kibboutz pendant ses études. Il s'engage pendant la Guerre des Six Jours, mais il adopte une attitude plus nuancée au fil du temps envers la politique d'Israël, notamment vis-à-vis des Palestiniens. Critique vis-à-vis du sionisme, il prend aussi ses distances avec le communisme dans les années 1970 et 1980, lorsqu'il s'intéresse de manière plus systématique à l'histoire centre européenne. C'est d'ailleurs cette connaissance approfondie de l'Europe centrale qui lui permet de publier en 2005 son opus magnum « Postwar : A History of Europe since 1945 », probablement l'histoire la plus équilibrée écrite sur l'Europe d'après-guerre. Spécialiste de l'Europe, engagé dans les débats sur le conflit israélo-palestinien, critique du communisme, Tony Judt occupait une place à part dans la vie intellectuelle américaine depuis le Remarque Institute de la New York University, qu'il dirigeait depuis 1995 jusqu'à sa mort en 2010.

Retour sur le XXe siècle est une série d'articles publiés sur cette dernière période, principalement dans la New York Review of Books (NYRB) dont il était l'un des principaux contributeurs. Deux fils rouges traversent les textes : l'histoire intellectuelle européenne et la question de la place de l'histoire du XXe siècle. A propos du premier, Timothy Garton Ash notait dans la NYRB en hommage à Judt que « critique des intellectuels français, il n'en partageait pas moins avec eux la conviction que les idées comptent ». Par ailleurs, Judt pensait que ses contemporains gardaient bien peu de choses à l'esprit de l'histoire du XXe siècle : « Les contemporains pouvaient bien regretter le monde d'avant la Révolution française, ou le paysage culturel et politique perdu d'avant août 1914. Mais ils ne les avaient pas oubliés ».

On peut en effet lui accorder que les précédentes périodes de ruptures ne furent pas des coupures si radicales dans l'histoire de la pensée. Une bonne partie des auteurs fondamentaux de la période 1914-1980 ne sont tout simplement pas lus aujourd'hui. Leur œuvre parfois très polémique a sombré dans l'oubli, comme il le souligne plus tard à propos de Koestler. Et le trait discontinu qui nous relie au passé refoulé est l'un des problèmes cruciaux du monde contemporain.

Le rôle des intellectuels

Dans les deux premières parties du recueil, les articles concernent surtout la vie intellectuelle européenne du XXe siècle, en revenant sur des personnages parfois oubliés ou finalement méconnus comme Arthur Koestler ou Primo Lévi. Au premier, il conviendrait d'accorder toute sa place, malgré les turpitudes de sa vie privée ; et au second, il faudrait tenter de comprendre pourquoi sa postérité fut si difficile. Dans les deux cas, ils sont selon Judt le symbole d'une histoire européenne qui peine à revenir sur son passé. À propos de Sperber et de Arendt, il ajoute que la question du mal, obsédante au XXe siècle, a été singulièrement oubliée depuis leur disparition. Que l'on pense à Koestler, Lévi ou Arendt, elle reste le point aveugle d'une histoire du XXe siècle trop vite oubliée : le mal radical du totalitarisme a été le plus souvent perpétré par des personnes très banales. D'ailleurs, le titre de la première partie du recueil, qui regroupe ces contributions porte le titre évocateur « Au cœur des ténèbres ». La génération qui a dû faire face à la terreur est aujourd'hui oubliée, et cette période a été mise sous le boisseau. L'Europe est particulièrement victime de ce non-dit : elle a bâti son système politique sur un oubli affirmé. Mais l'élargissement de l'Union à l'est vient jeter une lumière crue sur cette période, au moment où les Européens semblent avoir laissé les grands penseurs du cataclysme au fond des bibliothèques.

La seconde partie du recueil tente de réfléchir au rôle des intellectuels dans cette histoire du XXe siècle. Ici, on retrouve une question importante, y compris pour des raisons biographiques chez Judt, celle du communisme. Il tente d'y réfléchir autour de personnes comme Camus, Althusser, Hobsbawm, Kolakovski et Jean Paul II. C'est surtout dans le compte-rendu des Mémoires d'Althusser que le lecteur pourra se faire la meilleure idée de la plume souvent très acide de Judt. Il en parle d'autant mieux qu'il a suivi un (seul) séminaire d'Althusser à Normal Sup'. « En l'écoutant dans un séminaire bondé de flagorneurs, j'en restais ahuri. Car l'explication qu'Althusser donnait du marxisme, pour peu que je puisse en dégager le sens, n'avait pas le moindre rapport avec tout ce que j'avais déjà entendu. Il hachait Marx en menus morceaux, choisissait les textes ou les bribes de textes qui convenaient à l'interprétation du maître, puis entreprenait de construire la version de la philosophie marxiste la plus étonnamment abstruse, narcissique et anti-historique qui se put imaginer. »

Dans cet article à la première phrase évocatrice « J'ai reçu une éducation marxiste », on perçoit toute l'exigence du rapport à Marx qu'a gardé Judt pendant toute sa vie. Et cela reste perceptible dans tous les articles qu'il consacre à des penseurs marxistes, notamment Hobsbawm ou Kolakowski. On remarquera d'ailleurs que Judt, Hobsbawm et Kolakowski sont tous trois dans une certaine mesure des déracinés ayant évolué dans l'université britannique. Au premier, il reproche son « romantisme communiste » et « son aveuglement aux crimes commis au nom de cette idée ». Au second, il reconnaît toute la puissance de son œuvre tout en soulignant que si Marx mérite toujours d'être lu, son temps est bien passé et « les systèmes de pensée qui embrassent tout conduisent inexorablement à des systèmes de pouvoir auxquels rien n'échappe ».

Le retour de l'État ?

Dans la troisième partie, consacrée à la trajectoire d'un certain nombre d'États dont Israël, la Belgique et la Roumanie, on retiendra peut-être cette dernière. Judt y fait preuve d'une extraordinaire férocité dans le constat d'un pays délabré, corrompu et incapable d'assumer sa vocation européenne. En ces temps de discussions sur la situation des Roms en Roumanie et en Europe, et sur l'impuissance de l'Europe elle-même, cet article a des résonances particulières. Il affirme que l'adhésion de la Roumanie sera pour Bruxelles « une pilule longue à avaler » et qu'elle va « créer d'horribles maux de tête ». Mais, cette adhésion est le « seul moyen pour la Roumanie de triompher de son passé ».

Dans les deux articles consacrés à Israël, les jugements ne sont pas moins durs. Pour lui, la question arabe ne peut pas être ignorée plus longtemps et Israël ne peut plus bénéficier pour toujours de son statut de victime. Il doit grandir pour devenir un pays « comme les autres ». On se doute que ses prises de positions, y compris pour la création d'un État binational, ont valu à Judt de se retrouver régulièrement au cœur des polémiques sur l'avenir d'Israël. Les articles de cette troisième partie permettent de compléter le propos de Judt sur les usages de l'histoire. Il montre bien - ce qui est une idée classique - que le passé est devenu une simple source de légitimation permettant de justifier n'importe quelle politique. La raison en est simple : la coupure de nos contemporains avec leur passé récent facilite toutes les interprétations. Il y a donc urgence de se tourner de nouveau vers le XXe siècle.

Dans la dernière partie, Judt sonne la charge contre la tendance des Américains à la complaisance historique. Revenant sur la crise des missiles de Cuba, le rôle de Kissinger ou le dernier livre de Gaddis sur la Guerre Froide, il critique la tendance américaine à préférer une version univoque de l'histoire et à penser qu'ils ont vaincu l'URSS « parce qu'ils le méritaient bien ». Non seulement, Judt estime que Kissinger fut un cynique sans vision et sans stratégie, et bien loin du modèle de Metternich auquel il se plait à se comparer. Mais il affirme aussi que les États-Unis feraient mieux de regarder autour d'eux et dans le passé si ils veulent continuer à exercer un leadership mondial. En effet, selon Judt, le modèle européen tant décrié semble bien préférable au modèle américain. Et il commence son article à ce sujet « La bonne société : l'Europe contre l'Amérique » par comparer un grand café américain de chez Starbucks à un expresso italien. Cette image lui permet d'en venir à un grand nombre de considération sur les modèles sociaux et l'espérance de vie. Pour lui, il est évident que « le temps s'est arrêté pour l'Amérique individualiste et que la coopération européenne représente l'avenir » et il adhère totalement aux thèses de Rifkin. Il y ajoute néanmoins une nuance, la nécessité de réhabiliter le rôle de l'État, ce qui reste une conviction très forte de Judt, qui restait un social démocrate convaincu.

Ce recueil d'articles, qui est aussi un bel objet agréable à lire, permet non seulement de revenir sur des auteurs oubliés et des questions centrales de l'histoire du XXe siècle. L'auteur affirme d'ailleurs dans son introduction que « rien n'est plus difficile à connaître et à comprendre que le passé récent » et cet ouvrage le démontre parfaitement. Tony Judt n'affirme pas que cette connaissance intime du passé forme un quelconque guide pour l'avenir, mais elle rappelle l'éternelle complexité des questions qui s'offrent à nous. Il est difficile de reconstruire la pensée d'un intellectuel comme Judt à partir d'un simple recueil de textes, on y trouve néanmoins les grandes tendances de la réflexion, appuyée sur une immense culture historique. Les dernières années de Tony Judt ont été marquées par la maladie de Charcot et par une paralysie presque totale. Elle ne l'a pas empêchée de continuer son travail, avec beaucoup de courage ; cet ouvrage ne peut que souligner tout ce qu'on lui doit.

Pour aller plus loin

À lire

  • JUDT T., Retour sur le XXe siècle : une histoire de la pensée contemporaine, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2010, 618p. 
  • JUDT T., Après-guerre : une histoire de l'Europe depuis 1945, Paris, Hachette Littératures, coll. «Grand pluriel», 2009, 1026p. 

     

     

     

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