Le Pôle Nord : un eldorado sous contrôle ? La question des ressources

Par Mariliis Mets | 1 juin 2010

Pour citer cet article : Mariliis Mets, “Le Pôle Nord : un eldorado sous contrôle ? La question des ressources”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 1 juin 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/877, consulté le 21 avril 2018

L'Arctique fait rêver. Il reste encore cette dernière partie de la Terre qui n'a pas encore été pas exploitée. De plus, aujourd'hui, la fonte accélérée de la banquise arctique ouvre de nouvelles perspectives comme l'accès à des voies maritimes du Grand Nord ou l'exploitation des ressources naturelles de l'Arctique. 

Nouvelles perspectives de l'Arctique

Le Groupe d'Experts intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) estime que la fonte des glaces de l'Arctique est 40% plus rapide que prévue en 2007. Par conséquent, la surface des glaces de mer à la fin de l'été a diminué de 21% entre 1992 et 2006 et les périodes où la mer est libre de glaces se rallongent dans plusieurs zones. Outre les considérations environnementales, ces changements ouvrent de nouvelles perspectives intéressantes pour le commerce international par exemple.

En 2008, les deux passages maritimes arctiques, celui du Nord-Ouest et celui du Nord-Est, étaient ouverts en même temps permettant pour la première fois depuis un million d'années de naviguer autour de la banquise polaire (ou au moins en théorie). Un certain nombre d'experts estime que cette route maritime arctique serait praticable déjà à partir de 2015. Ce changement pourrait avoir des conséquences considérables, car cela implique de résoudre des questions stratégiques, commerciales, techniques, environnementales et autres. Seulement pour le commerce international cette voie serait un raccourci de 6000 km entre l'Europe et l'Asie, ce qui ferait gagner au moins deux semaines pour ce trajet.

Une deuxième perspective importante concerne les ressources halieutiques. D'abord, la fonte des glaces oblige, en raison des changements de la température et de la salinité sous-marine, les poissons à migrer plus vers le Nord. L'Institut polaire norvégien a estimé qu'il y a de moins en moins de cabillauds dans leur zone de pêche habituelle, il faut ainsi aller plus au Nord pour en trouver. En outre, le recul de la banquise polaire donnerait l'accès à davantage de réserves importantes de pêche.

Une course aux énergies du pôle nord ?

L'enjeu le plus important reste malgré tout les ressources énergétiques auxquelles la fonte de la banquise arctique permettrait d'avoir accès. Dans un contexte de raréfaction de ressources naturelles et les hausses de prix, chaque nouvelle découverte est de grande importance et d'intérêt pour de nombreux pays. L' US Geological Survey de 2008 a estimé que les éventuelles ressources polaires de pétrole s'élèverait à 220 Gboe (gigabarrels of oil equivalent, milliards de barils d'équivalent pétrole), celles de gaz à 35 Gboe, 4,6 Gboe d'huile et 0,8 Gboe de condensats (pétrole léger) et on y trouverait aussi du méthane sous formes d'hydrates de gaz. Par ailleurs, on évoque également la présence (les quantités et l'accès peuvent varier considérablement) de l'or, du fer, de l'argent, des diamants, du cuivre, du nickel, de l'uranium, du zinc, du plomb, du platine et du molybdène.  

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Bien que les estimations actuelles restent relativement incertaines, il y a un quasi-consensus sur l'idée que les ressources du Pôle Nord représenteraient 20-25% des ressources énergétiques à découvrir dans le monde. Cinq pays sont avant tout concernés par l'éventualité d'exploiter les profondeurs de l'Arctique : les États-Unis, la Russie, le Canada, le Norvège et le Danemark (via le Groenland). En réalité, la majorité des ressources potentielles se concentrent dans les zones économiques exclusives (ZEE) actuelles, c'est-à-dire dans la mer de Barents, dans l'Ouest de la Sibérie et en Alaska. Donc, il ne reste qu'une petite partie des ressources dans les eaux profondes qui font toujours l'objet de revendications.

L'exploitation de ces ressources polaires est déjà entamée dans certains endroits. Le développement industriel a commencé par exemple dans les deux bassins en Russie qui sont libres de glace tout au long de l'année : à Shtokman et à Prirazlan. Les Russes exploitent également le charbon au Svalbard norvégien. Au Canada, ce sont les sables asphaltiques des régions du Manitoba qui sont exploités. Ainsi, le delta de Mackenzie et sa vallée commencent à former un corridor énergétique pour l'acheminement du gaz et du pétrole du Grand Nord. Mais bien que ces réserves semblent fiables et rentables, la réalisation d'un réseau de gazoducs et d'oléoducs de 1200 km Arctique/Alberta/États-Unis est loin d'être achevé (notamment en raison de l'opposition des populations autochtones locales). On peut encore mentionner le Groenland qui cherche à utiliser son potentiel pétrolifère et exploiter la réserve au large de ses côtes occidentales. 

 

 

Complexité arctique des projets d'exploitation

Dans plusieurs zones, des gisements de pétrole et de gaz sont soit en train d'être identifiés soit déjà mis au jour. Cependant, la limite majeure de ces ressources arctiques est précisément leur emplacement. Des problèmes considérables sont liés au prix, à la rentabilité et aux capacités techniques.

L'exploitation des ressources énergétiques de l'Arctique s'effectue littéralement dans des conditions extrêmes et de plus, le plus souvent, offshore. Cela s'applique aussi bien pour le matériel que pour le personnel et cela concerne tous les aspects du travail. En période hivernale notamment, il faut faire face à des températures très basses et à des dépressions, ce qui nécessite des installations spécifiques très coûteuses. La logistique d'acheminement risque d'être incertaine en raison des arrivées de glaces ou encore d'icebergs. Pour acheminer les produits jusqu'au consommateur, il est impératif d'avoir les navires et les pipelines adaptés, sécuriser les voies maritimes, construire des ports en haute mer, etc. Tous ces facteurs nous font poser la question de rentabilité. Selon les estimations de l'Institut français du Pétrole, le prix du baril pour le pétrole venant de l'Arctique serait autour de 80 dollars. C'est donc avec un prix mondial de 100 dollars le baril que l'or noir polaire pourrait avoir sa place dans notre consommation. Par ailleurs, à la lumière de la crise actuelle plusieurs experts estiment que les États n'ont pas à l'heure actuelle les capacités financières nécessaires pour investir dans des projets difficile et de grande envergure de ce type.

Un autre problème non négligeable concernant l'exploitation des ressources naturelles de cet eldorado du Nord est celui de la délimitation des zones. Nous avons l'exemple de l'opération grandiose de la Russie en 2007 qui a planté son drapeau sur la dorsale de Lomonossov par 4500 mètres de profondeur. À travers cette réussite technique, la Russie cherchait à justifier que le sous-sol dans cette partie de l'Arctique était le prolongement du plateau sibérien, d'où le droit de la Russie d'exploiter à long terme la zone concernée. Ce cas illustre les revendications de souveraineté sur les espaces arctiques qui ont vu jour avec l'intérêt grandissant pour ce qu'on nomme aujourd'hui l'eldorado du pôle nord. Les pays riverains se servent de la Convention de Montego Bay pour élargir les limites actuelles en mer. Mais si tous les États obtenaient les changements voulus, il ne resterait que 10% des hauts fonds sans appartenance. Une sérieuse bataille juridique est en vue concernant cette question des délimitations dans tous les horizons pélagiques.

Les considérations économiques, géopolitiques ou autres commencent à prendre le pas sur les enjeux environnementaux dans l'Arctique. Parallèlement à cette fonte accélérée de la banquise polaire, les pays à l'affut de ce nouvel eldorado sont de plus en plus nombreux. La France n'a-t-elle pas nommé en 2009 un Ambassadeur aux pôles ? En tout cas, une certaine coopération renforcée dans la zone s'impose, car hormis les ressources potentielles d'autres enjeux sont en jeu.

Pour aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

Sur Internet

À lire

  • CANOBBIO Eric, Atlas des pôles, Editions Autrement, Paris, 2007
  • GARCIN Thierry, « Les enjeux géopolitiques des pôles », Défense nationale et sécurité collective, n° 722, août-septembre 2009, p. 85-96
  • MINSTER Jean-François, « L'Arctique sans la banquise ? », Politique internationale, n° 125, automne 2009, p. 415-422
  • THUAL François, « Grand Nord : la nouvelle frontière », Politique internationale, n° 125, automne 2009, p. 421-427

Source photo : Iceberg - Ilulissat - Greenland, par Ludovic Hirlimann, sur Flickr

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