Le nucléaire en Europe deux ans après Fukushima

Par François Dupré | 5 mars 2013

Pour citer cet article : François Dupré, “Le nucléaire en Europe deux ans après Fukushima ”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 5 mars 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1651, consulté le 21 avril 2018

Récemment, des fuites ont été détectées sur des citernes contenant des déchets radioactifs dans l’Etat de Washington aux Etats-Unis. La semaine précédente, des craintes étaient émises concernant un éventuel effondrement du sarcophage construit pour contenir les substances radioactives du malheureusement célèbre réacteur 4 de Tchernobyl. Deux ans après Fukushima, quel état des lieux en Europe ?

Nucléaire et Europe : un couple en instance de divorce ?

On associe souvent la construction européenne à la mise en place progressive d’un marché commun à même de lier les intérêts économiques de ses membres et de favoriser une coopération accrue. Cependant, une même analyse peut être menée concernant l’énergie : la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 puis le traité « Euratom » instituant la Communauté Européenne de l’Energie Atomique en 1957 sont à l’origine d’une convergence des Etats-membres dans le domaine énergétique. Ainsi, en 2008, 15 Etats de l’UE possédaient une industrie nucléaire : ce qui se traduit par 146 centrales nucléaires actives sur le territoire européen. Cependant, après la catastrophe de Tchernobyl en 1986 puis celle de Fukushima en 2011, nombreux sont les gouvernements qui ont décidé de se défaire de cette source d’énergie. Ainsi, l’Autriche, le Danemark, la Grèce, l’Irlande et la Pologne ont interdit toute nouvelle construction de centrale. L’Allemagne, quant à elle, a décidé dès l’an 2000 de sortir du nucléaire et a prouvé sa détermination par la fermeture de deux centrales en 2003 et 2005. En outre, elle a décidé d’accélérer cette politique en mai 2012 en fermant huit centrales sur les 17 restantes et en fixant à 2022 la sortie totale du nucléaire. Il s’agit là du fameux « Energiewende » (« Virage énergétique ») allemand qui implique pour ce pays de trouver un remplacement viable pour 22% de ses besoins en électricité auparavant satisfaits par le nucléaire avant 2022. A l’inverse, la France confirme son « option nucléaire » en mettant en place des réacteurs de troisième génération (« EPR » : European pressurized Reactor, réacteur pressurisé européen) et en étudiant les réacteurs de quatrième génération à même de prendre le relais dès 2040/2050, malgré une position nuancée du gouvernement en 2012 qui préconise une réduction de la part du nucléaire dans la production électrique française de 75% à 50%. De même au Royaume-Uni et en Finlande, la construction des centrales nucléaires se poursuit. Ainsi, Tchernobyl avait déjà échaudé certains pays européens, Fukushima a agi comme une douloureuse piqûre de rappel. Cependant, si consensus il y a sur le caractère nécessaire d’une prudence accrue, on peut s’étonner du fossé entre les comportements allemand et français face à une même problématique.

Nucléaire : la panacée serait une bombe à retardement ?

Pour ses détracteurs, il représente une catastrophe en gestation, mais il présente objectivement de nombreux avantages qui sont peu souvent cités - l’aspect émotionnel ayant plus souvent le dessus dans les débats publics sur ce sujet. Ainsi, il s’agit d’une énergie plutôt propre (quasi-absence d’émission de gaz carbonique), qui permet une moindre dépendance énergétique. En outre, les aléas d’approvisionnement sont moins nombreux, la fourniture d’énergie est assurée à tout instant et modulable si nécessaire (contrairement à l’éolien ou au solaire), et le nucléaire est une alternative viable aux énergies fossiles dont les ressources s’épuisent rapidement. Il faut en outre souligner la grande sureté de cette source d’énergie : suite à Fukushima, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) a imposé aux exploitants en France un ensemble de mesures, ainsi que la mise en place d’un « noyau dur » de dispositions matérielles et organisationnelles permettant de maîtriser les fonctions fondamentales de sûreté dans des situations extrêmes. Enfin, les travaux du WENRA (Western European Nuclear Regulator’s Association) ont permis de définir rapidement dès 2011 le cahier des charges des stress tests européens et, avec ceux de l’ENSREG (European Nuclear Safety Regulators Group), de faire progresser la normalisation internationale des exigences en matière de sûreté (au niveau des installations et des contrôles).

Ethique de conviction vs éthique de responsabilité 

Une conclusion particulièrement cynique pourrait être la suivante : oui, le nucléaire est dangereux, non, nous ne pouvons pas nous en défaire immédiatement. Toutefois, il faut nuancer ces propos. En effet, la part des énergies renouvelables (hors hydraulique) dans la production mondiale d’électricité s’élève à 2.5%, contre 14% pour le nucléaire (première source en Europe et en France avec un tiers de la production), 40% pour le charbon et 16% pour le gaz. Or ces deux dernières sources présentent le double désavantage de nous rendre dépendants d’exportateurs n’appartenant pas à l’UE et de provoquer d’importants dégâts environnementaux. De plus, le nucléaire représente de nombreux emplois (125 000 emplois directs en France et 400 000 induits) et un savoir-faire scientifique important.  Enfin, comme le montrent les propos de Peter Terium, futur patron de RWE à la sortie du forum de Davos, dénonçant la « surréaction » du gouvernement allemand à Fukushima (et les risques de coupure de courant à venir suite au « virage énergétique »), ainsi que l’estimation récente par le ministre allemand de l’environnement (Peter Altmaier) du coût de la sortie du nucléaire à 1000 milliards d’euros d’ici 2030, il paraît impossible de soutenir financièrement un effort de sortie du nucléaire dans un contexte global de crise budgétaire.

Pour conclure : si l’éthique de conviction peut pousser de nombreuses personnes à demander la fin du nucléaire en raison du risque (certes réel) qu’il représente, une certaine éthique de responsabilité doit prendre le dessus dans le débat public. En effet, le nucléaire est actuellement la seule réponse viable aux deux grands défis de ce début de siècle : la crise environnementale et la crise économique. C’est pourquoi l’Union européenne doit porter la dynamique de convergence et de normalisation internationale afin que le risque nucléaire soit le plus faible possible.

Aller plus loin:

Sur Nouvelle Europe

Sur internet :

Ouvrages : 

  • Dossier : quelles énergies pour demain ? du magazine « l’ENA hors les murs, Magazine des Anciens Elèves de l’ENA »

Sources photos : énergie verte, Pays-Bas, 2009 et centrale nucléaire à Philippsburg, 2008.

Ajouter un commentaire