Le Mouvement "Cinq Etoiles" en Italie : un parti "anti-système" ?

Par Domenico Valenza | 23 avril 2013

Pour citer cet article : Domenico Valenza, “Le Mouvement "Cinq Etoiles" en Italie : un parti "anti-système" ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 23 avril 2013, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1680, consulté le 26 septembre 2017

Depuis le succès électoral du 24 et 25 février 2013, nombre de politologues s'interrogent sur la nature du mouvement protestataire mené par le comédien et blogueur italien Beppe Grillo: à quel type de formation le comparer? Comment faudrait-il le positionner sur l'axe traditionnel droite-gauche ? Avant de découvrir quelle sera la pratique parlementaire du mouvement des Cinq Etoiles, nous pouvons livrer une première interprétation du phénomène.

 

Les élections de 2013 : le M5S est le deuxième parti italien

« On se verra au Parlement. Ce sera un plaisir ». L’an passé, Beppe Grillo a choisi de terminer tous ses communiqués politiques avec cette formule, en attendant les élections nationales du 24 et 25 février 2013. Un an plus tard, le leader du Mouvement Cinq Etoiles (M5S) réussit son pari : avec 25,56 % des voix à la Chambre, son parti obtient 108 députés. Le poids du M5S est également frappant au Sénat, où les résultats électoraux n'ont pas donné de majorité solide pour la formation d'un gouvernement de gauche: 23,79 % des voix et 54 sénateurs élus.

Fondé en 2009 par le comédien Beppe Grillo et l'entrepreneur expert des technologies de l'information Gianroberto Casaleggio, le M5S fait son entrée sur la scène politique aux élections régionales de 2010, où le parti décroche de bons chiffres en Émilie-Romagne et dans le Piémont, respectivement 7% et 4%. C'est néanmoins en 2012 que le Mouvement « 5 Etoiles » remporte ses deux premiers succès remarquables : la mairie de Parme aux élections administratives de 2012 ; les élections régionales siciliennes d'octobre 2012, où le Mouvement devient le premier parti de l'île avec 14,9% des voix. Le succès sicilien anticipe l'affirmation du mouvement à l'échelle nationale, consacrant le M5S en tant que deuxième force politique du pays, derrière le Parti démocrate (PD).

M Grillo : un comédien et un blogueur à succès

Afin de comprendre l'émergence du Mouvement « 5 Etoiles » sur l'échiquier politique italien, il nous paraît nécessaire de revenir tout d'abord aux origines. En d'autres termes, il s'agit de comprendre la fracture qui s'est produite au sein de la société italienne et analyser comment le Mouvement « 5 Etoiles » a su profiter de cette fracture.

Avant d'être un homme politique avec un rôle clé dans le futur italien, Grillo est avant toute chose l'un des comédiens les plus importants des années 1970 et 1980. Ses interventions se fondent sur la satire et dénoncent les partis traditionnels de la première République italienne. Lorsqu'en 1986, Grillo accuse les socialistes italiens de détournement de fonds publics, le comédien de Gênes commence à se faire marginaliser par la télévision publique : sa dernière apparition dans une émission de télévision date de 1993.

Quittant les plateaux télé, Grillo choisit de continuer de se produire sur les scènes de théâtre et poursuit sa satire du système politique. Le retour avéré du comédien engagé se passe en 2005 lorsque, sous l'impulsion de Gian Roberto Casaleggio, Grillo lance son propre blog beppegrillo.it. Le succès est immédiat : quelques mois plus tard, Time place le comédien italien parmi les 37 héros européens de 2005. En tant que « seriously funny », M Grillo est « that rare class clown who does his homework », utilisant « a touch of over-the-top humor to probe the serious social issues that leaders don't want to touch ». Marginalisé par les médias italiens, Grillo acquiert progressivement une véritable légitimité internationale en tant que blogueur affecté par des problèmes globaux : le développement durable, l'accès universel à Internet, le recours à la voie référendaire, le soutien aux énergies renouvelables. En septembre 2007, Grillo recueille 350.000 signatures pour un referendum proposant la limite de deux législatures pour les parlementaires élus dans le cadre du premier Vaffanculo Day qu'il a lui-même crée.

Alors que les spéculations sur une éventuelle candidature du comédien se multiplient, en 2008 Grillo renonce à l'entrée directe sur la scène politique. Lors des élections européennes de 2009, il soutient les candidatures de Luigi De Magistris et Sonia Alfano au sein de l'Italie des Valeurs (IDV), allié du Parti démocrate au sein du Parlement. Quelques mois plus tard, il demande, en vain, de pouvoir participer en tant que candidat aux élections primaires du secrétaire du Parti démocrate.

Une base électorale gauchiste

Face au succès obtenu lors des élections européennes, Beppe Grillo choisit de lancer un nouveau sujet politique : le 4 octobre le comédien et blogueur italien fonde son mouvement, prolongeant ainsi l'activité des « MeetUp », des groupes de réflexion fondés dans environ 40 villes italiennes depuis 2005. Les cinq étoiles du symbole ont chacune une signification précise : l'eau publique, la mobilité durable, l'environnement, les transports et la connectivité.

Si l’on se réfère aux phases précédant et suivant la fondation du M5S, une certaine ressemblance avec les contenus proposés par les Pirates allemands et suédois peut être soulignée. Tout comme la plateforme programmatique pirate, le Mouvement 5 Etoiles prône notamment la démocratie "liquide" à l'aide des nouvelles technologies et la liberté d'information. La proposition d'un revenu de citoyenneté, avancée par les Pirates allemands en 2011, est aujourd'hui partie intégrante du programme électoral des 5 Etoiles. En analysant le cadre politique italien, le politologue français Marc Lazar estime que Beppe Grillo « recourt à différents arguments qu’il emprunte à la fois à la gauche libertaire (défense de l'environnement, propositions sur un développement durable, hostilité à la ligne Lyon-Turin...) et à la gauche classique (propositions sur la semaine de 20 heures ou le revenu minimum...) ». Le contenu gauchiste du programme a souvent été souligné par le Parti démocrate lui même : suite aux élections régionales au Piémont de mars 2010, la candidate démocrate Mercedes Bresso adressait la responsabilité de la défaite aux 4% décrochés par le Mouvement 5 Etoiles.

Dans leur article « Five Star and A cricket. Beppe Grillo shakes Italian politics », Fabio Bordignon et Luigi Ceccarini analysent le profile politique des Grillini sur l'axe droite - gauche. Sur la base d'une enquête effectuée par Demos, il apparaît qu'en 2010 48% de ces électeurs se positionnaient à gauche. Alors que 30% des interviewés refusaient tout positionnement sur l'axe droite-gauche, 11% se considéraient proches du centre et 11% de la droite.

L'évolution du grillismo : un électorat de plus en plus hétérogène

Bien qu'une grande part de ses sympathisants se positionne à gauche, Beppe Grillo a cependant récemment refuser de sceller toute alliance gouvernementale avec le Parti démocrate. La proximité des contenus n'a en effet pas amené la représentation parlementaire du M5S à un accord sur un programme commun de gouvernement, basé notamment sur une réforme de la loi électorale et la mise en œuvre des mesures économiques pour stimuler la croissance. A la lumière du scénario présent, deux éléments peuvent nous aider pour comprendre ce virage de Beppe Grillo.

Un premier élément relève tout d'abord de l'évolution même du Mouvement 5 Etoiles à partir de 2010 : capable de remporter un véritable succès auprès des électeurs de gauche, le mouvement a également su concurrencer les formations de droiteet notamment le « Peuple de la Liberté » dans les années suivantes. En septembre 2012, 26% des électeurs grillistes se positionnent à droite sur l’axe droite - gauche ; en février 2013, le pourcentage s'élève à 30%. Une enquête réalisée récemment par l'institut Demos confirme cette donnée: bien que 53% des électeurs du M5S se considèrent favorables à une alliance gouvernementale avec le Parti démocrate, le résultat confirme que, de parti né du rassemblement des « déçus de la gauche », le Mouvement rassemble aujourd'hui des électeurs beaucoup plus hétérogènes.

La mouvance populiste et l'opposition « nous/eux »

Si cette nouvelle configuration de l'électorat grilliste empêche toute alliance avec la gauche italienne, un deuxième élément doit véritablement être pris en compte. Analysant le populisme en Italie, le politologue italien Marco Tarchi met en exergue que « l'univers mental populiste est structuré en forme dichotomique et manichéenne : ceux qui n'appartiennent pas au peuple […] sont “non peuple : une menace, un obstacle à éliminer ». Parmi les ennemis du peuple, la classe politique occupe véritablement une place privilégiée, parce que « les partis et les hommes politiques professionnels sont [...] [les] premiers responsables des problèmes non résolus de la société ». La dichotomie entre peuples et ennemis du peuple fait bien évidemment l'objet du style rhétorique du leader populiste, où le discours se fonde sur l'opposition entre nous et eux. Analysant la stratégie de discours du Mouvement 5 Etoiles, Ceccarini et Bordignon remarquent que « What Grillo proposes is a black-and-white world without any shades of grey ». Le recours à l'opposition nous/eux est déjà saisissant dans l'une des formules les plus souvent employées par le comédien italien : « eux, ils ne capituleront jamais. Nous non plus ». L'opposition linguistique se révèle également avec d'autres expressions présentes dans les communiqués politiques : la vie contre la mort, en s'adressant aux partis politiques ; le petit contre le grand, « We are like David and Goliath », la vieille politique contre la nouvelle ; les professionnels politiques contre les citoyens ; la démocratie représentative contre la démocratie directe. En d'autres mots, selon Bordignon et Ceccarini il s'agit d'une « anti-elitist approach, typical of populist rhetoric, which harks back to the virtues of the people as the source of political legitimacy ». Ce refus anti-élites est d'ailleurs énoncé par Ruggiero en tant qu'un « I'm-the-only-good-one narrative style » qui le rapprocherait de Berlusconi, parce que « both have shown a political style, obstensibly extraneous to political rituals and inclined to decision making rather than mediation ».

Le Mouvement 5 Etoiles : un parti-bus ?

Suite à cette analyse, nombre de questions demeurent sur la nature du mouvement : saura-t-il se transformer de parti anti-système en allié gouvernemental d'une future coalition véritablement de gauche ? Beppe Grillo renoncera-t-il à exercer son contrôle sur les groupes parlementaires, laissant une grande liberté d'action et de vote aux députés de son mouvement? A l'heure actuelle, nous ne sommes pas en mesure d ‘y répondre. Nous avons constaté le rôle joué par le M5S depuis sa fondation et également une stratégie de discours qui l'a transformé de parti des « déçus de la gauche » à un catch-all party, selon la définition proposée par Kirchheimer. Dans le même esprit, analysant le phénomène électoral, le politologue italien Ilvo Diamanti a proposé d'adopter la définition de « parti-bus ». Le Mouvement 5 Etoiles serait en effet un bus « dans lequel des passagers différents sont montés, ayant des destinations différentes et dont une seule est commune : la déstructuration du système de partis ». Ce processus étant déjà commencé, les passagers ne savent pas à la fois ni « où ils vont », ni « où le bus s'arrêtera ». Ce que le chauffeur du bus, Beppe Grillo, d'ailleurs, ne saurait pas non plus.

Si tout essai de constitution d'un nouveau gouvernement échoue après la ré-élection du Président sortant Giorgio Napolitano, les Italiens devront retourner aux urnes: une telle opportunité confirmera si la stratégie isolationniste de Grillo aura véritablement fonctionné auprès de ses électeurs.

 

Aller plus loin

A lire

  • LIPSET, Seymour M. et ROKKAN, Stein, Structures de clivages, systèmes de partis et alignement des électeurs : une introduction, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 2008.
  • RUGGIERO, Christian, « Forecasting in the Politics of Spectacle, From Berlusconi to Grillo: The Narrative of Impolite Politics », Bulletin of Italian Politics, Vol. 4, n° 2, 2012, p. 305-322.

  • SEILER, Daniel-Louis, Clivages et familles politiques en Europe, Bruxelles, Editions de l'Université de Bruxelles, 2011. 
  • TARCHI, Marco, L'italia populista. Dal qualunquismo ai girotondi, Bologne, Il Mulino, 2003.

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