Le Monde d'Hier et Les Confessions d'un bourgeois : Des mémoires austro-hongrois

Par Annamária Tóth | 7 décembre 2012

Pour citer cet article : Annamária Tóth, “Le Monde d'Hier et Les Confessions d'un bourgeois : Des mémoires austro-hongrois”, Nouvelle Europe [en ligne], Vendredi 7 décembre 2012, http://www.nouvelle-europe.eu/node/1593, consulté le 26 mars 2019

Deux auteurs, deux mémoires, un empire et une raison pour témoigner de la vie : voilà un résumé des autobiographies de Stefan Zweig et Sándor Márai. Ce sont deux des plus grands auteurs de l'Autriche et de la Hongrie respectivement. Nés au zénith de la monarchie austro-hongroise, la chute de l'Empire fut pour les deux auteurs la raison principale pour écrire leurs autobiographies.

Stefan Zweig et Sándor Márai – deux auteurs bourgeois, qui, influencés par les théories de Sigmund Freud, s'intéressaient dans leurs œuvres aux profondeurs de l'âme en tant que cosmopolites et européens convaincus. Certes, ils n'étaient pas proches - en fait, ils ne se connaissaient pas même si, dans les Confessions d'un bourgeois il parle d'une rencontre avec Zweig en Allemagne. Néanmoins, ils ont décidé d'écrire leur autobiographie respective comme monument d'une époque meilleure et plus noble, d'un monde dans lequel l'art et la culture étaient au centre de la vie. Les deux auteurs s'identifiaient à ce « Monde d'hier », à la bourgeoisie et sa civilisation au tournant des siècles. Comparer les autobiographies des deux auteurs est intéressant pour plusieurs raisons. Elles représentent la dernière génération d'un certain mode de vie bourgeois, mais aussi l'Empire austro-hongrois. Comparer les deux auteurs consiste donc à comparer leurs valeurs, et à trouver des indices sur leur classe sociale et leur époque en général.

Stefan Zweig ou Vienne 1900

L'écrivain autrichien Stefan Zweig (1881-1942) est l'un des grands noms de la littérature autrichienne. Né et élevé à Vienne dans une famille de la grande bourgeoise juive, il voyage partout en Europe et dans le monde avant 1914. Humaniste et pacifiste convaincu, après avoir travaillé dans le bureau de presse de la guerre viennois, il part en 1917 en Suisse, d'où il rentre en Autriche deux ans plus tard pour passer la plupart de son temps jusqu'en 1934 à Salzburg. Confronté à l'insurrection de février 1934, qui se termine par une guerre civile courte entre les forces socialistes et conservatrices-fascistes (Februarkämpfe), il quitte sa patrie pour toujours et s'installe d'abord à Londres, puis dans la ville brésilienne de Petropolis. Face aux développements politiques en Autriche (Anschluss en 1938 et Deuxième Guerre mondiale), Zweig se sent de plus en plus dépaysé et tombe dans une dépression : cosmopolite et européen convaincu, il est aussi et surtout représentant d'une classe intellectuelle autrichienne dont les idéaux sont loin de ceux du national-socialisme. À la fin de sa vie, il perd tout espoir et écrit dans une lettre à Robert Neumann quelques jours avant son suicide avec sa deuxième femme en 1942 : « L'après-guerre ne sera pratiquement plus pareil au monde d'hier et j'ai le sentiment que je dois garder quelque chose qui n'est plus – que je ne vais être qu'un témoin. »

Sándor Márai ou un hongrois qui ne pouvait être hongrois

Né presque vingt ans plus tard que Zweig, Sándor Márai (1900-1989) passe son enfance dans la ville de Kaschau/Kassa/Košice. Actuellement en Slovaquie, cette ville est aussi exemplaire pour la monarchie austro-hongroise : Márai, né Grosschmidt, vient d'une famille d'origine saxonne et parle allemand à la maison, mais la famille se définit entièrement comme hongroise. Márai est presque un enfant à l'éclatement de la Première Guerre mondiale. Comme de nombreux Hongrois, Márai se retrouve dans un conflit identitaire après le Traité de Trianon (1920) : ayant fait ses études entre Prague, Vienne et plusieurs villes allemandes, il vit désormais à Budapest, dans la capitale hongroise, mais ne se sent plus chez lui. En même temps, sa ville natale n'appartient plus à la Hongrie. Il ne peut retrouver sa patrie ni dans l'un ni dans l'autre, et ce dépaysement l'accompagne pendant toute sa vie. Néanmoins, jusqu'en 1948, Márai publie trente-neuf œuvres littéraires et travaille comme journaliste. C'est en 1948, durant la prise du pouvoir communiste, que Márai décide de quitter la Hongrie pour toujours : social-démocrate, il est ennemi de classe en raison de ses origines bourgeoises. Après quelques années passées en Italie et en Suisse, il part pour les États-Unis, où il vit jusqu'à son suicide en 1989. Il interdit la publication de ses œuvres dans les régimes non-démocratiques (c'est donc la maison d'édition torontoise Vörösváry Publishing qui le fait) ; c'est pourquoi on ne le découvre de nouveau que dans les années 1990, quand son roman Les Braises est reconnu au niveau international.

Comparer Zweig et Márai ou résumer la fin d'une époque

Des humanistes, cosmopolites et européens convaincus, Zweig et Márai sont aussi représentants d'une civilisation bourgeoise qu'ils voient détruite par les guerres mondiales. Une grande différence entre les deux auteurs est leur âge. Lorsque Zweig écrit Le Monde d'hier : Souvenirs d'un Européen en tant qu'homme averti et expérimenté, il a vingt-cinq ans et plus d'expérience que Márai. Il écrit après avoir célébré ses plus grands succès professionnels. Pendant toute sa vie, il est au centre de l'élite artistique européenne. Cette vie mondaine l'accompagne depuis son enfance : il grandit à Vienne, dans la capitale de l'Empire austro-hongrois, et son père est le propriétaire fortuné d'une usine de tissage. Le Monde d'hier est une visite guidée de la vie de Zweig, qui est représentative de la vie de sa génération, de la vie de la grande bourgeoise viennoise juive. Ses mémoires ne sont pas personnelles. Il décrit plutôt d'autres personnes et leurs modes de vie et se montre ainsi comme spectateur d'une civilisation. Il est le guide de cinquante ans d'histoire autrichienne et européenne.

Márai grandit dans une petite ville et n'arrive qu'à l'âge de 14 ans dans une grande métropole : Budapest. Il publie Les Confessions d'un bourgeois en 1933, à l'âge de 33 ans. Il est jeune et son succès (et déclin) professionnel est devant lui. Malgré sa jeunesse, Márai décide déjà en 1933 d'écrire ses mémoires car il voit la fin d'une époque – or, il faut prendre en compte qu'une autobiographie s'écrit d'habitude à un âge plus mûr. C'est en fait avec la mort de son père, qui pour Márai fut l'incarnation du bourgeois, que Márai voit aussi la mort de sa classe sociale telle qu'il l'a connue. Dans le cas de Zweig, son autobiographie est achevée en 1939, avec le début de la Deuxième Guerre mondiale, qu'il voit comme clôture définitive du « Monde d'Hier ».

Enfin, pour Zweig comme pour Márai, leur enfance, famille et entourage sont des exemples pour le bourgeois de leur époque. En effet, les auteurs dédient une grande partie de leurs œuvres à simplement décrire le monde dans lequel ils ont passé leur enfance et jeunesse, avec toutes les forces et faiblesses de cette époque, commençant par le respect de la culture au monde tabou de la prostitution, en passant par le sens de l'économie et la simplicité bourgeoise. Márai s'identifie à tel point à la bourgeoisie qu'il se définit comme un bourgeois parmi d'autres dans le titre de son autobiographie, tandis que Zweig met l'accent sur une ère passée et sur son identité européenne. Les deux auteurs se définissent comme tellement intégrés dans la bourgeoise qu'il peuvent porter leurs vies comme exemple de cette classe sociale entière.

En guise de conclusion : La mort de deux grands auteurs du XX° siècle

Exilés par des dictatures, Stefan Zweig et Sándor Márai décident d'en finir avec leurs vies. En effet, ils sont victimes dans leurs vies personnelles de ces systèmes (Zweig à cause de ses origines juives, Márai à cause de son appartenance sociale à la bourgeoisie) et voient, en même temps, comment les dictatures détruisent leurs patries. Bien que cosmopolites, une fois qu'ils doivent quitter leurs pays natales, ces auteurs se sentent dépaysés. Ils perdent leurs racines : leurs langues et la culture autrichienne, hongroise, mais aussi européenne, dans laquelle ils ont grandi. Márai est par exemple offusqué quand sa petite fille lui demande pourquoi il écrit dans une langue que personne ne connait des sujets auxquels personne ne s'intéresse. Il parle par ailleurs de cette perte dans son poème « Halotti beszéd » (Oraison funèbre), qui reprend le titre du premier texte cohérent écrit en hongrois.

En même temps, la dépaysement donne aussi une certaine liberté. Márai écrit alors « Quand je quitterai ce continent, l'Europe me manquera. Mais l'Europe m'a déjà manqué en Europe. […] Tout, tout est perdu. La langue, la maison, le sens du travail, la jeunesse. Je suis enfin libre. » tandis que Zweig dit dans la préface du Monde d'hier : « C'est justement l'émigré qui se libère d'une certaine manière, et seul celui qui n'est plus lié à rien ne doit tenir compte de rien. » Néanmoins, les écrivains se retrouvent dans une solitude et isolation extrême. Ils ne peuvent ni contacter leurs amis et famille, ni retourner chez eux. L'Europe qu'ils voient n'est plus l'Europe dans laquelle ils ont grandi. Ils n'attendent plus rien de la vie et perdent tout espoir : pour s'enfuir, ils se suicident. Ils auront témoigné d'une époque à son zénith et à sa chute, en décrivant ses forces ainsi que ses faiblesses et tabous.

NDLR: Cet article est tiré d'un essai comparatif plus long entre Stefan Zweig et Sándor Márai. Les citations des livres sont ma traduction, basée sur l'édition hongroise. Je dois remercier mon ancienne enseignante de littérature hongroise, Hedvig Kozma, dans l'interprétation des œuvres et la rédaction de l'essai mentionné. 

Aller plus loin

Sur Nouvelle Europe

À lire

  • CHÉDIN, R., Das 'Geheim Tragische des Daseins': Stefan Zweigs "Die Welt von Gestern", Würzburg: Königshausen und Neumann, 1996
  • LÔRINCZI, H., Világkép és regényvilág: Újabb Márai-tanulmányok, Szombathely: Savaria University Press, 2002
  • RENOLDNER, K., HOLL, H., KARLHUBER, P. (eds.), Stefan Zweig: Bilder, Texte, Dokumente, Wien: Residenz Verlag, 1997

Sur internet

Source photosSándor Márai kind.jpg et Erzsébet Bridge (1903), Budapest, Hungary.jpg" sur Wikimedia Commons, consultés le 30 novembre 2012

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