Le hockey sur glace, sismographe des relations entre la Tchécoslovaquie et l'URSS

Par Camille Brabenec | 3 mai 2010

Pour citer cet article : Camille Brabenec, “Le hockey sur glace, sismographe des relations entre la Tchécoslovaquie et l'URSS”, Nouvelle Europe [en ligne], Lundi 3 mai 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/867, consulté le 03 avril 2020

Le sport est, à l'origine, un loisirs, un espace de détente, mais il est finalement rarement dépourvu d'enjeux et peut se transformer en outil politique, en moyen de rassembler une nation. Cela est encore plus vrai lorsque ce pays subit un régime autoritaire. Durant les cinquante ans où l'Europe centrale a été sous domination de l'URSS, de nombreux exemples se sont produits montrant qu'un évènement sportif, un match de football ou de hockey a pu être utilisé à des fins politiques.

D'origine canadienne, le hockey sur glace est très populaire depuis le XIXe siècle dans les pays de l'ancienne URSS et en Europe centrale, comme dans l'actuelle République tchèque ou la Slovaquie. Dès son arrivée dans ce qui était alors encore l'Autriche-Hongrie, le hockey s'est enraciné dans cette région. Ce n'est toutefois qu'après la Seconde Guerre mondiale que le hockey sur glace devient ce qu'il est aujourd'hui : un moyen de reconnaissance internationale pour les Tchèques et les Slovaques, un moyen de s'affirmer aussi. Peu d'autres sports peuvent cristalliser autant de passion, d'enthousiasme et d'enjeux dans cette région du monde.

De nombreux matchs de hockey ou évènements liés à ce sport ont émaillé les relations entre la Tchécoslovaquie et l'URSS durant la période communiste. On peut illustrer deux moments cruciaux dans l'histoire des relations entre l'URSS et la Tchécoslovaquie au XXe siècle, le Coup de Prague (1948) puis le Printemps de Prague, par deux évènements liés au hockey, très symptomatiques de la période par la signification politique qu'on leur a donnée à des moments de tensions sur la scène internationale. 

Premier séisme : mars 1950

Le premier évènement significatif a eu lieu il y a soixante ans, en mars 1950, lorsque la justice communiste tchécoslovaque a condamné à de lourdes peines d'emprisonnement et de travaux forcés la majorité des joueurs qui composaient alors l'équipe nationale tchécoslovaque de hockey sur glace, championne du monde en titre.

Pour bien comprendre ce qu'il s'est passé en mars 1950, il faut d'abord se replacer dans le contexte historique de l'époque. Deux ans plus tôt, en février 1948, lors du « Coup de Prague », le parti communiste prend le contrôle du pouvoir en Tchécoslovaquie. Le stalinien Klement Gottwald devient Président d'une République qui se transforme en République socialiste à la solde de l'URSS pour quarante ans.

Dans toute la région, pour asseoir leur autorité, les régimes communistes organisent une vague de répression qui s'abat sur les opposants réels ou supposés et sur les membres de l'élite démocratique des pays concernés. Cette vague de répression et de terreur est notamment symbolisée par les procès politiques montés de toutes pièces par les nouveaux dirigeants politiques à la fin des années 1940 et au début des années 1950. Cette chasse aux ennemis du régime n'épargne pas la Tchécoslovaquie où de nombreuses arrestations sont effectuées. Le plus célèbre de ces grands procès en Tchécoslovaquie, est celui ayant abouti à la condamnation à mort du Secrétaire général du parti Rudolf Slánský arrêté le 24 novembre 1951 et accusé d'avoir participé à une vaste conspiration contre l'État et le Parti. Rudolf Slansky est exécuté le 3 décembre, il ne sera entièrement réhabilité qu'en juin 1968. D'autres procès politiques auront lieu au cours des mois suivants. Le procès ayant mis en cause les hockeyeurs tchécoslovaques s'inscrit donc dans ce cadre.

Aujourd'hui encore, les raisons qui ont poussé les autorités politiques à persécuter ces sportifs héros de la nation, dont certains étaient encore mineurs au moment de leur arrestation, restent mal connues. Restent donc les faits, la Tchécoslovaquie n'a pas pu défendre son titre de championne du monde en Grande-Bretagne en 1950, comme elle s'apprêtait pourtant à le faire. Le 11 mars, le vol à destination de Londres est donc annulé à la dernière minute, officiellement parce que deux journalistes qui devaient accompagner l'équipe n'ont pas obtenu leur visa. Un mensonge, en réalité. Deux jours plus tard, les joueurs, à l'exception du capitaine Vladimír Zábrodský, sont arrêtés à la sortie d'une brasserie, accusés d'avoir scandé, provoqués par des policiers en civil, des slogans anticommunistes. Après leur arrestation en mars et de longs mois d'audition et de torture, les douze hockeyeurs sont condamnés, en septembre 1950, à des peines allant de huit mois à quinze ans pour la plus lourde. La crainte de les voir émigrer était réelle. Ils sont libérés en 1955 par le successeur de Gottwald, Antonin Zapotocky.

Pour mieux saisir l'ampleur de l'affaire, il faut se rendre compte du statut qui était alors celui de ces hockeyeurs en Tchécoslovaquie. Ils étaient des héros. Sacrés champions du monde pour la première fois en 1947, puis de nouveau en 1949 après avoir battu pour la première fois, la grande nation du hockey, le Canada, ils avaient été accueillis par une foule innombrable et en liesse à leur retour au pays. Leur défilé dans Prague avait duré une journée. 

Second séisme : mars 1969

Le second évènement intéressant a lieu lors d'une autre période de tension avec l'invasion des troupes du Pacte de Varsovie du sol tchécoslovaque le 21 août 1968 pour écraser le Printemps de Prague. Il est intéressant de voir comment cette grande tension ne tarde pas à se reporter sur le sport et en particulier sur le hockey. En effet, les équipes de Tchécoslovaquie et d'URSS ne manquaient pas d'occasions de s'affronter en compétition internationales, entre les Championnats du monde qui avaient lieu tous les ans et les Jeux olympiques tous les quatre ans. 

À cette époque, l'équipe de hockey de l'URSS domine très largement le hockey international, en vingt ans, entre 1963 et 1983, elle remporte 17 fois le Championnat du monde. Les dirigeants communistes ne manquaient pas d'exploiter cette domination sur le plan politique. Cependant, le Championnat du monde de mars 1969 disputé en Suède, alors qu'il devait avoir lieu à Prague, a marqué l'histoire de la Tchécoslovaquie. Il s'y est déroulé deux des matchs les plus mémorables de l'histoire du hockey tchèque et slovaque. Au cours du tournoi, deux confrontations opposent l'équipe tchécoslovaque à celle de l'Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS). Une atmosphère d'hostilité entoure ces joutes d'une forte intensité qui se soldent par les victoires de la Tchécoslovaquie 2-0 (22 mars) et 4-3 (28 mars).

Sept mois à peine après l'invasion du pays par les chars soviétiques, les Tchécoslovaques ont le sentiment de se venger symboliquement et entendent le faire savoir à l'occupant. Après la deuxième victoire, ils descendent par dizaines de milliers dans les rues du centre de Prague. Cette victoire et cette euphorie prennent une signification plus profonde que la simple victoire sportive contre une grande équipe. Les hockeyeurs eux-mêmes n'ont pas cherché à dissimuler l'importance politique des duels. Leur refus d'échanger une poignée de main avec les Soviétiques, après le premier match gagné par 2 à 0 en est la preuve.

Le 28 mars 1969, après leur seconde victoire en une semaine contre l'équipe soviétique, les hockeyeurs tchécoslovaques sont devenus du jour au lendemain des héros nationaux, peu importe que les hockeyeurs finissent troisièmes au classement final de ce championnat. L'essentiel est la double victoire sur les Soviétiques. Des milliers de personnes fêtent cette victoire sur la place Venceslas à Prague et scandent des mots d'ordre hostiles à Moscou. En plusieurs endroits, ces célébrations se transforment en manifestations ouvertes contre les occupants. Des conflits éclatent notamment dans les villes où sont stationnées les troupes soviétiques. Dans la plupart des cas, il s'agissait de provocations. Et c'est la police politique StB qui est à l'origine de la plus grosse échauffourée sur la place Venceslas où les vitres de la compagnie aérienne soviétique ‘Aeroflot' sont cassées. Ces manifestations ont eu des conséquences politiques graves. Elles ont servi à Moscou pour intensifier ses pressions et amener la direction réformatrice du PCT dirigée par Alexander Dubček, symbole du Printemps de Prague, à démissionner avant d'être remplacée par une nouvelle équipe pro-soviétique avec à sa tête Gustav Husák. Le processus dit de « normalisation » de la société venait de commencer. Il n'a pas été permis aux Praguois de venir saluer et remercier les hockeyeurs à leur arrivée à l'aéroport de Prague Ruzyně. Les joueurs ont été accueillis dans le plus grand secret, sans contacts possibles avec le public et ils ont été interrogés par les services du contre-espionnage.

En 1972, 1976 et 1977, l'équipe tchécoslovaque remporte le Championnat du monde de hockey sur glace, mais le pays étant en pleine normalisation après l'écrasement du Printemps de Prague qui renforce le contrôle par les Soviétiques de toutes les sphères de la société, ces victoires n'ont pas n'ont pas pu être pleinement exploitées à des fins politiques.

Mais le Championnat de 1969 a laissé une trace indélébile dans la mémoire collective tchèque. En 2008, année anniversaire s'il en est avec le 90e anniversaire de la fondation de la Première République tchécoslovaque, le 60e du Coup de Prague et le 40e de l'écrasement du Printemps de Prague, la Fédération tchèque de hockey sur glace a elle aussi célébré le centenaire de sa naissance. Pour marquer le coup, le Musée national a mis sur pied une exposition intitulée « Un siècle de hockey tchèque » qui est très largement revenu sur ce Championnat du monde de 1969.

Depuis la fin de la Guerre froide, les matchs de hockey ont beaucoup moins d'enjeux politiques mais une victoire contre l'équipe russe provoque toujours un moment de liesse en Slovaquie et République tchèque, comme le montre la récente victoire des Slovaques contre les Russes lors des derniers Jeux olympiques de Vancouver en 2010. On peut cependant noter que, depuis le divorce de Velours à l'origine de la division de la Tchécoslovaquie, les matchs entre les Slovaques et les Tchèques lors d'une compétition internationale provoquent un engouement particulier des deux cotés de la frontière.

 

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Source photo : possession, sur Flickr

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