Le gouvernement de Boiko Borisov conduit-il la Bulgarie sur la voie du changement ?

Par Mirela Backleva | 19 octobre 2010

Pour citer cet article : Mirela Backleva, “Le gouvernement de Boiko Borisov conduit-il la Bulgarie sur la voie du changement ?”, Nouvelle Europe [en ligne], Mardi 19 octobre 2010, http://www.nouvelle-europe.eu/node/937, consulté le 18 novembre 2019

Un an après son entrée en fonction, le gouvernement de Boiko Borisov a reçu un satisfecit de la Commission européenne pour "la puissante dynamique de réforme" engagée depuis son entrée en fonction : un commentaire qui contraste très nettement avec l'absence de progrès constatée dans les précédents rapports. Comment expliquer ce changement d'ambiance à Sophia ?

Largement victorieux des élections législatives de juillet 2009 (39,7% des voix), le Parti des citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB) de Boiko Borisov s'était présenté devant les électeurs bulgares comme le parti du changement en faisant de la lutte contre la corruption et la criminalité son principal thème de campagne. Malgré des résultats notables, des doutes persistent pourtant sur la capacité du GERB et de son charismatique leader à réformer en profondeur un pays rongé par une corruption endémique.

Un rapport de la Commission encourageant

Le rapport publié par la Commission européenne le 20 juillet 2010, dans le cadre du mécanisme de surveillance dont fait l'objet la Bulgarie depuis son adhésion à l'UE en 2007, dresse pour la première fois un bilan positif ou du moins encourageant des efforts engagés par le gouvernement. Le rapport salue en effet "l'existence d'une ferme volonté politique de réaliser une réforme profonde et durable du système judiciaire", "l'intensification des efforts pour lutter contre la corruption de haut niveau" et note que pour "la première fois des mesures énergiques sont prises contre la criminalité organisée".

Des lacunes persistantes sont toutefois pointées. Il reste des problèmes visibles en termes de responsabilité de l'appareil judiciaire bulgare : depuis juillet 2009, celui-ci est confronté à une série d'allégations de corruption. « La mise en œuvre de la législation sur les marchés publics présente aussi de sérieuses lacunes », « Les fonds publics doivent être mieux protégés contre la fraude et les conflits d'intérêt ».

Des actions coup de poing contre le crime organisé

Les médias bulgares se font quotidiennement l'écho des actions chocs menées par le Ministère de l'Intérieur contre le crime organisé, en mettant tout particulièrement en avant l'action dynamique et efficace du Ministre Tsvetan Tsvetanov. Considéré comme le bras droit de Boiko Borisov, ce dernier jouit aujourd'hui d'après les sondages, d'une popularité plus élevée que le Premier ministre lui-même.

Menées sous des noms volontairement évocateurs tels que « Les Charlatans », « Cigarettes », « Les Souteneurs » ou « Les Insolents », ces opérations de plus en plus nombreuses et de plus en plus médiatisées contre le grand banditisme contrastent avec le sentiment d'impunité qui prévalait ces dernières années. La criminalité organisée que les pouvoirs publics ne sont pas parvenus à endiguer durant ces vingt dernières années, semblait même être acceptée par une société résignée face à ce fléau.

Par exemple, le rapport annuel de l'Office européen de Lutte Anti-Fraude (OLAF) montre concrètement  l'ampleur du grand banditisme en Bulgarie : selon lui, 41 des 220 situations de fraude identifiées par l'OLAF ont concerné des fonds de l'Union européenne attribués à la Bulgarie. La plupart d'entre eux sont liés aux programmes d'aide à l'agriculture. Une investigation, qui vient d'être close, fait état d'« allégations de fraude généralisée et systématique », se traduisant notamment par l'achat au-dessus du prix du marché de machines pour des usines de transformation de viande, en utilisant des fonds du programme SAPARD, un programme de l'UE pour le développement de l'agriculture. La Commission a décidé en 2008 de suspendre environ 500 millions d'euros d'aides européennes, en raison des préoccupations concernant la corruption et la mauvaise gestion de ces fonds.

Première action policière initiée par le nouveau gouvernement et s'attaquant à la criminalité financière, « La Pieuvre » est sans aucun doute l'action la plus significative de la nouvelle politique volontariste du gouvernement de Borisov. Elle visait à arrêter les membres d'un groupe criminel organisé mêlant activités de kidnapping, prostitution forcée, détournement d'impôt, trafic d'influence et autres activités illégales. En février 2010, 20 établissements de nuit ont été perquisitionnés et 12 personnes arrêtées, parmi lesquelles figuraient quelques noms associés à la pègre bulgare. Le plus connu d'entre eux est Aleksey Petrov, un ancien fonctionnaire de la Direction de Surveillance du Territoire de Bulgarie.

L'affaire Petrov : l'exemple d'une transition mal faite

Pour comprendre les tenants et aboutissants de cette opération, il convient de rappeler le contexte particulier entourant ce que la presse bulgare appelle le « phénomène Aleksey Petrov ». C'est suite à la révélation, en février 2009, de certains éléments de son dossier militaire, que l'affaire Petrov a pris une véritable ampleur. De formation policière, Aleksey Petrov a ensuite connu une ascension rapide dans la hiérarchie militaire. Malgré ce rôle politique actif sous le régime communiste, sa carrière poursuivra sa progression après 1989. Les accusations dont il fait l'objet aujourd'hui sont celles de fraude fiscale. Derrière cette accusation « ordinaire », les véritables motifs de son arrestation sont autrement plus graves. Aleksey Petrov est suspecté d'avoir mis sur pied un groupe organisant des activités de racket et de chantage et d'avoir commandité une série d'assassinats. Bien que cette  accusation n'ait finalement pas été retenue, l'arrestation de Petrov a provoqué un immense retentissement. Au cours de ces dernières années, rares sont en effet les grands noms suspectés de faire partie du Milieu bulgare à avoir été réellement inquiétés par la justice.

Cette affaire est une illustration de la difficulté du pays à remédier à des problèmes endémiques liés à la période postcommuniste. Selon le Ministre de l'Intérieur Tsvetan Tsvetanov, si la transition de 1989 avait été correctement gérée, la Pègre ne serait pas composée d'« hommes d'affaires en col blanc ». La fraude, la corruption et la criminalité organisée ont en effet pénétré les administrations, les partis politiques et les collectivités locales.

Des mesures inefficaces ?

Outre le positionnement politique du gouvernement et à la médiatisation de son action, on peut s'interroger sur l'amélioration réelle de la situation en Bulgarie. Le système politique est-il en train d'être purgé de la corruption ? Est-ce la fin de l'impunité pour les criminels ? Les opinions sont à vrai dire controversées quant à l'effet positif des mesures du gouvernement GERB.

Après quelques mois d'euphorie au sein de la société bulgare, née de l'action du gouvernement en matière de lutte contre la criminalité, un courant d'opinion plus critique a vu le jour. Certains estiment en effet que ces actions « coup de poing » ne sont autres que théâtre et mise en scène visant à faire grimper la cote de popularité du Premier ministre et du Ministre de l'Intérieur. Or dans leur lutte contre la corruption et le crime organisé, les deux figures du GERB ne sont pas exemptes de tout reproche.

L'une des premières déconvenues rencontrées par le gouvernement Borisov concerne le dénouement du procès des frères Margin, qui a été suivi de près par la Commission européenne et d'autres experts étrangers. Poursuivis pour plusieurs affaires criminelles, les deux frères, ont étés relaxés en juin 2010, après quatre années de procédure. La raison : manque de preuves. Dans un entretien accordé à la Deutsche Welle, l'expert allemand Franz Lothar-Altman, Directeur de la section de recherche sur les Balkans occidentaux de l'Institut Allemand pour la Sécurité et la Politique internationale, souligne que l'issue de cette affaire ne manquera pas de soulever des doutes on ne peut plus légitimes dans l'opinion publique bulgare. Il ajoute aussi qu'en raison des critiques de corruption pesant sur le système judiciaire, cette affaire revêt pour Bruxelles une importance majeure. Les défaillances de l'appareil judiciaire constatées par Bruxelles dans ses différents rapports, avaient en effet en grande partie justifié les sanctions inédites appliquées à la Bulgarie en 2008. Selon M. Altman, la très forte pression exercée depuis lors sur la justice pourrait avoir des conséquences positives et conduire à de véritables réformes.

Le journaliste d'investigation allemand Jürgen Roth, expert des pays de l'Est et auteur de nombreux ouvrages sur la Bulgarie, considère quant à lui que les mesures entreprises par le gouvernement Borisov resteront de l'ordre du spectacle tant qu'elles ne seront pas suivies de procès équitables. Cet expert va même plus loin dans son analyse critique de l'action du gouvernement. Selon lui, Borisov laisserait sciemment prospérer les groupes criminels les plus importants.

Qu'en est-il du « symbole Aleksey Petrov » ?  Il est aujourd'hui assigné à résidence et attend son procès. « Après le chaos vient l'ordre », dit-il tout en déclarant qu'il va entrer dans la vie politique bulgare. Le Ministre de l'Intérieur Mr. Tsvetanov reste serein : il y aurait des preuves contre Petrov. Tsvetanov critique les juges pour avoir autorisé l'assignation à résidence de Petrov, qui lui permet de préparer sereinement sa défense et de songer à une carrière politique. « Pour moi M. Petrov est un homme dangereux, je ne comprends pas l'assignation à résidence, mais bon, ce n'est pas à moi de juger », s'est d'ailleurs exprimé James Warlick, l'Ambassadeur américain en Bulgarie, tout en espérant que les témoins ne subiront pas de pressions. Les Bulgares espèrent aussi.

Des espoirs à concrétiser

En conclusion, un an après son entrée en fonction, le bilan du nouveau gouvernement est contrasté. D'un côté, le pouvoir actuel est entré dans une démarche volontariste de lutte contre la criminalité organisée, mais d'un autre côté les mesures restent insuffisantes face à l'ampleur de la tâche. La réforme de l'appareil judicaire, qui reste trop inefficace, et est encore sujet à des luttes d'influence et à la corruption, constitue l'un des principaux défis de Boiko Borisov.

Il est indéniable que l'arrivée au pouvoir de Boiko Borisov et d'une équipe gouvernementale jeune et déterminée à réaliser un changement radical contraste avec des élites vieillissantes et totalement discréditées. La pratique politique du GERB montre dans ce sens beaucoup de différences par rapport au précédent gouvernement socialiste et est source de nombreux espoirs. Le pays ne se laissera pas réformer en un jour, notamment à cause d'une histoire longue et douloureuse, mais pour la première fois une rupture forte est observée. Boiko Borisov et Tsvetan Tsvetanov personnifient aux yeux de la société bulgare l'espoir du changement. Si la volonté politique est donc au rendez-vous, il faudra en revanche vraisemblablement quelques années pour en mesurer les effets.

 

Source photo : EPP Congress, Bonn, 2009, par europeanpeopleparty, sur Flickr

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