Le divorce tchécoslovaque

Par Pauline Joris | 26 septembre 2007

Pour citer cet article : Pauline Joris, “Le divorce tchécoslovaque”, Nouvelle Europe [en ligne], Mercredi 26 septembre 2007, http://www.nouvelle-europe.eu/node/282, consulté le 21 septembre 2019

Il y a bientôt quinze années, en à peine six mois, sans aucune violence et alors que l’ensemble des enquêtes d’opinion publique montrait tant au nord qu’au sud que la population ne le souhaitait pas, la Tchécoslovaquie s’est dissout et deux nouveaux États ont vu le jour : la République tchèque et la Slovaquie.

 

Une séparation non violente et … non souhaitée par la population

En juin 1992, on vote dans la République fédérale de Tchécoslovaquie. Les élections sont fédérales mais les partis politiques ne le sont pas. Le nord-ouest du pays vote à 34 % pour le parti tchèque de Václav KLAUS, l’ODS (parti démocratique civique) ; le sud-est vote à 33 % pour le parti créé par Vladimir MECIAR, le Mouvement pour la Slovaquie démocratique (HŽDS).

La fin de la Tchécoslovaquie n’a pas été précisément l’enjeu principal de la campagne, ou plutôt des deux campagnes électorales. Mais du côté slovaque, Vladimir Mečiar va jouer la carte du « plus d’autonomie », avec une rhétorique démagogique, sans dévoiler clairement ce qu’il entend.

Mečiar avait été Premier ministre de l’entité fédérée de Slovaquie avant que le parlement slovaque ne le démette de ses fonctions en avril 1991, inquiet de ses discours nationalistes et séparatistes. Il fonde alors le HŽDS avec lequel il mène une campagne politique ambigüe : Meciar ne réclame pas explicitement la dissolution de la fédération et l’instauration d’une Slovaquie indépendante, mais il veut – et fait campagne pour – une représentation internationale indépendante pour la Slovaquie (un siège à l’ONU), une déclaration de souveraineté slovaque (votée par le parlement slovaque fédéré en juillet 1992) et l’élection d’un président slovaque.

Václav Klaus de son côté, partisan de la « thérapie de choc », d’une transition économique rapide, développait en réponse aux revendications d’une partie de la classe politique slovaque, le thème de la « fédération fonctionelle » : restons ensemble pour ce que nous voulons faire marcher ensemble, cela dans un esprit pragmatique. La majorité de la classe politique tchèque était favorable à un déploiement de nombreuses compétences aux entités fédérées mais attaché au cadre fédéral auquel les deux républiques fédérées se réfèreraient.

L’approche différente entre Klaus et Mečiar quant à la place du fédéralisme pourrait se résumer dans ces propos que le vice-président du HZDS (Mouvement pour une Slovaquie démocratique), Augustin Marian Huska, tenait en août 1992 : « Nous disons non à la fédération, eux les Tchèques disent non à la confédération. »

Dès lors, faisant le constat de ces visions différentes pour vivre ensemble entre Slovaques et Tchèques, les deux gagnants des élections prennent la décision de se séparer. Le processus s'est alors accéléré : les deux parties contastant leur désaccord sur l'avenir de la fédération, elles s'accordent sur le fait d'arrêter cette fédération.

C'est ainsi qu'alors que toutes les enquêtes d'opinion de l'été 1992 montraient que la population de Tchécoslovaquie ne voulait pas de la séparation à près de 75% - cette moyenne étant plus élevé côté tchèque que côté slovaque - un pays se sépare en deux nouveaux Etats en six mois et sans violence, sans vivre le même genre de manifestations collectives, affectives et d'ampleur vécues à la fin de l'année 1989 dans toutes les villes de Tchécoslovaquie.

Cinq pistes d’explication avancées par Jacques Rupnik

Le chercheur politologue spécialiste de l’Europe centrale, J. Rupnik, qui a également été conseiller de Vaclav Havel lorsque ce dernier était président de la République, a publié au Centre d’Études et de Recherche Internationale (CERI) une étude sur la séparation tchécoslovaque au début de l’année 1999. Cette étude reste une référence. Rupnik y avance cinq explications complémentaires au contexte de l’élection de 1992, qui permettent également de mieux comprendre la rapidité et le caractère non-violent de la séparation tchécoslovaque.

Le poids de l’héritage

Rappelons que malgré leur grande proximité (linguistique entre autres), ces deux peuples slaves ont longtemps vécu à côté mais pas ensemble. Tandis que les Tchèques étaient sous domination autrichienne et que la Bohême était la partie la plus développée de l’Autriche sous les Habsbourg, les Slovaques ont été eux pendant près de mille ans sous domination hongroise. Rupnik souligne que « le concept de « nation tchécoslovaque » renvoyait, certes, à une nation politique ou citoyenne, mais il était aussi investi d’une fonction de légitimation bien précise : car les Tchèques et les Slovaques amalgamés en « nation tchécoslovaque » représentaient les deux tiers de la population face aux importantes minorités allemande et hongroise. »

A cela s’ajoutent les perceptions (il ne s’agit pas ici de traiter les faits mais la manière dont ils sont ressentis) que les deux peuples ont l’un de l’autre lors de leur période commune tchécoslovaque. Les Slovaques se sentent trahis par les promesses de plus d’autonomie faites tant en 1918 qu’après 1945 par un pouvoir central ressentie comme largement dominé par les Tchèques ; du côté tchèque est éprouvé un certain ressentiment à l’égard des Slovaques qui ont joué la carte du plus d’autonomie (voire de l’indépendance en 1939) pour eux, alors que les Tchèques vivaient eux des heures noires (1938-1944 ; période de normalisation après l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en 1968).

Modernisation et différences socio-économiques

Il est certain qu’en 1918, la partie tchèque était nettement industrialisée et urbanisée (la Bohême représentait la moitié du potentiel industriel de la partie autrichienne de l’Empire au début du XXe siècle) tandis que la partie slovaque était une région rurale de la Hongrie.

Néanmoins, dans l’entre-deux-guerres et surtout sous le régime communiste, la partie slovaque a en grande partie rattrapé son retard économique. Cette modernisation économique et industrielle s’est cependant principalement réalisée dans un cadre d’économie socialiste planifiée : cela a pour conséquence, d’une part, des problèmes d’adaptation économique après 1989 et d’autre part, la perception de l’héritage socialiste est différente au Nord-Ouest et au Sud-Est du pays.
« Ainsi, l’introduction de réformes radicales pour le passage à l’économie de marché, qui était, pour les pays tchèques, renouer avec la modernité occidentale, représentait pour la Slovaquie, une fois encore, une modernisation imposée de l’extérieur, cette fois sous l’égide du libéralisme économique. »
Certains hommes politiques slovaques ont utilisé les craintes ressenties par une partie de la population à des fins électorales.

Le nationalisme constitutionnel et les avatars du fédéralisme

La Tchécoslovaquie était une fédération depuis 1968, cette réforme initiée lors du mouvement réformateur de 1968 (le « socialisme à visage humain ») a d’ailleurs été la seule maintenue après la répression par les troupes soviétiques. Mais maintenue dans les textes, la fédéralisation n’était que pure façade, les organes politiques communistes, dirigeant réellement le pays, ne fonctionnant plus selon une organisation fédérale. Ainsi en 1989, le principe du fédéralisme était donc tout autant discrédité que celui du socialisme.

De 1990 à 1992, alors que les constitutions de la Tchéquie et de la Slovaquie ont été très rapidement adoptées, la vie politique tchécoslovaque a tournée autour de la question fédérale. « Du côté slovaque », résume Rupnik, « on voulait deux républiques souveraines et sujets de droit international signant un « traité d’Etat ». Du côté tchèque, on préconisait un « accord constitutionnel », réservant à l’Etat fédéral commun le statut de sujet de droit international et la signature des traités d’Etat. »

Le fonctionnement institutionnel de la fédération, hérité du communisme, ne favorise pas la recherche d’un compromis. Une révision de l’organisation constitutionnelle fédérale nécessite une majorité des trois cinquièmes dans les deux assemblées fédérées, ce qui permet à une minorité de députés nationalistes slovaques de maintenir le blocage ; ces derniers, aidés entre autres d’ex-communistes slovaques, empêchent également la mise en place d’un référendum, souhaité et initié par le président tchécoslovaque Vaclav Havel.

Les élites politiques post-communistes

Rupnik met en avant deux éléments qui ont accéléré la séparation de la fédération tchécoslovaque.
Aussi bien Meciar en Slovaquie que Klaus en Tchéquie, ont perçu l’accroissement des compétences au niveau fédéré – puis la séparation – comme une possibilité d’accroître leurs pouvoirs (celui de leur entité fédérée mais aussi le leur) ; cela sur un fond de démagogie politique, jeux sur les craintes supposées ou réelles, discours nationaliste censé rassurer… L’autre élément est l’absence de parti politique commun au niveau fédéral (même le parti communiste s’était séparé en 1991). Dans une structure démocratique en train de s’établir, la course à l’électorat à favoriser une rhétorique électorale pleine de promesses en direction son électorat supposé. Or dans un cadre fédéral à deux entités, aidé par un discours simplificateur, il est facile de percevoir que ce que l’on ne donne pas à l’un est pour l’autre.

La dimension internationale

La comparaison entre une séparation tchécoslovaque sans violence et l’éclatement yougoslave, est fréquent ; il est vrai que ce sont deux fédérations établies à la même époque, éclatées pendant la Seconde Guerre mondiale, ayant connu un fédéralisme exercé par le régime socialiste et qui se sont séparées lors du passage à la démocratie.

Néanmoins, dans le cadre de ce passage à la démocratie, les premières élections en Tchécoslovaquie ont été nationales et pas au niveau d’une entité fédérée ; les autorités yougoslaves à Belgrade ont perdu toute légitimité vis-à-vis du pouvoir élu en Slovénie et en Croatie. On observe par ailleurs qu’en Tchécoslovaquie, ce n’est pas la partie la plus riche et regardant le plus vers l’Ouest qui a pris l’initiative de la séparation (contrairement à la Slovénie en Yougoslavie). L’absence de violence en Tchécoslovaquie s’explique par les personnalités opposées de Havel d’une part et de Milosevic d’autre part, et surtout par l’absence de contentieux sur les frontières et sur les minorités nationales entre Tchèques et Slovaques.

Enfin, alors que les événements décisifs des 74 années de la Tchécoslovaquie ont été (plus ou moins) principalement déterminés par des influences extérieures (1919/traité de Versailles ; 1938/accord de Munich ; 1948/coup de Prague ; 1968/ « Printemps de Prague » et répression ; 1989/effondrement du bloc communiste), sont à intégrer dans un contexte de bouleversement européen pas uniquement tchécoslovaque. L’influence extérieure sur la séparation en 1992, sans la nier, n’est pas déterminante : Slovaques et Tchèques – du moins une partie de leurs dirigeants – ont pris seuls cette décision.

Les relations tchéco-slovaques près de 15 ans après la séparation

Depuis 15 années que la Tchécoslovaquie n’existe plus, les relations entre les deux nouveaux États n’ont pas toujours été faciles.

Ainsi la reprise par la République tchèque du drapeau tchécoslovaque en 1993, alors que la loi sur la division de 1992 interdisait de reprendre les symboles de la Tchécoslovaquie, a jeté un froid en Slovaquie.
Mais c'est la concentration des pouvoirs et l'autoritarisme exercé par le Premier ministre slovaque Vladimir Mečiar qui va réellement éloigner les deux Etats. La Slovaquie entre 1994 et 1998 connait une période de repli sur elle, menant une politique économique et financière différente de celles des Etats voisins engagés sur la route de l'adhésion à l'Union européenne.

Cependant, le changement politique dans les deux États en juin et septembre 1998, qui voit deux des principaux artisans de la séparation quitter la scène politique de leur pays respectif, Vaclav Klaus et Vladimir Mečiar, participent à l’évolution des relations des deux États.
Depuis - évolution de la vie politique - ces deux hommes sont revenus sur le devant de la scène politique mais sans avoir la même influence qu’au début des années 1990 : V. Klaus est président de la République tchèque depuis février 2003 mais n’a pu empêcher que le Parti vert, qu’il déteste, rentre au gouvernement en janvier 2007 ; le parti de V. Mečiar fait partie de la coalition au pouvoir en Slovaquie depuis l’été 2006, mais lui-même n’a pas de portefeuille ministériel et a perdu les dernières élections présidentielles. Le nouveau gouvernement slovaque, issu des élections de 1998, permet au pays de se replacer dans le premier groupe des États d’Europe centrale et orientale pour adhérer à l’UE – et en effet, la Slovaquie est entrée dans l’Union en 2004 comme les autres États du groupe de Visegrad.

La connaissance de la langue du voisin par contre est en perte de vitesse rapide, surtout du côté tchèque. Auparavant, les deux langues étaient enseignées, et aidés par leur proximité – sans être toutefois semblables – les Tchécoslovaques se comprenaient. Aujourd’hui, les Slovaques peuvent toujours capter la télévision tchèque, l’inverse n’étant pas possible ; les films et livres étrangers sont plus rapidement doublés, sous-titrés ou traduits en tchèque qu’en slovaque et c’est bien souvent uniquement dans cette langue qu’ils sont disponibles en Slovaquie. La faculté de lettres de l’université Saint Charles de Prague ainsi que l’institut pédagogique tchèque disent avoir pris conscience du problème et vouloir le résoudre. Les deux pays ont toutefois fait attention au maintien des bonnes relations culturelles. Ainsi, les étudiants slovaques, qui représentent 25 % du nombre d’étudiants des écoles supérieures tchèques, bénéficient de l’accès gratuit aux études supérieures.

Enfin les deux États maintiennent des relations politiques et diplomatiques privilégiées : la première visite officielle du chef d’État et de gouvernement d’un pays est pour l’autre. Il est toutefois intéressant de noter que la première visite du ministre des affaires étrangères a été pour l’autre voisin auquel la Slovaquie est lié, la Hongrie, comme si les relations tchéco-slovaques n’avaient plus besoin d’être systématiquement appuyées.

Ainsi, ayant choisi Bratislava pour y faire sa dernière visite officielle à l’étranger en tant que président de la République tchèque, Vaclav Havel disait simplement à la fin du mois de janvier 2003 : « Les traumatismes de la partition ont disparu et nos relations me semblent, actuellement, bonnes et naturelles ».

Repères chronologiques :

1918 - 1919 : Mise en place de la République de Tchécoslovaquie, principalement par l’action de trois personnalités : E. Bénès, J. Masaryk et M. Stefanik. Fixation des frontières du nouvel État par les traités de Versailles (juin 1919) et de Saint-Germain (septembre 1919).

1938 – 1945 : Occupation allemande. Gouvernement tchécoslovaque en exil à Londres.
En octobre 1938 les Slovaques se donnent un gouvernement autonome puis proclament, avec l’aide de l’Allemagne, leur indépendance le 14 mars 1939. Le 15 mars 1939, les troupes allemandes entrent dans Prague. C’est de Kožice (aujourd’hui la deuxième ville de Slovaquie, à l’Est du pays) que Bénès est revenu en 1945 sur le sol tchécoslovaque jusque Prague.

1989 : « Révolution de Velours ». Le 28 novembre, le Parti communiste annonce la fin de sa mainmise sur l’État. Le 28 décembre 1989, Alexandre Dubček est élu à la présidence du Parlement, dont il n’était pas même membre et Václav Havel (fondateur de la Charte 77, le plus important mouvement d’opposition, écrivain, plusieurs fois emprisonné) devient président de la République. Juin 1990, premières élections libres depuis 1946.

1992 :
- mars : le parlement slovaque rejette une motion indépendantiste.
- 5 et 6 juin 1992, élections législatives ; victoire du Parti démocratique civique (ODS) du Tchèque Václav Klaus et du Mouvement pour la Slovaquie démocratique (HZDS) de Vladimir Mečiar.
- 26 juillet 1992, les gouvernements fédérés tchèque et slovaque, soutenus par leur parlement respectif, prennent la décision de créer deux États souverains. Le président de la République tchécoslovaque, Václav Havel, préfère démissionner afin de ne pas être le président de la séparation.
- 1er septembre 1992 : le parlement slovaque vote la nouvelle Constitution de l’État slovaque indépendant, avec entrée en vigueur le 1er janvier 1993.
- 25 novembre 1992 : l’Assemblée fédérale vote la partition.

1993, 1er janvier : deux nouveaux États voient le jour, la République tchèque et la Slovaquie, dont les capitales sont respectivement Prague et Bratislava.

Pour aller plus loin :

Sur Internet

  • L'étude de Jacques Rupnik du CERI : Le divorce tchécoslovaque

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